LA CORDE BLONDE

Ce matin de novembre 1914, je me promenais à l’arrière des lignes

allemandes, en Woëvre, avec le blême major Brockstein et le hauptmann

Conradt, un colosse rougeaud. A l’horizon, comme d’ordinaire, le tumulte

sourd, irrégulier, du canon. Des avions sur le ciel gris d’automne. La

boue était profonde.

Après s’être montré fort sévère dans l’examen des papiers qui

attestaient ma qualité de journaliste américain et m’autorisaient à

suivre les opérations militaires, après avoir fait vérifier par des

experts jusqu’à mon accent un peu nasillard de New-Yorkais, après que

ses espions se furent portés garants de mon intense germanophilie, le

major Brockstein m’avait pris en amitié. Il me facilitait la besogne en

me donnant des autorisations spéciales et même en me glissant des

renseignements que mes confrères ne recevaient pas. Cela m’était

d’autant plus utile que la guerre stagnait dans les tranchées et que,

nul fait d’importance n’ayant lieu, il était difficile de câbler des

articles intéressants...

Ce matin-là il n’avait pas encore dit un mot. Le visage soucieux, il

suivait du regard, distraitement, les vols de corbeaux qui

éclaboussaient le ciel blafard.

S’arrêtant soudain, il me posa, avec force, cette bizarre question:

«Croyez-vous aux fantômes?...»

Surpris, j’hésitais... Conradt s’était détourné pour sourire lourdement.

«Croyez-vous qu’un mort puisse revenir et se venger?... insista-t-il.

--Il y a bien des choses que nous ignorons... Le fantastique

d’aujourd’hui est la réalité de demain... On cite des faits

singuliers..., répondis-je prudemment.

--Imaginez que... mais je vous conte cela pour vous seul, non pour les

journaux!... C’est pénible et mystérieux... Voici... Fin août, lors de

notre grande avance, mon régiment s’arrêta un soir près de Compiègne...

Je passai la nuit dans une belle propriété avec Conradt ici présent, un

feldwebel et cinq soldats... La maîtresse de la maison et sa jeune fille

n’avaient pu s’enfuir... ou bien, qui sait, la discipline fameuse de

notre armée leur avait inspiré confiance!... Elles étaient charmantes...

Et quelle bonne cave... Je me rappelle mal ce qui arriva... La

guerre!... quand on avance dans le sang et la mort, quand on ne sait pas

si on vivra encore le lendemain!... Je ne veux pas me rappeler... Oh! ce

ne fut pas pire qu’ailleurs!... Mais, le matin, cette femme écrivit une

lettre à son mari puis elle se tua avec sa fille... Des nécessités

stratégiques nous contraignirent alors, brusquement, à nous replier vers

le nord... Le mari, qui arrivait de je ne sais où, rentra chez lui

quelques heures trop tard... Il lut la lettre, il vit les cadavres, la

maison abîmée... C’était un homme d’une cinquantaine d’années, très

irritable... Il jura que tous ceux qui avaient passé cette fameuse nuit

dans sa maison périraient de sa main... Armé d’un fusil de chasse, il se

mit à hanter nos avant-postes... Il devançait même les troupes

françaises pendant notre retraite... Bien entendu, cela ne pouvait durer

longtemps... Il fut cerné dans un coin de montagne; vingt coups de feu

l’assaillirent... J’étais là! Je vois encore sa chute lourde, son corps

dégringolant avec mollesse la pente et allant se déchiqueter, s’écraser,

au fond du ravin... J’ai su, de façon certaine, que des paysans français

l’avaient enterré le lendemain... Et pourtant...»

Le major Brockstein s’arrêta. Ses yeux papillottant regardaient les

cimes neigeuses des montagnes assez distinctes malgré la brume

automnale, mais ils ne devaient pas le voir...

Il reprit, d’une voix changée, rauque..., péniblement:

«Et pourtant, depuis, les soldats qui étaient avec nous dans la

propriété de Chantilly cette nuit-là, ont été tués un à un, et en des

circonstances incroyables... l’un dans un abri souterrain, durant son

sommeil, au milieu de ses camarades qui n’ont rien entendu; l’autre au

coin d’une haie, alors qu’il écrivait à sa fiancée; le troisième pendant

qu’il était de garde, la nuit, dans un petit poste d’écoute; le

quatrième et le cinquième alors qu’ils portaient la soupe à des

camarades en première ligne... Et tous _étranglés_... Il ne reste que le

feldwebel Klein, Conradt et moi... Tous les autres ont été étranglés...

--Alors, cherchez le responsable parmi les soldats indous de

l’Angleterre, il y a parmi eux des _thugs_ qui sont d’étonnants

étrangleurs professionnels... rien ne leur ferait verser le sang car

leur piété est grande, mais avec un lacet, ils accomplissent d’affreuses

merveilles...

--Il n’y a pas un Indou à vingt lieues à la ronde... nous sommes en face

des lignes françaises... les Anglais sont dans les Flandres... et nous

n’utilisons des prisonniers de couleur que loin d’ici...

--Alors, il s’agit d’une série de coïncidences!... Comment voulez-vous

qu’un gaillard qui a été tué vienne étrangler vos hommes!... Reprenons

notre marche, car il fait froid...»

... En approchant du village, nous aperçûmes un groupe de soldats autour

d’un cadavre... un feldwebel... raide dans son uniforme gris, les bras

en défense, les traits tordus d’épouvante et des marques rosâtres autour

du cou...

«Le feldwebel Klein!» balbutia Conradt.

Le visage de Brockstein était aussi livide que celui du mort.

* * * * *

Les jours qui suivirent, le hauptmann Conradt et le major Brockstein ne

quittèrent plus leur casernement qu’escortés chacun de quatre soldats...

La nuit, ils étaient étroitement gardés... Les autres officiers, les

hommes de troupe, ne savaient plus rire... car la peur est le plus

contagieux de tous les sentiments... Et elle sévissait à l’état

épidémique... On sentait planer la mort...

Comment admettre qu’un adversaire vivant, quel qu’il soit, puisse

franchir les lignes et frapper avec tant de précision, avec une pareille

impunité!... Nulle défense ne semblait efficace contre lui!... Klein

s’était arrêté pour allumer un cigare en revenant de diriger une corvée

nocturne, tout près d’un village en ruines... On ne l’avait revu que

mort, étranglé, dans une cave qui se trouvait à l’autre extrémité du

village.

On craignait davantage le vengeur inconnu que les éclats d’obus et les

balles de shrapnels. Une nuit, quelques aéroplanes français bombardèrent

les lignes. Ce fut un repos! une douce diversion! Cette fois on avait

affaire à un danger précis, tangible, _humain_...

Le hauptmann Conradt avait pourtant repris quelqu’assurance. Il ricanait

sous cape de l’émotion du major. Mais il tenait grande ouverte la gaine

de son pistolet automatique Mauser et regardait très souvent derrière

lui...

Un soir, il était seul dans sa chambre. Oh! mais absolument seul!... Une

seule fenêtre, et grillée. Pas de cheminée... Il écrivait un rapport...

Il ne risquait rien... Soudain, les sentinelles qui veillaient devant la

porte et sous la fenêtre entendirent un bruit de lutte, des appels

étouffés. Elles se ruèrent... Leur hauptmann gisait sur le plancher,

mort, _étranglé lui aussi!_...

Le médecin chargé d’examiner les traces autour de son cou déclara en

avoir vu de toutes semblables sur les autres victimes; elles ne venaient

pas de doigts, mais, semblait-il, d’une corde grossièrement tressée...

L’enquête n’expliqua pas ce meurtre, plus mystérieux encore que les

précédents... La boue qui entourait la maison datait d’une pluie

extrêmement récente; or, elle ne portait d’autres traces que celles des

pas des sentinelles... Les murs, le plancher, le plafond, ne

comportaient aucune trappe, aucun passage secret...

Le vengeur continuait donc à frapper, mystérieusement...

Au matin, je rencontrai le major. Dix soldats l’entouraient, sur son

ordre, et il semblait un prisonnier. Il me fit appeler. Mais les seules

paroles qu’il trouva, et si tremblantes! si balbutiées! furent:

«Plus que moi!... plus que moi!...»

Je commençai à lui faire mes adieux, car mon laissez-passer expirait le

lendemain.

Il m’interrompit:

«Je pars moi aussi demain... oh oui, je pars!... C’est ma dernière

journée ici... J’ai besoin de ne pas être seul ce soir... Passez donc,

après dîner, chez moi... nous fumerons, nous causerons... le temps

passera plus vite...»

* * * * *

Ce soir-là, que je n’oublierai jamais, l’ordonnance du major vint me

prendre vers neuf heures pour me conduire auprès de lui.

La nuit s’annonçait atroce. Le vent de novembre, par bouffées brutales,

courbait les silhouettes noires des arbres, nous flagellait de sa pluie

glaciale. Ses sifflements couvraient les coups lointains, presque

indistincts, du canon... Je suivis l’ordonnance par des sentiers

détrempés. Des contours de bastions sortaient vaguement de la brume de

pluie quand on passait près d’eux.

Le major habitait une grande pièce au sommet d’un escalier tournant dans

une vieille ferme qui, plusieurs siècles auparavant, avait été un

château...

Il ouvrit, referma, mit lui-même les verrous. J’entendis l’ordonnance

redescendre.

Un grand feu de bûches pétillait, clair. Il faisait sec et chaud malgré

tous les vents qui grondaient dans les corridors de la vieille demeure.

Il m’accueillit avec une gratitude exubérante.

«Merci d’être venu... ce soir je ne vais pas... c’est en vain que je

lutte... On ne lutte pas contre l’épouvante... Voulez-vous boire?»

Je déclinai l’offre. Il mélangea un peu d’eau de selz, dans un verre

qu’il venait de vider, à beaucoup d’eau-de-vie versée d’une bouteille à

étiquette française, volée à Reims. Il but avec une avidité qui n’était

qu’un désir d’ivresse... Voir quelqu’un s’alcooliser pour perdre la

raison est un hideux spectacle...

«D’ordinaire, je ne bois que de la bière faible, dit-il. Mais cette

eau-de-vie me réconforte... Je ne sais pourquoi j’ai si peur... Je ne

risque rien... rien du tout... C’est stupide, se laisser ainsi

impressionner par des histoires... Oh! qu’est-ce que cela?» cria-t-il en

bondissant debout.

C’était une soudaine poussée du vent et de la pluie dans la fenêtre.

Elle s’apaisa...

«Vous voyez comme je suis nerveux... C’est toujours ainsi, depuis... Je

sens autour de moi comme une présence mystérieuse... Mais je préfère ce

vent aux nuits de lune... La lune est épouvantable... sa lumière

verdâtre, tragique, se glisse ici, malgré les volets et cette lampe...

et rien ne peut combattre son influence.»

Il but encore. De l’eau-de-vie pure cette fois; un plein verre. Le ton

de sa voix reprit de l’assurance.

«Ce que j’ai fait, et ce que j’ai laissé faire, là-bas, à Compiègne, je

ne le regrette pas... Il faut se faire craindre, c’est notre principe...

Et puis, la petite était si jolie... oh! jolie, jolie!... Comment

regretterais-je de... Mais l’épouvante ne raisonne pas... Cette

délicieuse petite Française... enfant encore et déjà femme... Non, je ne

regrette pas... Pourvu que la démence ne soit pas près de moi... Mais,

ce n’est pas la démence qui est redoutable!... C’est _lui_, le père!...

Je sens qu’il me guette, qu’il attend l’occasion... Mais il ne l’aura

pas... J’ai obtenu d’aller combattre en Turquie. Je pars demain... Il ne

me suivra point là-bas...

--Qui sait?... la vengeance est obstinée... Ce n’est pas impunément

qu’on pille et qu’on viole!... répondis-je à voix forte.

--J’ai fait comme d’autres!... tant d’autres!...

--Ils auront leur tour, ou ils l’ont déjà eu, major Brockstein.»

Dans son regard, fixé au mien, je vis naître le soupçon. Il fallait agir

vite.

L’instant d’après, j’avais l’Allemand étendu sous mes genoux, immobilisé

par une torsion de bras, bâillonné...

«Tu m’as cru Américain, misérable imbécile!... Je suis le père, l’époux

dont tu as tant peur!... Oui, me voilà!... Enfin!... Je t’ai fait

attendre parce que tu étais le chef! Ton agonie commença le jour où mes

exécutions progressives t’ont fait comprendre que vous m’aviez manqué

dans le ravin!... Je l’aurais prolongée encore, cette agonie

délicieuse... pas beaucoup, car la folie risquait de m’enlever ma

vengeance!... si tu n’avais pas eu l’idée de fuir... Fuir? Ha, ha,

ha!... Tout à l’heure, quand ce sera fini de toi, ton ordonnance me

reconduira respectueusement... «Le major repose!» lui dirai-je. Il

n’entrera dans ta chambre que demain matin, et alors je serai loin...,

j’ai tous les papiers nécessaires... Maintenant, regarde cette petite

corde blonde... Ah! je vois que tu te rappelles la natte de ma pauvre

fillette... Oui, c’est bien sa natte, tressée un peu plus serrée...

C’est avec ce cher souvenir que j’ai tué les autres assassins... Oh!

inutile de te débattre, je te tiens si bien!... Voici la corde blonde

nouée autour de ton cou... Je serre, je serre!... Encore!... Tes yeux se

vitrent... Sentir tes dernières palpitations, mauvaise bête abattue, les

dernières, c’est la seule joie qui me soit possible encore!»

Le clavecin hanté · 第 18 / 25 题