M. A. LEROY-BEAULIEU.--Je ne connais pas les fortunes particulières, pas
plus celle des millionnaires chrétiens que celle des banquiers
israélites. Je n’imite pas la méthode de vos pamphlétaires. J’examine
les questions en elles-mêmes, et je ne fais point de personnalités.
(_Applaudissements et bruit._)
Si vous voulez bien m’accorder quelques instants de silence, nous
chercherons quelles sont les solutions que l’on peut donner à la
question sémitique. Ici, Messieurs, je me place au point de vue des
antisémites. J’accepte leur thèse; je suppose que leurs griefs sont
fondés; je leur demande, seulement, quelles mesures ils nous conseillent
de prendre. En d’autres termes, les antisémites ont-ils une solution?
Tout est là, Messieurs, car s’il se trouve que l’antisémitisme n’a point
de solution pratique, à quoi bon discuter la valeur de ses griefs? De
solutions, Messieurs, pour les adhérents de l’antisémitisme, j’en
aperçois deux qui ont, l’une et l’autre, leurs partisans.
* * * * *
La première, celle que semblent préférer la plupart des antisémites, ce
sont les lois d’exception. (_Très bien! très bien!_) Ils voudraient voir
la France et l’Europe revenir à ces lois très complexes, à ces lois
draconiennes sur les Juifs, ou mieux contre les Juifs, édictées dans la
seconde moitié du moyen âge, et demeurées, plus ou moins, en vigueur
durant l’ancien régime.
Ces lois, Messieurs, je les ai observées sur place, là où elles
subsistent encore, dans l’empire russe, en Lithuanie, en Pologne; et
j’ai constaté que les chrétiens, que les catholiques polonais, en
particulier, n’en étaient pas toujours plus satisfaits que les Juifs
eux-mêmes. Ces lois spéciales, je n’ai pas le temps de vous les exposer;
je l’ai fait ailleurs[6]. Ont-elles supprimé la question antisémitique?
Non, elles l’ont plutôt envenimée; elles ont accru le malaise et fomenté
les haines du Juif et du chrétien, témoin les émeutes périodiques du sud
de la Russie. (_Bruit_). A ceux d’entre vous qui en doutent, je
conseille un voyage en Pologne ou en Petite-Russie. Mais, pour faire la
partie belle aux antisémites, je leur concéderai, au rebours des faits,
que cette législation russe a pacifié Juifs et chrétiens; qu’au lieu de
les appauvrir, elle a enrichi les pays où elle est appliquée. Je me
demanderai, seulement, si ces lois de la Russie autocratique peuvent
être transportées dans nos démocraties.
[6] Voyez l’_Empire des Tzars et les Russes_, t. III, liv. IV, ch.
III.
La première chose pour qu’un remède soit efficace, c’est qu’il puisse
être appliqué au malade. C’est ce qu’oublient trop nos médecins
politiques ou sociaux. Or, ces lois du moyen âge, ces lois russes que
préconisent les antisémites, comment les restaurer dans la France
moderne? Ces lois d’exception, elles ont pu avoir leur raison d’être,
autrefois; elles étaient d’accord, en tout cas, avec les mœurs et
l’esprit du moyen âge, avec les traditions et la législation de l’ancien
régime. Mais pouvons-nous les détacher des idées, des coutumes, des
conditions sociales, dont elles faisaient partie, pour les rétablir,
isolément, dans un milieu tout différent? En d’autres termes,
pouvez-vous prendre un morceau du moyen âge, une tranche de l’ancien
régime et l’insérer, artificiellement, dans la société moderne dont
l’esprit et les mœurs sont tout autres? C’est là ce qu’on nous propose,
quand on nous invite à greffer ces lois du XIIIe ou du XIVe siècle, sur
une législation inspirée de principes absolument opposés. Autrefois,
Messieurs, au moyen âge et jusque sous l’ancien régime, les lois
d’exception, si l’on peut ainsi parler, n’avaient rien d’exceptionnel. A
cette époque, tout était privilège et exception, privilège pour les uns,
exception pour les autres. On n’avait pas encore la notion du droit
commun. Chaque localité, chaque classe, chaque groupe d’habitants avait
ses droits et privilèges particuliers. La notion du droit commun, sur
laquelle vit l’Occident de l’Europe, depuis la Révolution, est une
notion relativement récente; elle est moderne, comme elle est française
d’origine, et je ne crois pas que l’on puisse introduire dans nos codes,
dans une législation dominée par ce principe du droit commun, des lois
d’exception imitées d’un autre âge.
Une autre difficulté, Messieurs: à quel titre édicterez-vous, à nouveau,
ces lois sur les Juifs, supprimées dans tous les États d’Occident? Car,
remarquez-le bien, le caractère même de l’État a changé, en même temps
que ses lois. Autrefois l’État avait un caractère religieux, chrétien,
et, à ce titre, il était logique en soumettant le Juif ou l’hérétique,
le non conformiste, à un régime d’exception. Mais, aujourd’hui? On nous
affirme bien, pour nous réconcilier avec elles, que ces lois d’exception
n’auraient aucun caractère religieux. Dans le Juif, dit-on, on frappera
la race, le Sémite, et non la religion. Mais cette race, ce Sémite, à
quoi le reconnaîtrez-vous? Est-ce à l’ovale de son visage ou à la
courbure de son nez? (_Rires._) Il y a des États où le noir, le mulâtre,
l’homme de couleur est, à tort ou à raison, privé de certains droits
civils ou politiques. Là, il est facile d’atteindre la race; il suffit
de regarder à la couleur de la peau. Mais en est-il, ainsi, avec le
Sémite? Par malheur, il est blanc comme nous; l’anthropologie ne nous
fournit, pour le distinguer, aucun signe certain. J’ai beaucoup, quant à
moi, étudié le Juif des différentes contrées; je puis me vanter d’avoir,
pour le reconnaître, autant de flair que le plus lin limier antisémite.
Force m’est, néanmoins, de confesser que je m’y trompe souvent. Nos
ancêtres connaissaient la difficulté, puisque, pour être sûrs de ne pas
le prendre pour un chrétien, ils infligeaient, à tout Juif, le port de
la rouelle ou du bonnet jaune. De signe distinctif pour décider qui est
Juif, il n’y en aura jamais qu’un, la religion. Vous aurez beau vous en
défendre, toute loi d’exception contre les Sémites aura, forcément, un
aspect religieux. Vous serez contraints de leur demander un certificat
de baptême; et, pour que le Sémite ne vous échappe pas, à trop bon
compte, par une conversion apparente, vous serez réduits, comme
l’Espagne d’autrefois, à instituer, contre les Juifs et contre les
nouveaux convertis, une police mi-civile mi-religieuse, en un mot une
inquisition. (_Applaudissements et protestations._) Vos protestations,
Messieurs, n’y peuvent rien changer: toute loi d’exception contre les
Juifs serait une atteinte à la liberté religieuse, aussi bien qu’un
retour à l’ancien régime. (_Applaudissements.--Bruit._)
Pour nous imposer ces lois d’exception, les feuilles antisémites--la
plus connue d’entre elles le faisait encore ce matin,--affectent de
s’appuyer sur l’autorité de l’Église. A en croire ces laïques
théologiens, qui font si volontiers la leçon à l’épiscopat et au
Saint-Siège, l’Église et les catholiques seraient captifs du passé,
prisonniers du moyen âge, condamnés, à perpétuité, aux procédés de
l’inquisition espagnole. Singuliers apologistes de l’Église qui
s’efforcent de l’enchaîner au poteau des autodafés! Jusqu’ici, je
croyais les ennemis du nom catholique et les francs-maçons seuls à
vouloir lier, à jamais, l’Église au bûcher du Juif ou de l’hérétique. Je
me trompais; c’est, aussi, paraît-il, la tactique des docteurs de
l’antisémitisme. (_Murmures._) Cette injonction des antisémites, les
catholiques sont-ils contraints de la subir? et leur faut-il vénérer les
anciennes lois contre le Juif comme un article de foi dont il ne leur
est pas permis de douter? Mais ces lois d’exception, que l’on
prétendait, encore ce matin, identifier avec l’esprit de l’Église, elles
ont été supprimées dans tous les pays catholiques. Bien plus, Rome même
avait cessé de les appliquer dans toute leur rigueur; la plupart d’entre
elles étaient tombées en désuétude, dans les États du Saint-Père, avant
la prise de Rome par le général Cadorna. Quoique l’État pontifical
demeurât un État d’ancien régime, l’Église reconnaissait que la plupart
de ces lois ne convenaient plus aux temps modernes. Pie IX avait ouvert
les portes du Ghetto. Qu’on ne vienne donc pas, pour relever le Ghetto,
se retrancher derrière l’Église. (_Applaudissements._)
Une dernière observation, à cet égard,--et ici je me permets de
m’adresser, particulièrement, aux membres du clergé et des
congrégations,--je leur soumets respectueusement, une réflexion analogue
à celle que je faisais, tout à l’heure, à propos du reproche de
cosmopolitisme. Les lois d’exception sont toujours une chose
dangereuse,--et, pour personne, plus que pour les catholiques. Que
réclame aujourd’hui le catholique français? qu’il s’agisse de la liberté
d’enseignement, ou de la liberté d’association, n’est-ce pas le droit
commun? Or, comment les catholiques oseront-ils revendiquer le droit
commun pour eux-mêmes, s’ils réclament, en même temps, des lois
d’exception pour autrui? Ne s’aperçoivent-ils pas qu’ils s’enlèveraient,
par là, toute autorité? (_Applaudissements et protestations._)
Les lois d’exception! Messieurs, c’est toujours une arme à deux
tranchants; tôt ou tard, elles blessent les imprudents qui ne craignent
pas d’y recourir. Les catholiques en ont fait, plus d’une fois,
l’expérience. Ce qu’un peuple retient, le plus aisément, des lois
d’exception, c’est le principe; et ce principe se retourne vite contre
ceux qui l’invoquent. Bien fou qui oserait mettre une pareille arme
entre les mains de nos démocraties modernes. Ces lois d’exception, nous
savons, par l’histoire, ce qu’elles deviennent. Rappelez-vous les lois
de l’ancien régime contre les protestants, ces lois inhumaines que
certains antisémites semblent vouloir restaurer, en même temps que les
lois contre les Juifs. Cette législation contre les protestants, vous
savez à quoi elle a servi. A fournir à la Révolution, le modèle des
lois contre les émigrés et contre les prêtres réfractaires.
(_Applaudissements._)
* * * * *
Les lois d’exception écartées, l’antisémitisme a bien une autre
ressource, une autre solution plus radicale encore, l’exil,
l’émigration. C’est toujours un procédé emprunté au moyen âge ou à
l’ancien régime. Oui, les Juifs ont été bannis, plus d’une fois, des
États chrétiens; mais rappelez-vous qu’ils n’ont pas été les seuls à
goûter de l’exil; d’autres, en France et ailleurs, en ont connu, après
eux, l’amertume; et les Maures d’Espagne, et les protestants français,
et un peu plus tard, les Jésuites des États de Sa Majesté catholique.
Car, Messieurs, c’est toujours la même histoire, les violences contre
les uns ouvrent la voie aux violences contre les autres. On commence par
le Juif, on finit par le Jésuite. Prenez garde que l’histoire ne se
répète encore une fois.
L’exil, celle vieille recette de l’ancien régime, les catholiques
ont-ils intérêt à en restaurer l’usage, et êtes-vous sûrs qu’ils n’aient
rien à en redouter? Admettons-le. Encore, bannir les Juifs, est-ce fort
bien, s’il ne se trouve qu’un État pour les condamner à l’exil. Mais les
antisémites font campagne, contre les Juifs, dans tous les pays, à la
fois; ils voudraient les chasser de partout; car l’antisémitisme
contemporain est, lui aussi, une façon d’internationale. Je voudrais
bien savoir de quelle manière les antisémites espèrent débarrasser des
Juifs tous les pays chrétiens, simultanément. Le problème me paraît
insoluble.
Il y aurait bien, cependant, un procédé que ma loyauté me défend de
passer sous silence. Ce serait le rétablissement d’un État juif, la
restauration du royaume d’Israël. Quelques chrétiens et, aussi, un
certain nombre de Juifs en ont conçu l’idée. A une époque où tant de
nations, mortes et ensevelies depuis des siècles, sont sorties vivantes
d’une tombe plusieurs fois séculaire, pourquoi, dit-on, les Juifs, qui
ont si longtemps formé une sorte de nationalité, ne redeviendraient-il
pas, eux aussi, un peuple? Pourquoi, de même que les ossements blanchis
aperçus par le prophète dans la vallée de Josaphat, les débris dispersés
de Juda ne se lèveraient-ils pas pour se rejoindre et reprendre vie en
un corps de nation? Tel est le rêve de certains Juifs et de certains
protestants qui prennent à la lettre les promesses des prophètes sur la
restauration d’Israël. Cela, parmi les Juifs, s’appelle, aujourd’hui, le
_Sionisme_. Cette espérance de relever un jour l’antique Sion et le
royaume de David a, comme l’attente du Messie, longtemps soutenu Israël.
Depuis leur émancipation, elle était abandonnée des Juifs d’Occident, et
de la majorité même des Juifs d’Orient. L’antisémitisme lui a,
récemment, rendu quelque force en Russie, en Pologne, en Roumanie,
jusqu’en Autriche-Hongrie.
Des Juifs qui, naguère encore, raillaient comme surannées les rêveries
nationales de leurs coreligionnaires attardés, en sont venus, eux aussi,
à faire ce raisonnement: «Puisque l’Europe ne veut pas de nous,
puisqu’on ne cesse de nous répéter que notre place n’est pas au milieu
des nations chrétiennes, puisque, malgré tout, on persiste à nous
regarder comme des étrangers et comme des intrus, il ne nous reste qu’à
retourner dans notre patrie d’origine.»
Et vers quel autre pays pourraient-ils se diriger? Quelques-uns ont jeté
les yeux sur l’Amérique, sur la Plata, notamment; ils ont imaginé qu’un
syndicat de banquiers juifs pourrait acheter une ou deux provinces
argentines. Mais quel gouvernement, argentin ou autre, vendrait, aux
Juifs, une partie de son territoire? Puis s’il leur faut reformer un
État, les Juifs de l’Est n’ont d’yeux que pour la Palestine. Déjà,
depuis un demi-siècle, un quart de siècle surtout, des milliers de Juifs
sont retournés au pays de leurs aïeux. Rien des villes de Palestine, à
commencer par Jérusalem, ont aujourd’hui, une population en grande
partie israélite.--Mais les Juifs seraient tous transportés aux bords du
Jourdain, quand un exode, volontaire ou forcé, les ramènerait, après des
siècles, d’Occident en Orient et d’Europe en Asie; serait-ce là une
solution pratique? Non hélas! l’Europe et le Grand Turc abandonneraient
aux débris d’Israël la Palestine et toute la Syrie, que tous les Juifs
n’y sauraient trouver place. On compte, huit ou neuf millions de Juifs;
la Syrie est incapable de nourrir pareille population. Puis, que
ferait-on des habitants actuels, des musulmans, des chrétiens établis
là, depuis des siècles?
Autre question qui touchera un certain nombre d’entre vous: que
ferait-on des lieux saints? Est-ce que les chrétiens, est-ce que les
catholiques ou les orthodoxes,--ne parlons pas des protestants qui
tiennent peu aux reliques et aux pèlerinages--seraient disposés à
concéder la Palestine aux Juifs pour y reformer le royaume de
Salomon? Est-ce qu’ils seraient désireux de confier la garde du
Saint-Sépulcre à des sentinelles juives? Je ne le crois pas. Je vous
confesserai,--puisque ici, nous sommes entre Français--qu’à mon sens,
tout autres doivent être les destinées de la Syrie. Nous serons, bientôt
peut-être malgré nous, en face d’événements que tous les efforts de
notre diplomatie auront peine à retarder indéfiniment. Le vieil empire
turc peut venir à s’effondrer. Grands et petits voudront chacun leur
part de ses dépouilles; mais si jamais l’Europe était contrainte de
procéder au partage de la Turquie, ce n’est pas aux Juifs que je
donnerais la Syrie,--c’est à la France. (_Applaudissements._)
* * * * *
Ainsi donc, Messieurs, l’expulsion ne serait pas une solution. Les
remèdes recommandés par les antisémites étant décevants ou
impraticables, nous demeurons en face de ce dilemme, en face de cette
alternative: le droit commun, ou le massacre, la liberté ou le bûcher;
appliquer aux Juifs les procédés que nous avons flétris chez le sultan,
les recettes de la barbarie orientale à l’égard des chrétiens
d’Arménie;--ou bien concéder aux Sémites les mêmes droits qu’aux autres
êtres humains, les traiter en hommes, comme les autres, sans exception
et sans privilèges; les astreindre aux lois, mais à des lois faites pour
tous, ayant, pour tous, Aryens ou Sémites, sans différence d’origine,
même mesure, même justice, même balance et mêmes poids.
(_Applaudissements._)
Quant à moi, Messieurs, mon choix est fait; j’opte ici, comme partout,
pour la liberté et pour le droit commun. C’est là le seul terrain
solide. Tenons-nous-y; nous serons inexpugnables. Le droit commun, ce
n’est pas, uniquement, par intérêt pour le Sémite, que j’ose le
réclamer, c’est dans l’intérêt de tous ceux d’entre nous, Français, qui
le revendiquent, sans toujours l’obtenir. Liberté pour le Juif, oui;
mais liberté également pour le chrétien, liberté pour le catholique,
aussi bien que pour le protestant, liberté pour le prêtre, liberté pour
le religieux, liberté pour tous. Telle est ma formule, et telle est la
vraie solution, la seule pratique, la seule moderne. Placez-vous,
résolument, sur ce terrain, et vous serez forts pour réclamer vos
droits. Autrement, si vous déniez à autrui, si vous refusez à vos
adversaires les droits que vous réclamez pour vous-mêmes, les mots de
liberté et de droit commun perdront, sur vos lèvres, toute autorité.
* * * * *
Messieurs, si long qu’ait été cet entretien, j’ajouterai un dernier mot.
Il est une chose que je ne saurais pardonner à l’antisémitisme, ni comme
philosophe social, si vous me passez cette expression, ni comme patriote
passionnément soucieux du salut de la patrie française. L’antisémitisme
nous a bien dévoilé certains des maux de notre société; il aime à mettre
nos plaies à jour; il ne redoute même point de les exacerber, de les
envenimer. Mais quel remède nous offre-t-il? Un remède tout extérieur.
Il ne craint pas d’affirmer que le principe du mal n’est pas en nous; il
ne cesse de nous répéter que le principe du mal nous vient du dehors,
que c’est un virus étranger à notre race, à notre sang. Doctrine
flatteuse pour notre amour-propre, doctrine qui seule expliquerait la
vogue de l’antisémitisme près du vulgaire; mais doctrine décevante,
faite pour aggraver le mal et non pour le guérir. En vérité, je n’en
sais pas de plus fausse, ni de plus pernicieuse; et je la crois aussi
peu chrétienne que peu philosophique. (_Applaudissements._)
Je suis de ceux qui professent que notre patrie française a un pressant
besoin de réforme,--d’une réforme morale entraînant, dans une certaine
mesure, une réforme sociale. Cette réforme, je crois que nous devons
tous y travailler, chacun selon nos forces, mais y travailler, d’abord,
en nous-mêmes et sur nous-mêmes. J’ose affirmer que rien n’est plus
néfaste, rien n’est à la fois plus enfantin et plus trompeur que d’aller
emprunter, précisément, aux vieux sémites, une de leurs coutumes
anciennes, et de venir nous dire: «Entassez tous vos péchés sur la tête
d’autrui; chassez de votre camp le bouc émissaire, et vous serez
sauvés.» (_Applaudissements prolongés et protestations._)[7]
[7] Sténographié par Paul Zounet, 15, rue de Cluny.