M. A. LEROY-BEAULIEU.--J’ai toutes les audaces nécessaires, vous le
savez fort bien; seulement, je suis de ceux qui comptent sur
l’intelligence de leur auditoire. (_Applaudissements._)
Je ne crois pas, j’ose le répéter, qu’il soit d’un patriote, ni d’un
chrétien, de soulever un mouvement populaire contre les riches, fût-ce
contre des Juifs. Je n’ai pas l’ingénuité d’imaginer que, le jour où se
produiraient, dans Paris, des émeutes anarchistes, le jour où des
agitateurs antisémites guideraient la populace vers les hôtels des
banquiers juifs, il suffirait aux bourgeois chrétiens, pour protéger
leur demeure, de mettre sur leur porte un Christ ou une Sainte Vierge.
Cela, Messieurs, était bon en Russie. Tel que je connais le peuple de
Paris, je me figure qu’il ne s’arrêterait pas, comme le bon peuple
russe, devant les saintes icones. (_Applaudissements et protestations._)
En résumé, Messieurs, je ne goûte ni les doctrines, ni les méthodes, ni
les procédés de polémique de l’antisémitisme. Doctrines, méthodes,
procédés, je les juge dangereux pour notre France, périlleux pour la
paix sociale. Si je combats le socialisme, c’est, avant tout, que je le
juge un danger pour la patrie française. Il en est de même, pour moi, de
l’antisémitisme; c’est parce que je le crois funeste à la France et à la
société française que j’ai le courage de le combattre, devant vous. Et
ce faisant, je suis d’accord avec moi-même, car, qu’ils le veuillent ou
non, antisémitisme et socialisme se touchent, si bien que l’un finit,
fatalement, par donner la main à l’autre.
Ici, je fais appel à votre mémoire. Vous savez tous que lors du dernier
Ministère, dont je n’ai pas besoin de vous nommer le chef[5]...
[5] Le Ministère Bourgeois en 1896.