A ROQUEBRUNE

Au delà des délicieuses villas de Monte-Carlo et de la frontière

monégasque gardée par un poste platonique de carabiniers, l’on aperçoit

sur les flancs de la montagne une large tache grise.

C’est l’antique bourgade de Roquebrune, accrochée au roc comme un nid

d’aigle, vieux repaire de pirates sarrasins; Roquebrune, dont l’antique

château, domaine des Lascaris, semble protéger encore les maisons

entassées autour de ses imposantes ruines.

La bourgade coule lentement à la mer, disent les gens du pays, et

finira, un siècle ou l’autre, par y disparaître comme la cité

d’Ys,--dont les vieux Bretons entendent encore les cloches sonner sous

la profondeur des flots,--mais la pieuse paroisse n’a rien de commun

avec la Sodome bretonne, car l’image enluminée de la Vierge, encadrée en

belle niche à l’entrée du territoire, indique à tout venant que les

habitants se sont placés sous sa sainte garde.

_Posuerunt me custodem._

Ils prétendent qu’à la suite d’un glissement produit sur le versant de

la montagne, la bourgade descendit d’une trentaine de pieds. Les cris de

détresse de la population, et les prières de M. le curé, touchèrent la

Dame du Ciel, qui accourut tout exprès du haut de l’Empyrée, et, ainsi

qu’on place une pierre devant la roue d’un char, se hâta de poser sur la

pente rapide une racine de genêt qui arrêta la fatale glissade. A ceux

qui doutent du prodige on montre encore le miraculeux arbuste, qu’il

vous est loisible, comme pour la chapelle de sainte Dévote, d’aller

voir.

A Roquebrune j’assistais au mystère de la Passion.

Deux heures! Les rues tortueuses, étroites, coupées d’escaliers et de

voûtes, se remplissent rapidement et sont déjà trop exiguës pour la

foule qui s’y presse. De la terrasse aux assises romaines de la vieille

bourgade on voit arriver les longues files de curieux. Il en descend par

tous les sentiers de la montagne, il en grimpe par tous les escaliers de

la côte, il en débouche des bois d’oliviers accrochés aux pentes et des

vallées profondes qu’embaume l’oranger; il en vient par les routes

poudreuses des blanches cités assises au bord des flots bleus, à pied, à

cheval, à âne, à mule, sur de petits chars emportés par des chevaux à la

jambe fine et coiffés de grands chapeaux de paille comme les bergers

d’Arcadie.

On s’entasse, on se pousse. Les indigènes abandonnent aux étrangers

l’artère principale, large de deux mètres à peine, et, refoulés chez

eux, garnissent les fenêtres, les terrasses, les galeries hautes de

leurs maisons badigeonnées de fresques.

Par les minces coupures des lignes brisées des toitures, resplendit

l’indigo du ciel, et çà et là, au coin d’un carrefour plus étroit qu’une

cour de cité ouvrière, le soleil coupe l’ombre bleue d’une grande barre

éclatante, qui chauffe comme le fer sorti du laminoir.

De brunes jeunes filles aux yeux ardents et vêtues du péplum romain

traversent hâtivement la foule; timides et un peu effarouchées sous les

regards des étrangers et des gens d’armes, elles font une trouée dans la

cohue.

* * * * *

Un coup de trompette éclate. Les bruyantes conversations se taisent, et

les regards se fixent sur la maison municipale, dont la porte s’ouvre à

deux battants.

Et des marches de pierre descendent les soldats romains, précédés par le

centenier, lance au poing, deux par deux; et à mesure qu’ils descendent,

le soleil plaque des étincelles sur l’acier et le cuivre des casques et

des glaives. Alors paraissent deux hommes à face piteuse et patibulaire,

tête et pieds nus, vêtus de longues robes de toile rapiécées et sales;

ils ont la corde au cou et dégringolent les huit ou dix marches, poussés

par des légionnaires.

Puis tous s’arrêtent au bas en attendant Jésus.

Le voici! Une robe bleue le couvre, et sa barbe roussâtre mêlée de fils

blancs n’a pas depuis plus de quinze jours connu le rasoir. La moustache

pend lamentablement sur la lèvre supérieure. Il a les joues creuses, le

teint basané du prolétaire des champs, et le nez enluminé de l’ivrogne.

Les mains croisées sur sa poitrine il regarde béatement le ciel. Alors

un petit ange brun, frétillant et gentil à croquer, du sexe féminin, lui

présente un calice.

Le vin du pays qu’il contient ne paraît pas trop amer, car Jésus l’avale

d’un trait, en connaisseur, faisant claquer sa langue.

Ce doux sacrifice accompli, deux soldats le lient et l’entraînent.

* * * * *

Un autre paraît, aussi abruti que le premier, ayant en plus une couronne

d’épines sur son front bas et ridé, d’où s’échappent de longues mèches

semblables à du chanvre. Des gouttes de sang emprunté à la boucherie

voisine coulent de ses tempes, se mêlent à sa sueur, ruissellent de

chaque côté de sa face. Il ne peut s’essuyer; ses mains attachées par

une corde tiennent une tige de roseau.

Quelques vieilles croisent les doigts dans l’attitude de l’admiration;

d’autres tombent à genoux, murmurant des _oremus_.

--_Ecce homo!_ crie un petit homme vêtu de noir et au visage terrible.

Il brandit une canne grande comme un bâton de patriarche et dont il va

sans doute se servir pour taper sur le pauvre monde.

Arrive un troisième Jésus; celui-là, c’est le bon. Il a dû joliment être

secoué et battu et flagellé, car il paraît fort ému et s’avance

trébuchant. Sans égard pour son lamentable état, deux soldats romains le

rudoient et le chargent avec colère d’une croix qui a dû servir aux

suppliciés de Verrès, tant elle paraît vieille et vermoulue.

Chancelant sous le poids et sous le choc, il tombe le ventre à terre.

Le terrible petit homme noir, qui n’est autre que le maître d’école et

l’ordonnateur, s’avance l’écume aux lèvres.

--Canaille! s’écrie-t-il, encore saoûl! tu déshonores Jérusalem!

Mais on aide l’homme à se relever, sans doute Simon de Cyrène, et une

toute jeune fille, presque une enfant, très appétissante brunette,

faisant le simulacre de moucher l’ivrogne, présente sur une toile la

face de l’Homme-Dieu.

Suivent Caïphe, souverain sacrificateur; Ponce-Pilate qui ne se lasse

pas de se laver les mains dans une cuvette que lui tend un soldat

marchant à reculons; Joseph d’Arimathie, Nicodème. La foule, qui me

paraît très versée dans les Évangiles, les nomme au fur et à mesure.

Judas Iscariote, l’infâme Judas, arrive ensuite, faisant sonner dans un

sac de cuir les trente deniers, prix de sa trahison.

Accablé d’injures par ces âmes naïves qui prennent au sérieux la

représentation, il cherche à se dissimuler dans le groupe des

sacrificateurs et des scribes, mais les Pharisiens eux-mêmes le

repoussent et les femmes lui crient: _Traditore! Traditore!_

Quelques-unes lancent dans sa direction des jets de salive.

Seul Barabbas, le brigand politique, sacripant de fière allure, lui tape

sur l’épaule et lui prend en riant le bras.

Est-ce une allusion? Et ces montagnards incultes prétendraient-ils

insinuer que traîtres et politiciens sont compères et compagnons?

Un soldat romain porte la sainte tunique, et deux camarades qui le

précèdent s’arrêtent tous les dix pas pour la jouer aux dés, ce qui

ralentit considérablement la marche. Ils perdent, gagnent, jouent la

belle, recommencent. La partie ne se terminera qu’au Calvaire.

Le long du chemin l’on entend des gémissements lamentables, des appels

désespérés. Ce sont de hideux mendiants qui étalent leurs plaies et

implorent la charité publique à coups de _Pater_ et d’_Ave Maria_. C’est

le rendez-vous de toute la truanderie de la côte: manchots,

culs-de-jatte, aveugles, lépreux, épileptiques; toutes les misères

physiques, toutes les gales, toutes les vermines. Les insectes courent

sur les hardes et les vers sur les plaies.

Cependant le cortège avance. L’on sort de la bourgade par la vieille

poterne qui garde encore les traces des assauts des Sarrasins. Là se

livrèrent jadis de grands coups d’épée; ces vieux murs furent témoins de

tueries épiques.

Le groupe des Saintes Femmes attend sous leur ombre, on voit les trois

Maries, la mère de Jésus, de Jacques et de Joseph, Marie de Magdala la

belle amoureuse, et la femme de Cléophas.

Elles me rappellent la ballade normande:

C’étions les trois Maries

Drès le matin levées

Pour Jésus-Christ chercher,

La Marie-Salomé,

La Marie-Marthe aussi,

La Marie-Magdeleine,

Ne l’ayant point trouvé,

A’s sont mis’s à plourer...

Mais celles-ci ne pleurent pas, elles relèvent leur voile et sourient

aux beaux gars qui les regardent. La plupart de ces brunes filles du

soleil sont charmantes, dans leurs atours bibliques, et quand elles se

sont relevées après le passage des trois Christs, et qu’elles se sont

placées modestement derrière les Pharisiens, une escorte de jeunes et de

vieux envahit la queue du cortège pour marcher sur leurs talons.

En vain le suisse et le bedeau arrivent à la rescousse; ils ne

parviennent pas à empêcher ces gloutons de chair de dévorer en

pensée--maigre repas--toutes ces belles filles parées du léger costume

et des plantureux attraits de Sion.

Enfin, au bout d’une demi-heure, l’on atteint le Calvaire, et tandis que

M. le Curé, revêtu de sa plus belle chasuble, récite ses prières dans la

minuscule chapelle et bénit le peuple à genoux, les trois Christs,

Ponce-Pilate, Judas, Barabbas, les sacrificateurs, les scribes et les

soldats romains restés au dehors, se passent fraternellement des flacons

de vin blanc.

Et l’on entend la voix du petit maître d’école rageur: «Salaud! tu as

assez bu! Salaud! salaud! Te saoûler quand tu portes la croix! Salaud!»

* * * * *

Chaque année, la vieille bourgade détachée, avec Menton, de la

principauté monégasque, célèbre ainsi, dans les premiers jours d’août,

sa fête patronale.

--Un mystère venu en droite ligne des _Frères de la Passion_.

--Non, me dit M. le Curé, un vœu des habitants: il y a quelque deux ou

trois siècles, la peste ravageait le pays. Les Roquebrunois, gens pieux,

s’adressèrent à leur patronne, la Vierge. Elle écarta ce fléau, mais à

la condition que, dans les années futures, on célébrerait le miraculeux

anniversaire par une procession en mémoire de son Fils. Et depuis ce

temps, les habitants se sont fait un devoir de tenir l’engagement de

leurs pères. Vous autres Parisiens, vous pouvez trouver cette coutume un

peu surannée et grotesque, ajoute le bonhomme, mais que voulez-vous? Ça

amuse tout le monde et ça ne fait de mal à personne.

Espérons qu’un jour toutes les religions en arriveront là!...

Au pays de Cocagne · 第 52 / 65 题