LES GRIMALDI

Le nom de ces héros, en brillants caractères

Partout se trouve inscrit: au Nord, chez les Ibères,

En Pologne, au Levant.

Leur glorieux blason, écartelé de gloire,

Depuis l’an neuf cent vingt fulgure dans l’histoire

En météore errant.

(Charles DIGUET.)

I

La situation exceptionnelle de la principauté de Monaco, qui a échappé

aux annexions et est restée debout, protégée par sa propre faiblesse au

milieu des immenses agglomérations européennes, n’est pas un des

phénomènes les moins curieux de l’histoire; et peut-être n’est-il pas

inutile de dire quelques mots de l’illustre famille qui depuis des

siècles préside à ses destinées.

La maison de Grimaldi, qui, depuis huit cents ans, gouverne les

Monégasques, est la plus ancienne maison princière de l’Europe. Bourbon,

Hohenzollern, Habsbourg ne sont, comparées à elle, que des parvenues.

Giballin Grimaldi, au Xe siècle, conquit Monaco sur les Sarrasins qui

s’en étaient emparés, ainsi que de toutes les hauteurs voisines, lors de

l’immense désordre que la mort de Charlemagne amena. La date précise est

incertaine; quelques historiens la fixent à 920, d’autres à 960. Ce

Giballin appartenait à une famille patricienne de Gênes, issue de

Grimoald, fils de Pépin d’Héristal et frère aîné de Charles Martel, qui,

à la bataille de Poitiers, sauva l’Europe occidentale de l’islamisme.

Le fils du conquérant de Monaco, Grimaldin Grimaldi, également grand

pourfendeur de Maures, aida puissamment le comte d’Arles, Guillaume Ier,

à leur expulsion de la côte de Provence. Il prit d’assaut leurs derniers

retranchements, mit tout à feu et à sac et, suivant la mode du temps, en

fit grande boucherie. En récompense, on lui octroya partie du territoire

arraché à l’ennemi, de Saint-Tropez à Fréjus.

Les exploits des fils égalèrent ceux des aïeux. C’était l’âge des

grandes équipées. On louait alors son bras et son épée pour les grandes

tueries, comme on loue maintenant sa main et sa plume pour les rapines

de banque. Servitude plus dangereuse, mais plus mâle. Aussi

retrouve-t-on le nom de Grimaldi dans toutes les vaillantes besognes.

Pendant les rares accalmies de ces temps troublés, les Monégasques

s’élançaient du port d’Hercule dans de légères embarcations, pour faire

la chasse aux tartanes sarrasines.

* * * * *

Il ne faut pas oublier que la civilisation grecque est entrée dans les

Gaules par Monaco, altération de Monecos, qui signifie, dans la langue

d’Homère, habitation isolée. Isolé, en effet, est ce roc, séparé de la

côte par une mince bande de terre. Il se nommait _Portus Herculis

Monocci_, plus couramment _Portus Monocci_, parce que, suivant la

tradition, quelque hardi navigateur phénicien, auquel on donna le nom

d’Hercule, débarqua à cet endroit 600 ans avant l’ère chrétienne, après

avoir posé des jalons de colonies sur le littoral italique. Il vainquit

les brigands des montagnes voisines, et ouvrit un passage dans les

Gaules à travers les Alpes. Ses compagnons ou leurs descendants lui

élevèrent un temple sur le rocher et nommèrent le port: Portus Herculis

Monocci.

«Au Moyen Age, dit Jean Reynaud, on oublia la légende d’Hercule, et on

retint seulement son surnom.» Les populations ignorantes

métamorphosèrent le demi-dieu en moine. De là l’origine de l’écu de

Monaco. Il représente un moine superbement bâti, à la barbe épaisse et

courte, au visage fier, et en main une épée nue: Hercule sous le froc.

Succédant aux Sarrasins, les Grimaldi comprennent bientôt toute

l’importance de leur rôle politique, car leur rocher est en quelque

sorte la clef de l’Italie. Ils prennent part, dit Goulin[7], aux débats

diplomatiques, à la politique générale de l’Europe, paient de leur

personne comme guerriers, s’illustrent comme amiraux en Italie, en

France, partout où sont en jeu les destinées des nations. Aucun d’eux

n’a mérité le surnom de fainéant, comme tant d’autres souverains des

premiers temps.

[7] _Monaco à travers les âges_.

En 1085, on trouve un Grimaldi aidant Robert Guiscard à délivrer

Grégoire VII, assiégé par l’empereur Henri IV dans le château

Saint-Ange. Au siècle suivant, la forteresse de Monaco est abandonnée ou

détruite, et l’empereur d’Allemagne, Frédéric Ier, fait cadeau de ses

ruines à la république de Gênes, qui n’en prend possession que cinquante

ans après, et relève les fortifications.

Il va sans dire que les Grimaldi bataillent aux Croisades; l’un d’eux

même, en 1219, s’empare de Damiette. Cent ans plus tard Reinier

Grimaldi, au service de la France, bat le comte de Flandres à

l’embouchure de la Scheldt, et reçoit le titre d’amiral général. Ce fut

le fils de ce vaillant marin que Philippe de Valois appela contre

Édouard III d’Angleterre. Avec ses dix-sept galères, il ne cesse de

harceler les Anglais, leur tue «moult bons compaignons», et, huit ans

après, aussi brave homme de terre que de mer, il est, comme commandant

général des arbalétriers génois, blessé à la bataille de Crécy.

A l’avant-garde avec ses 15.000 hommes, déjà fatigués par une marche de

six lieues et écrasés par des forces supérieures, il se repliait vers

les positions occupées par nos troupes, lorsque le roi, fou de rage,

donna l’ordre de les charger:

«Or, tôt tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie

sans raison.» Et acte à jamais flétrissable, puni du reste par le

désastre, les chevaliers français, au lieu de réserver leurs coups

contre les Anglais, frappent sur leurs alliés.

«Là vissiez gens d’armes en tous les entre eux, férir et frapper sur

eux, et les plusieurs trébucher et chéoir parmi eux, qui oncques ne se

relevèrent. Et toujours, trayaient les Anglais en la plus grande presse,

qui rien ne perdaient de leurs traits; car ils empallaient et féraient

parmi le corps ou parmi les membres, gens et chevaux, qui là chéaient à

grant meschief; et ne pouvaient être relevés, si ce n’est par force et

par grand’aide de gens. Ainsi se commença la bataille entre la Broye et

Crécy en Ponthieu, ce samedi à heure de vespres.»--(Froissart.)

«Sans cette maladroite ingratitude», dit un chroniqueur anglais, «nous

n’eûmes pas si facilement gagné la bataille, car nous profitâmes du

désordre qui s’ensuivit pour foncer en avant.»

A peine remis de ses blessures, Charles Grimaldi recourait sur ses

galères à la rescousse de Calais. C’est ce Charles Grimaldi (Charles

Ier) qui acheta de la famille Vinto la seigneurie de Menton pour 16.000

florins d’or, et Roquebrune, de Pierre de Lascaris, comte de Vintimille.

* * * * *

Pendant les XIIIe et XIVe siècles, Monaco est mêlé aux querelles des

Guelfes et des Gibelins. La ville est prise et reprise, Grimaldi et

Spinola la possèdent tour à tour. Charles Grimaldi, en 1345, tente sans

succès contre Gênes un coup de main et bat en retraite. Les Génois, à

leur tour, assiègent Monaco, qui tient bon pendant un mois.

Pendant le XVe siècle, ce formidable rocher, toujours convoité par les

comtes de Provence, la République de Gênes, les ducs de Milan et de

Savoie, change souvent de maître. Jean Ier le vend pour 1.200 écus d’or

au Dauphin, depuis Louis XI, qui s’empressa de n’en pas payer une

fleurette; aussi le successeur de Jean enlève dès son avènement la

bannière delphinale, qui flottait sur sa tour à côté de la bannière

princière.

Louis XI, cependant, n’en garda pas rancune aux Grimaldi, car il

confirma, en 1462, leur droit d’écumer les mers. Pendant les guerres

d’Italie, ils fournissent leur contingent à Charles VIII et à Louis XII

et reçoivent en récompense le gouvernement de la Riviera.

L’année de la mort de Louis XII, Lucien, qui avait succédé à son frère

Jean II, racheta les droits que gardait sur Menton Laure Lascaris,

comtesse de Villars et de Tinde; et Menton devint exclusivement

dépendance de la seigneurie de Monaco.

Au pays de Cocagne · 第 46 / 65 题