Quand ils furent chassés du Paradis terrestre, Adam et Ève
jouèrent à pair ou impair avec des pommes, des osselets, des
amandes, des fèves, des noix ou des cailloux. C’est là le plus
ancien des jeux de hasard.
(Arsène HOUSSAYE.)
«Le jeu, écrivait Henry Bauer, est, de toutes les passions, la plus
admirable et la plus funeste. Celle-ci les domine toutes, parce qu’elle
ne s’use point; qu’à travers le temps et les années elle conserve son
intensité et sa violence. Il vient un âge où les femmes ne tressent plus
de roses pour un front blanchi, où l’estomac délabré se révolte contre
les morceaux délicats; le jeu a le privilège de l’éternelle jeunesse. Au
tapis vert, le sexagénaire est aussi ardent et vaillant que le jeune
homme; sans cesse il y retrouve des joies, des surprises, des émotions,
des déceptions nouvelles. C’est l’un des révulsifs les plus puissants
qui soient. Il comporte dans ses destinées incertaines et diverses
l’oubli du présent et l’espérance de l’avenir.»
* * * * *
Oubli et espérance! C’est ce que nous cherchons tous, riches ou pauvres,
car tous nous avons des soucis rongeurs que nous voudrions enterrer dans
la nuit du passé; et sans jamais jouir du présent qui fuit, nous allons
vers les choses inconnues et futures... Et c’est pourquoi nous jouons
toujours.
Et toujours on a joué en France, en dépit des prohibitions, des amendes,
des emprisonnements. Sans remonter plus haut que Charlemagne, les jeux
de hasard faisaient fureur, malgré les peines sévères édictées par cet
empereur qui jouait lui-même comme un lansquenet. Ses successeurs
tolérèrent plus ou moins ce qu’ils se sentaient impuissants à empêcher,
et tous y allaient gaiement, qui du dé qu’ils pipaient, qui du tarot
qu’ils marquaient, lorsque Charles V, en sa qualité de Sage, s’avisa de
remettre en vigueur les anciens édits.
Mais il en est des édits comme de la morale, ils pèsent sur les petits,
les grands s’en déchargent; l’on connaît la légende des cartes
inventées, soi-disant, pour distraire son successeur. Le fait est que,
depuis deux siècles, elles étaient, sous le nom de _tarots_, importées
d’Italie en Provence. Du château de Creil, elles se répandirent
rapidement au dehors, et, en 1397, un prévôt de Paris, homme très fameux
en science de morale et redoutable empêcheur de danser en rond, les
proscrivit dans les lieux publics. Dans son ordonnance, il déclarait
avoir découvert que le jeu enfantait tous les crimes.
Successivement, chaque passion humaine fut accusée de cette maternité.
Dans son zèle de morale, le digne prédécesseur de certains de nos édiles
comprenait dans sa proscription, outre les dés et les cartes, jeux de
hasard et de filouterie, boule, paume, quilles et palet, jeux d’adresse.
Au lieu de s’ébattre en plein air--exercice salutaire,--on s’enferma
dans les granges, et comme il est plus aisé de trouver un recoin qu’une
salle, on abandonna peu à peu les exercices hygiéniques et sains pour se
livrer en cachette au néfaste tripotage des figures de carton.
On continua donc à piper et à _cartonner_ malgré les amendes et les
prévôts, qui, les premiers, passèrent la jambe à leurs propres
ordonnances, suivant l’antique usage des moralistes et l’antienne
connue: «Faites ce que je vous dis, ne faites pas ce que je fais.»
* * * * *
Louis XI, Charles VIII, Louis XII «cartonnèrent», et Henri III perdit au
jeu des sommes considérables. C’est sous lui qu’on commença à prélever
un droit sur les cartes, peut-être la plus sage mesure de son
règne.--Profitez des vices, gouvernants, profitez des vices, et renoncez
à la sottise de les supprimer, vous seriez ruinés du coup.--Quant au
roublard _Vert galant_, il gagnait presque toujours, car il trichait
ferme. L’inévitable déveine l’atteignait cependant parfois comme les
autres, car il écrivit un jour à Sully pour lui demander 9.000 livres
perdues à la foire Saint-Germain, en bijoux et bagatelles, se plaignant
que les marchands le _tenaient aux chausses_.
Trop intelligent pour ne pas laisser tomber en désuétude les vieilles
ordonnances, il laissa s’ouvrir nombre de tripots luxueux pompeusement
décorés du titre d’_Académie des jeux_.
«Presque tous, dit l’Estoile, grands et petits, nobles et marchands, ne
parlaient que jouer des pistoles avec tant de fureur qu’il semblait que
mille pistoles fussent moins que n’était un sou du temps de François
Ier; et ce fut la cause de tant de banqueroutes que l’on vit dans ce
temps-là.» Eh bien, voilà qui rétablissait l’équilibre social!
* * * * *
Vers la fin du règne d’Henri IV on comptait, à Paris, quarante-sept
brelans autorisés et dont les principaux magistrats de la ville
retiraient chacun une pistole par jour. C’était pour eux le cas de dire:
«A quelque chose le _vice_ est bon».
Ces tripots furent supprimés au commencement du règne de Louis XIII. Le
morose monarque, qui, du reste, n’avait alors que neuf ans, était trop
vertueux pour tolérer les humaines faiblesses. L’on remit les anciennes
lois en vigueur, en ajoutant même à leur sévérité.
On n’en persista pas moins à jouer, ainsi qu’il appert d’une déclaration
du 30 mai 1611, où le roi accorde à celui qui a perdu au jeu une action
en justice, soit contre le propriétaire, soit contre le locataire de la
maison où le brelan s’est tenu, pour se faire restituer par lui le
montant de sa perte, ce qui est souverainement illogique et injuste,
car, en cas de gain, le joueur se fût bien gardé de rien restituer.
Cet édit ridicule, renouvelé du droit romain, qui défendait les jeux de
hasard, refusait aux tenanciers toute action devant les tribunaux contre
les joueurs qui les battaient ou les volaient, n’autorisant que les
enjeux consistant en l’écot d’un repas.
Ce même édit, Amédée VIII de Savoie le remit en vigueur. Dans les peines
sévères infligées aux joueurs, il faisait exception en faveur des repas
comme enjeux.
Ce joyeux compère, qui menait si large vie en son château de Ripaille
(Ripaglia), que l’expression _faire ripaille_ en est restée, tolérait
les jeux de cartes, à la condition qu’on n’y jouât que des épingles!
* * * * *
Sous Louis XIV on joua ferme. Lui-même donnait l’exemple, car à
soixante-dix-sept ans il jouait encore au brelan, et quatre mois avant
sa mort il fit quitter le grand deuil à la duchesse de Berry pour qu’il
lui fût permis de jouer. Sous le Régent et sous Louis XV, on joue
davantage encore. Voltaire qui, par avarice, ne jouait pas, disait que
le centième de l’argent des cartes dépensé de son temps eût pu suffire à
la construction de salles plus belles que le théâtre de Pompéi.
Mais à quoi bon des salles plus belles que le théâtre de Pompéi? Ce sont
des asiles pour les vieux travailleurs qu’il faudrait, et le
gouvernement qui les édifiera sur le jeu, fera acte plus méritoire que
celui qui se livrera aux stériles efforts d’une impossible suppression.
Louis XVI avait le jeu en horreur; par contre, Marie-Antoinette en
raffolait. Ses soirées de Marly sont restées célèbres; on y jouait des
sommes considérables. Il suffisait, pour être admis au jeu de la reine,
d’être bien mis, et présenté par un officier de la cour à l’huissier du
salon de jeu. Il s’y commettait de continuelles tricheries, et
Bachaumont raconte dans ses _Mémoires_ que, pour y obvier, les banquiers
du jeu de la reine obtinrent d’elle qu’avant de commencer la table
serait bordée d’un ruban, et que l’on ne regarderait comme engagé pour
chaque coup que l’argent mis sur les cartes au delà du ruban.
* * * * *
On jouait encore à la Cour, quand déjà la Révolution avait détruit la
Bastille.
L’odieux régime de la Terreur n’interrompit pas les jeux, bien au
contraire. Il y a peu d’époques, dit Boiteau d’Ambly, il n’y en a pas où
plus de monde ait joué. «Dès que vient la nuit, on joue dans la rue.
C’est le biribi qui a la vogue; c’est au biribi que l’ouvrier sans
ouvrage risque ses liards fleurdelisés. La police arrive trop tard...,
quand elle arrive. D’ailleurs il faudrait dix mille agents pour
surveiller la ville. Et comment surprendre les délinquants? Les
banquiers de ces banques démocratiques se servent des murailles et des
bornes comme de tables; ils écrivent leurs comptes avec de la craie.»
Un simple détail donnera une idée de cette rage.
Une courtisane vendait douze cents livres par an la ferme des cartes
froissées qu’on jetait après le jeu dans les corbeilles.
Sous le Directoire, même fureur. C’est au palais du Luxembourg que la
_bouillotte_ fut inventée. «Ils sont là-haut cinq rois, disait Mme
Tallien, qui suent sang et eau pour faire un brelan de valets», et elle
installa en son hôtel un jeu de bouillotte.
L’Empire vit fourmiller le monde des joueurs. Napoléon consentait à
jouer, quoique n’aimant, disait-il, pas plus le jeu que les femmes. Mais
l’armée fournissait les plus gros contingents au tapis vert. Entre deux
batailles l’officier se plaisait à risquer les économies forcées de la
vie des camps.
Le jeu, d’ailleurs, fut toujours une passion chez les fils de Mars, peu
soucieux du lendemain.
_Courte et bonne_, devise du soldat en ces temps de formidables coups
d’épée. Puis, ce n’est pas à philosopher que l’on tue l’ennui des
soirées de campement. Aussi attribue-t-on aux Grecs, pendant et avant le
siège de Troie, l’invention de nombre de jeux de hasard. Parmi les héros
de l’épopée impériale, Masséna, Murat, Junot, étaient de superbes
joueurs. Boiteau d’Ambly cite au sujet de ce dernier une curieuse
anecdote tirée des Souvenirs diplomatiques de lord Holland: «Quand
Bonaparte partit pour l’Italie, en 1796, il n’avait pas de quoi subvenir
à ses dépenses et à celles de sa famille militaire. Il réunit ses
ressources et celles de ses amis intimes, et les confiant à Junot,
l’envoya dans une maison de jeu y risquer le tout, perdre ou gagner la
grosse somme. Junot alla, et bientôt revint chargé d’or. «Ce n’est pas
assez, dit le général, après avoir compté la somme. Il me faut
davantage. Retourne là-bas, et rapporte le double. Tout ou rien.» Junot
obéit, et revint encore une fois vainqueur.
Si l’on jouait fort dans les armées impériales, on jouait tout aussi
fort dans les armées étrangères. Les généraux donnaient l’exemple.
Souvarow avait l’habitude de retenir sous sa tente les officiers de son
état-major, et ne les lâchait qu’après avoir raflé leur solde. Pendant
l’occupation de Paris, Blücher se distingua comme l’un des plus enragés
pontes des maisons du Palais-Royal.
Le célèbre Bénazet en fut le fermier après le Premier Empire et jusqu’au
règne de Louis-Philippe. Il versait par douzièmes une somme annuelle de
près de six millions au Trésor.
Le roi-citoyen, devançant d’une vingtaine d’années les pudeurs
allemandes, supprima ces _Académies_ en 1836. Une trentaine de maisons
de jeux publiques furent ainsi fermées un soir, et dès le lendemain cent
coupe-gorges et tripots clandestins les remplaçaient.
Ils existent, et existeront toujours.
* * * * *
Nous sommes tous plus ou moins joueurs; nous aimons à risquer un enjeu
quelconque, hasarder peu pour gagner beaucoup.
Ceux mêmes qui professent l’horreur du jeu, peuvent devenir du jour au
lendemain des pontes enragés. «Connais-toi toi-même», répétaient les
sages des vieilles écoles. «C’est la plus difficile des sciences.» Nous
nous ignorons presque toujours, nous ne savons ce qui se passe dans nos
arcanes; un hasard, une circonstance fortuite, un mot décide l’explosion
d’une passion, l’éclosion d’une secrète gangrène.
Le goût du jeu se décèle partout, sous toutes les formes, et s’il est
immoral, il est bien humain, et nous sommes tous immoraux.
Les déclamateurs contre la honteuse passion--et quelle passion n’a été
appelée honteuse?--ne sont le plus souvent que des fesse-Mathieu qui
n’osent risquer une pièce de peur de la perdre. Ah! s’ils étaient
certains de gagner, on les verrait changer de thèse.
Le jeu est immoral surtout pour celui qui perd.
--Quel tripot!--s’exclamait un clubman introduit dans un cercle.--Il
doit y avoir là une bonne moitié d’aigrefins.
--Je le crois comme vous--répondait un autre.--Le malheur est qu’on ne
les connaît pas; l’on parierait pour eux.
N’étant pas joueur, ayant en horreur les cartes autant que les dés et
les dominos, je parle en désintéressé; j’en reviens à une vieille
marotte qui peut déconcerter les philosophes de haute envergure, les
moralistes sévères et les politiciens qui font notre gloire: que les
vices quels qu’ils soient devraient être canalisés pour la fortune des
nations et le bien des misérables.
* * * * *
Je ne prétends pas que le rôle de l’État soit d’encourager la passion du
jeu. Pas plus que les autres, celle-ci n’a besoin d’encouragements, mais
rien d’anormal à ce qu’il en tire des bénéfices. Ne bénéficie-t-il pas
de la prostitution, de l’empoisonnement par le tabac, de l’ivrognerie,
de la gourmandise? Et ce n’est pas plus immoral que d’imposer les
denrées de première nécessité, de faire payer la lumière et l’air, de
spéculer sur la faim et les besoins de prolétaires!
Une société bien organisée devrait vivre du luxe, des vices des riches
et des besoins artificiels. Imaginez une nation de vertueux. Rien que
des puritains, des buveurs d’eau, des jacobins farouches, des économes
enfouissant leurs écus en leurs chaussettes, des sectaires se refusant
tous les plaisirs de la vie, des austères dédaigneux de la bonne chère
et de la belle chair,--je le dis en vérité, sans être grand prophète, ce
serait un État ruiné.
Un antique sage à courte vue parlait de chasser les poètes des États,
comme meubles inutiles. Ne sont-ce pas ces désastreux prêcheurs qui
devraient être honnis comme nuisibles?
Ah! soyons humains! et que rien de ce qui est humain ne nous soit
étranger.
Aimons la femme, les plaisirs, les poètes, les arts, et que ceux qui ont
les moyens de se payer des vins coûteux, ouvrent toute grande leur
escarcelle. Les caprices d’un riche font vivre cent pauvres.
D’ailleurs les fâcheux «raseurs» qui de temps en temps sont portés au
pouvoir par les suffrages de la foule ignorante, réussiraient-ils à
rééditer les lois draconiennes contre le jeu, que leurs lois, comme
celles qui attentent à la liberté de penser, demeureraient sans effet.
Les caisses publiques où ils plongent les bras jusqu’au coude quand il
s’agit de mettre des entraves aux allures des «administrés» et des liens
aux franchises nationales, et dont ils usent si parcimonieusement pour
soulager les misères et doter les victimes du travail, les caisses
publiques se videraient à entretenir les légions de policiers que cette
législation imbécile rendrait nécessaires pour molester et tracasser des
gens qui, comme le disait justement un éminent publiciste, Edmond
Lepelletier, s’ils se font du mal entre eux, se le font comme les
duellistes,--avec leur mutuel consentement.