LES FÉTICHISTES

Les bonnes gens qui font les cornes au diable, qui portent sur

eux des mains de «jettature» et qui prennent garde au vol des

corbeaux, sont bien plus nombreux qu’on ne croit. Je n’ai pas le

courage de leur donner tort.

(Hugues LE ROUX.)

Les manies et les superstitions des joueurs sont aussi singulières

qu’inattendues. La plupart ne croient ni à Dieu ni à Diable, mais ils

ont foi en une amulette, un fétiche, médaillon, breloque, pièce percée,

un caillou même ramassé sur la plage; ou bien encore c’est un esprit

complaisant qui leur souffle le numéro ou la couleur qui va sortir.

«Inspiration», disent-ils, n’osant avouer leur secrète folie.

Inspiration de qui? Inspiration de quoi? Le hasard les fait parfois

deviner juste. Les femmes surtout ont de ces intuitions vraiment

singulières. J’en vis une, entres autres, ponter avec un bonheur inouï,

comme si un doigt, visible pour elle seule, lui indiquait la bonne

place. Elle essaya pendant plusieurs jours avec succès toutes les

combinaisons de la roulette. Mais tout lasse, tout casse, tout passe,

principalement sur le tapis vert. «Quand Fortune donne trop de bien elle

se joue», et il n’est chance qui ne retourne.

«L’inspirée» dont je parle, après avoir gagné rapidement et

merveilleusement de très grosses sommes, les vit reprendre plus

lestement encore et d’une façon toute naturelle le chemin de la Banque;

car ce qui perd les pontes naïfs, inspirés, fétichistes et systémiers,

c’est qu’ils ne sont jamais satisfaits. Qui a gagné mille francs, fût-ce

avec cent sous, en espère deux mille, et toujours ainsi _crescendo_,

jusqu’à ce qu’il rende ce qu’il a enlevé, car il en est du jeu comme des

femmes: «contentement d’une apporte désir d’une autre», dit un vieux

dicton.

* * * * *

On voit des gens qui ne pontent jamais et pointent sans cesse, piquant

la carte, marquant les couleurs, notant les coups, inscrivant les

numéros. On les appelle «joueurs à blanc». Systémiers à l’étude, ou trop

faibles en munitions pour essayer leurs plans de campagne, s’ils gagnent

ils ont l’orgueil platonique de l’inventeur, s’ils perdent, la

consolation de n’avoir pas allégé leur poche. Laissons-les à leur

innocent plaisir.

Parfois, ce sont des «pointeurs» qui marquent pour le compte de joueurs

momentanément absents et gardent leur place. Certains journaux qui

donnent des «permanences» payaient des marqueurs que l’administration a

fini par expulser.

Ils n’en continuent pas moins à fournir leurs abonnés de leurs régiments

de chiffres, qui, ai-je besoin de l’ajouter, sont fabriqués dans le

bureau de rédaction.

Je me suis amusé à observer un vieux monsieur qui ne pontait qu’à rouge

et seulement après avoir compté vingt pas; un autre se bouchait les

oreilles pour ne pas entendre le numéro, prétendant l’émotion trop

forte, celle des yeux lui suffisait.

Les «inspirés» attendent pour ponter les zigzags saccadés qui annoncent

l’arrêt prochain de la bille et même le sacramentel: «Rien ne va plus!»

Le croupier repousse généralement du râteau ces mises tardives. Si la

bille s’arrête sur un numéro autre que celui visé, le ponte se garde de

souffler mot, mais si par hasard il avait mis au bon endroit, des

récriminations acerbes éclatent et le croupier est traité de filou.

Il en est qui s’abstiennent de jouer quand tel croupier taille ou tient

la manivelle pour des raisons aussi solides que celle de cette joueuse

dont parle Charles Virmaître:

--Toutes les fois que Monsieur coupe, disait-elle, je suis sûre de

perdre.

--D’où vient cela?

--De ce qu’il _coupe sans réflexion_.

Ils pontent, au contraire, avec confiance quand c’est l’homme de leur

choix. On entend continuellement des phrases dans le genre de celles-ci:

«Je gagne toujours avec tel croupier, je perds avec tel

autre.--Pourquoi?--Mystère. Le premier a une tête qui me revient, le

second une tête qui ne me revient pas.

Il y a surtout, d’après les systémiers, la main qui change et dérange

les calculs, car chaque croupier a sa manière de tourner la manivelle,

différente de son prédécesseur, et par suite la martingale

laborieusement établie sur une main doit varier d’après le mouvement de

l’autre.

C’est, du moins, ce qui se dit sérieusement dans les incessantes

discussions sur les chances du jeu.

Le joueur est un impulsif; s’il réfléchissait, il ne tomberait pas dans

tous les genres de folie.

C’est ainsi que l’un ponte sur le numéro de sa chambre d’hôtel, un autre

sur le chiffre de son âge, celui de sa femme ou de sa maîtresse, le

nombre de ses enfants.

Alexandre Dumas fils, dans son _Histoire de la loterie_, rapporte, au

sujet du choix des numéros pris par les joueurs, de curieuses anecdotes,

entre autres celles d’une bonne femme qui, ayant rêvé de numéros, les

inscrivit à son réveil sur de petits carrés de papier qu’elle accrocha à

des bâtonnets placés au-dessus de haricots qu’elle venait de planter, se

promettant de prendre à la loterie les numéros des cinq premiers

haricots qui germeraient. La terre se fendille, cinq haricots se

montrent. La bonne femme transcrit les numéros et donne vingt-cinq

francs, son unique avoir à son fils, le chargeant d’aller chercher ce

quine au bureau voisin.

Mais le jeune chenapan dissipe la somme en compagnie de vauriens, et

revient en affirmant à sa mère--confiante comme toutes les mères--qu’il

s’est acquitté de la commission. Elle attend avec impatience le tirage,

et, jugez de sa joie, suivie aussitôt d’un affreux désespoir: ses

numéros étaient sortis, mais nul billet pour les réclamer. La pauvre

créature en perdit la raison.

Autre exemple:

Un orfèvre ruiné par de fausses spéculations résolut de ne pas survivre

à son honneur commercial. Par une nuit pluvieuse il va se précipiter du

Pont-Neuf dans la Seine. C’était le 22 octobre. Un marinier vole à son

secours et le ramène dans sa barque portant le numéro 77. L’orfèvre

rentre chez lui, dégoûté du suicide, et, cédant à un de ces

pressentiments mystérieux, que le scepticisme nie parce qu’il ne les

comprend pas, et que la métaphysique n’a jamais pu définir, il met à la

loterie les numéros 22, date de son suicide, 9, à cause du Pont-Neuf,

11, l’heure à laquelle il s’est jeté à l’eau, 35, l’âge du marinier, et

77, le numéro de la barque. Les cinq chiffres sortirent dans l’ordre où

il les avait placés et il gagna quatre millions.

C’est, du moins, Dumas fils qui raconte cette histoire.

En voici une citée par Charles Virmaître:

Un marquis-régence, se trouvant à côté d’une jeune et jolie femme, lui

demanda son âge.

--Dix-neuf ans, dit-elle.

Le marquis couvrit le 19 de louis. Le 21 sort. Le marquis remet sur le

19.

--21, dit encore le croupier.

Au bout de dix minutes, le joueur n’avait plus le sou, et le 21 était

encore sorti deux fois.

Un an après, le marquis reçut une lettre de faire part du décès de la

jeune personne, morte à l’âge de vingt-deux ans.

Selon la coutume féminine, elle s’était rajeunie.

--Sacrebleu! s’écria-t-il, elle avait vingt et un ans, et ce 21 qui

sortait toujours!

Il en est encore qui, l’esprit harcelé de chiffres, les voient surgir en

rêve, et se hâtent dès le lendemain de charger le numéro fantôme, le

nourrissent, l’enguirlandent, et s’en vont... aplatis.

Peu de joueurs qui ne se soient laissés entraîner sur cette pente qui

mène à la folie.

Une nuit, je vis en rêve un 11 gigantesque, illuminé de rayons. D’où

sortait-il? A mon réveil, ce 11 me hanta. Je ne crois guère au diable,

pas plus qu’à Notre-Dame de Lourdes, mais je me disais: «Pourquoi ce

11?» Je me noyais et quand on se noie on se raccroche à tout. A la

première table de roulette, dès mon entrée, je lançai ma pièce sur le 11

spectral, alors que le croupier criait: «Rien ne va plus.» La pièce

tomba sur la case voisine, le 14. Impossible de la déplacer, la bille

s’arrêtait, et justement sur le 14; j’empochais 35 louis.

* * * * *

Je n’étonnerai personne en affirmant que quantité de gens ne joueraient

pour rien au monde un vendredi et que beaucoup n’aventureraient jamais

un maravédis sur le 13. Il va sans dire que l’élément féminin fournit

spécialement ces cas d’aliénation.

Dès les temps les plus reculés, d’ailleurs, certains nombres ont été

entourés de craintes ou d’espoirs. Bien avant qu’Horace avertisse la

belle Leuconoé de ne pas se fier aux calculs astronomiques, Pythagore

basait une partie de sa philosophie sur la théorie des nombres.

Le chiffre 7, par exemple, a toujours été considéré comme doué d’une

heureuse influence, et aujourd’hui encore il ne manque pas de gens qui,

prenant des billets de loterie, choisissent les multiples de 7.

_They say there is divinity in odd numbers, either in nativity, chance

or death_, disait Shakespeare.

Cette superstition à l’égard des chiffres n’aurait-elle pas pour

origine--car tout a sa cause--la crainte religieuse qui saisissait les

ignorants devant ces petits signes mystérieux dont ils voyaient les

astronomes se servir dans leurs calculs pour eux incompréhensibles et

qui les comblaient de stupéfaction.

* * * * *

S’asseoir à côté d’un bossu est une place fort enviée, et nombre de

joueurs, fussent-ils les plus vaniteux des _snobs_, ne la changeraient

pas pour le voisinage d’un prince. Mais les bossus qui hantent les

casinos sont rares, et l’on pourrait laisser passer des mois avant d’en

rencontrer. Un ponte en déveine se dit un jour, que s’il parvenait à

louer quelque mayeux, il conjurerait le destin contraire. Il en parla,

et bientôt il vit arriver non pas un, mais deux bossus. Une véritable

aubaine! Il les prend à gage à raison de deux louis par séance, et court

s’installer entre eux à la table de roulette, après avoir palpé leur

dos. Il joue sur le 33, perd, recommence, reperd, s’entête. Mais, en

dépit des bossus, dont ce chiffre est l’emblème, le 33 ne répond pas à

ses appels. Enfin, il part furieux, ne comprenant rien à cet acharnement

du sort, lorsque derrière lui les bossus congédiés se prennent de

querelle, et bientôt corps à corps. Dans la lutte, les bosses changent

de place, l’une tombe à terre et l’autre glisse en bas du dos.

--Ah! s’écrie le décavé, je ne m’étonne plus de ma déveine.

* * * * *

Lorsque les petits cochons étaient de mode, et qu’on les portait

attachés aux bracelets ou en breloques, un Russe en avait toujours une

poignée en poche. Dès qu’il arrivait au trente-et-quarante, il les

posait systématiquement devant lui et à la file indienne. S’il gagnait,

il n’y touchait pas; mais s’il perdait il enlevait chaque fois le

premier, jusqu’à ce qu’il n’y en eût plus. Alors, il s’en allait changer

ses cochons en éléphants, et revenait une demi-heure après. Si les

éléphants n’étaient pas plus heureux, il retournait chercher ses petits

cochons, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il tombât sur une série, ou un

complet _ratissage_.

* * * * *

Mais rien ne vaut le morceau de corail à deux branches: talisman

souverain! Du Piémont à la Sicile, on s’en sert contre le mauvais œil.

Je rencontrais au casino une jolie petite Italienne aux côtés d’un

compatriote à mine de condottiere. Avec une indifférence trop grande

pour être naturelle, elle suivait le jeu en manœuvrant son éventail, et

bâillant de temps en temps, comme si cela l’ennuyait. Mais cette

apparence distraite dissimulait une attention soutenue. A chaque coup de

perte, elle glissait silencieusement un fétiche à son ami: d’abord une

bague qui, n’ayant pas opéré, est remise au doigt; puis un médaillon,

puis une seconde bague, puis une petite pierre bleue, le tout

successivement placé sur le tas de banknotes qui va s’amincissant.

L’homme regarde autour de lui d’un air inquiet, faisant rapidement du

bout des doigts des signes avec un objet invisible.

Il refait quelque gain, mais lentement, difficilement; puis revient la

déveine.

Ils partent sans échanger un mot, elle toujours jouant de l’éventail.

Le lendemain, les voici à la même place, assis devant un tas rondelet.

La _signoretta_ touche chaque pièce et chaque «fafiot» avec une médaille

de la Vierge dissimulée entre ses petits doigts. En dépit de ces saintes

précautions, la danse recommence; le tas se fond comme la veille. Tout à

coup, l’Italien se lève, empoche brusquement son restant d’écus,

murmurant en grande colère: «Gueuse! Sorcière! Coquine!»

--Quoi donc! _mio caro_?

--Encore la vieille d’hier, debout en face de moi, dit-il, désignant une

vieille dame occupée à ponter.

Un gros mot à l’adresse de cette matrone s’échappe des lèvres de grenade

de la _signoretta_, qui ajoute:

--N’as-tu pas ta branche de corail?

--Non, fait piteusement le décavé, je l’ai perdue ce matin sur la plage.

* * * * *

Jouissez de la vie tant que vous êtes jeunes et tant que vous le pouvez,

belles dames, car quand vous vieillirez, non seulement vous n’en pourrez

plus jouir, mais l’on vous accusera de traîner le malheur en vos jupes.

«Si lorsque tu te mets en route, dit le proverbe arabe, ta première

rencontre est une vieille, rebrousse chemin, car le diable te suivrait.»

Et voilà comme on te traite:

Colombe aux plumes d’or, femme aux tendres douleurs,

ainsi que roucoulait elle-même l’élégiaque Desbordes-Valmore, quand le

Temps irrespectueux a fait tomber tes plumes.

Cette crainte du mauvais œil de la vieille femme n’est particulière ni

aux Arabes, ni aux Italiens. J’ai connu maints Français sceptiques qui,

aux tables de jeux, deviennent superstitieux comme des mères Pipelet. Un

de mes confrères en lettres m’a plaisamment raconté comme quoi il avait

perdu avec une incroyable déveine à cause d’une sorcière de la catégorie

de l’_anum libidinosam_ de la VIIIe épode d’Horace, qui le suivait

autour du tapis vert.

* * * * *

«Que de folies et de niaiseries entendues dans une salle de jeu», dit

Henry Bauer: «Ne touchez pas à mes cartes, ça me porte la guigne.» «Pas

de compliments, vous allez me faire perdre... là, j’en étais sûr.» «Ce

banquier-là ne m’inspire aucune confiance.» Et aussitôt l’homme défiant

se met à ponter comme un sourd. Tous ont la berlue, du moment qu’ils

franchissent le seuil et respirent l’atmosphère de l’enfer. Ne sont-ils

pas, pour peu qu’ils réfléchissent, certains de perdre, puisque au bout

de l’an la cagnotte a invariablement pompé son petit million dans la

poche de tous les habitués d’un même cercle.»

* * * * *

Au 113 du Palais-Royal, alors que les maisons de jeu apportaient le

mouvement et la vie dans ce quartier aujourd’hui mort, on remarquait un

Italien crasseux, qui ne jouait jamais sans avoir son chapeau entre les

jambes; entre chaque coup, il y plongeait la main et murmurait à mi-voix

quelques paroles incompréhensibles. Le maniaque y gardait une madone en

plomb et, suivant sa veine, il la caressait ou l’injuriait.

--Soutiens ma chance, ma bonne Madone, tu auras ce soir un cierge et des

fleurs.

Mais s’il perdait: Misérable! murmurait-il, tu coucheras sous la

fontaine.

Ceci rappelle le Gascon de Saint-Evremond:

«Je fais avant le zeu le signe de la croix,

Et ze n’ai zamais pu gagner même une fois.»

Comme comble du grotesque, il ne faut pas oublier la folie de ce joueur,

convaincu que pour gagner il lui fallait cracher sur le pantalon de son

voisin de gauche.

Et il crachait toute la soirée, quelquefois toute la nuit,

consciencieusement.

Dans le clan des ahuris, il faut ranger cette dame qui pontait sur tous

les numéros en même temps, et, bien que gagnant à tout coup, s’étonna de

voir le fond de son sac. Elle ne pouvait comprendre que, ramassant 175

francs à chaque tour de roulette, son porte-monnaie se fût vidé. Le chef

de partie s’ingéniait à lui démontrer que, couvrant le tapis de 37

pièces, la banque ne lui en rendait que 35. L’explication n’entra

qu’imparfaitement dans sa cervelle, car elle partit faisant grand tapage

et traitant les croupiers de voleurs. Les malheureux «chevaliers de

râteau» supportent philosophiquement ces sorties, auxquelles,

d’ailleurs, les habituent nombre de joueurs en déveine et mal élevés.

Au pays de Cocagne · 第 25 / 65 题