Balzac a écrit quelque part que la Providence (!) a posé le dégoût à la
porte de tous les mauvais lieux. Il faut en rabattre. Dégoût pour ceux
qui sortent décavés, non pour ceux qui entrent, car personne
n’entrerait. Donc, étant donné qu’aux yeux des puritains toute maison de
jeu est un mauvais lieu, nous voici en face du Casino, entrons-y
gaiement et passons dans les salles.
Rien d’intéressant comme d’examiner les tables garnies de pontes. Sous
le calme apparent de la surface, des tempêtes s’agitent sous ces crânes,
des sarabandes battent dans ces poitrines! Du premier coup, vous
distinguez le joueur victorieux de celui qui court à la défaite finale;
le spéculateur qui cherche sa matérielle, de l’illuminé qui attend
l’inspiration; l’emballé, le peureux, le toqué, le riche, l’avare, le
besoigneux. Et presque tous s’efforcent de rester impassibles. Mais
entre les joueurs, les plus beaux sont les Anglais,--je parle du
gentleman et non du _cad_, déposé là par l’agence Cook, et qui se
comporte en portefaix,--les classes inférieures, d’ailleurs, sont dans
tous pays plus ou moins démonstratives,--mais l’Anglais bien élevé
conserve dans le gain comme dans le décavage la correction immuable, au
contraire des races latines, exubérantes dans la douleur comme dans le
plaisir.
On connaît le célèbre tableau d’Hogarth, représentant un tripot. Le feu
prend à la taverne, les flammes lèchent déjà les lambris de la salle, le
guet fait irruption. Mais de la flamme, de la fumée, des sergents, les
joueurs ne voient, ne sentent, n’entendent rien: le tapis vert les
hypnotise; ils continuent fiévreusement la partie.
Il y a quelques années, un colonel anglais, trois jours durant,
s’acharne contre l’effroyable déveine; le quatrième il jette ses
derniers louis, que ramasse le fatal râteau. Alors, froidement, sans un
mot, sans bouger de sa chaise, il tire de sa poche un revolver, et, le
coude appuyé sur la table, se fait sauter la cervelle. Grand brouhaha.
Ses voisins s’écartent horrifiés. On enlève prestement le cadavre, on
ramasse les débris du crâne, la bouillie cérébrale, on lave le sang,
tandis que les pontes, femmes comprises, se gardent de quitter leurs
places, de peur que d’autres ne s’en emparent, et une dame mignonne et
jolie, tournant ses louis sous ses doigts, frappant nerveusement du
pied, murmurait avec impatience: «Ce monsieur aurait bien pu aller se
tuer plus loin.» Cinq minutes après, la voix du croupier s’élève
impassible: «Messieurs, faites vos jeux.» Et l’on n’entend plus que le
bruit sec de la petite boule bondissant sur le cylindre.
Tous heureusement ne prennent pas si tragiquement les pertes. Le baron
de Hom, qui en 1869 vit fondre en une seule nuit à Bade plus de 300.000
livres sterling et compléta sa ruine en voulant se refaire, nargua le
sort en se contentant de changer la vieille devise de sa famille: _Cave
Deum_, en celle-ci, plus en rapport avec sa situation: _Décavé de Hom_.
La plupart des décavés attendent patiemment le retour de la fortune. Ils
savent qu’un coup heureux suffit et n’abandonnent jamais l’espoir. Ils
suivent le précepte espagnol: «Lorsque tu n’as plus d’argent, ne
t’éloigne pas de la maison de jeu», et fréquentent assidument les
salles. Le hasard est émaillé de surprises. C’est un ami qui survient à
point pour vous prêter le louis sauveur, un _orphelin_ égaré, que
_pieusement on recueille_[1]; une pièce ramassée sous un banc.
[1] On appelle _orphelins_ les pièces que personne ne réclame. Le fait
arrive assez fréquemment. Des joueurs pontant sur plusieurs chances
à la fois, oublient quelquefois où ils ont ponté. La mise reste sur
le tapis et le ramasseur d’orphelins s’en empare. J’ai vu à une
table de roulette payer un maximum à un joueur qui n’avait pas ponté
et le déclarait, mais l’enjeu était devant lui, nul ne le réclamant,
le chef de partie le lui attribua.
J.-J. Rousseau n’admettait qu’une excuse pour l’homme qui franchit la
porte d’une maison de jeu: c’est lorsque entre lui et la mort il ne
reste que son dernier écu. Mais Rousseau, lourd Génevois et protestant
atrabilaire, ne comprenait et n’excusait que les passions qu’il avait
lui-même éprouvées.
Le vrai joueur ne se tue pas, car s’il n’a pas toujours un écu en poche,
il lui reste, je le répète, l’espérance qui le garde de male mort.