II

Balzac a écrit quelque part que la Providence (!) a posé le dégoût à la

porte de tous les mauvais lieux. Il faut en rabattre. Dégoût pour ceux

qui sortent décavés, non pour ceux qui entrent, car personne

n’entrerait. Donc, étant donné qu’aux yeux des puritains toute maison de

jeu est un mauvais lieu, nous voici en face du Casino, entrons-y

gaiement et passons dans les salles.

Rien d’intéressant comme d’examiner les tables garnies de pontes. Sous

le calme apparent de la surface, des tempêtes s’agitent sous ces crânes,

des sarabandes battent dans ces poitrines! Du premier coup, vous

distinguez le joueur victorieux de celui qui court à la défaite finale;

le spéculateur qui cherche sa matérielle, de l’illuminé qui attend

l’inspiration; l’emballé, le peureux, le toqué, le riche, l’avare, le

besoigneux. Et presque tous s’efforcent de rester impassibles. Mais

entre les joueurs, les plus beaux sont les Anglais,--je parle du

gentleman et non du _cad_, déposé là par l’agence Cook, et qui se

comporte en portefaix,--les classes inférieures, d’ailleurs, sont dans

tous pays plus ou moins démonstratives,--mais l’Anglais bien élevé

conserve dans le gain comme dans le décavage la correction immuable, au

contraire des races latines, exubérantes dans la douleur comme dans le

plaisir.

On connaît le célèbre tableau d’Hogarth, représentant un tripot. Le feu

prend à la taverne, les flammes lèchent déjà les lambris de la salle, le

guet fait irruption. Mais de la flamme, de la fumée, des sergents, les

joueurs ne voient, ne sentent, n’entendent rien: le tapis vert les

hypnotise; ils continuent fiévreusement la partie.

Il y a quelques années, un colonel anglais, trois jours durant,

s’acharne contre l’effroyable déveine; le quatrième il jette ses

derniers louis, que ramasse le fatal râteau. Alors, froidement, sans un

mot, sans bouger de sa chaise, il tire de sa poche un revolver, et, le

coude appuyé sur la table, se fait sauter la cervelle. Grand brouhaha.

Ses voisins s’écartent horrifiés. On enlève prestement le cadavre, on

ramasse les débris du crâne, la bouillie cérébrale, on lave le sang,

tandis que les pontes, femmes comprises, se gardent de quitter leurs

places, de peur que d’autres ne s’en emparent, et une dame mignonne et

jolie, tournant ses louis sous ses doigts, frappant nerveusement du

pied, murmurait avec impatience: «Ce monsieur aurait bien pu aller se

tuer plus loin.» Cinq minutes après, la voix du croupier s’élève

impassible: «Messieurs, faites vos jeux.» Et l’on n’entend plus que le

bruit sec de la petite boule bondissant sur le cylindre.

Tous heureusement ne prennent pas si tragiquement les pertes. Le baron

de Hom, qui en 1869 vit fondre en une seule nuit à Bade plus de 300.000

livres sterling et compléta sa ruine en voulant se refaire, nargua le

sort en se contentant de changer la vieille devise de sa famille: _Cave

Deum_, en celle-ci, plus en rapport avec sa situation: _Décavé de Hom_.

La plupart des décavés attendent patiemment le retour de la fortune. Ils

savent qu’un coup heureux suffit et n’abandonnent jamais l’espoir. Ils

suivent le précepte espagnol: «Lorsque tu n’as plus d’argent, ne

t’éloigne pas de la maison de jeu», et fréquentent assidument les

salles. Le hasard est émaillé de surprises. C’est un ami qui survient à

point pour vous prêter le louis sauveur, un _orphelin_ égaré, que

_pieusement on recueille_[1]; une pièce ramassée sous un banc.

[1] On appelle _orphelins_ les pièces que personne ne réclame. Le fait

arrive assez fréquemment. Des joueurs pontant sur plusieurs chances

à la fois, oublient quelquefois où ils ont ponté. La mise reste sur

le tapis et le ramasseur d’orphelins s’en empare. J’ai vu à une

table de roulette payer un maximum à un joueur qui n’avait pas ponté

et le déclarait, mais l’enjeu était devant lui, nul ne le réclamant,

le chef de partie le lui attribua.

J.-J. Rousseau n’admettait qu’une excuse pour l’homme qui franchit la

porte d’une maison de jeu: c’est lorsque entre lui et la mort il ne

reste que son dernier écu. Mais Rousseau, lourd Génevois et protestant

atrabilaire, ne comprenait et n’excusait que les passions qu’il avait

lui-même éprouvées.

Le vrai joueur ne se tue pas, car s’il n’a pas toujours un écu en poche,

il lui reste, je le répète, l’espérance qui le garde de male mort.

Au pays de Cocagne · 第 17 / 65 题