I
Là-bas, Monte-Carlo; tout près, la Condamine.
Ici, sur un rocher couronné d’un jardin,
Monaco se hérisse et dévoile soudain
Les secrets du passé que le présent devine.
(Édouard DUTTO.)
Le Casino de Monte-Carlo eut, comme toutes les gloires, de très humbles
débuts.
Installé sur la place du Château d’abord, à l’endroit même où s’arrêtait
le coche de Menton, dans un bâtiment qui sert actuellement de corps de
garde aux soldats monégasques, il était à la fois hôtel, restaurant,
estaminet, cercle. Les joueurs s’installaient au premier étage dans une
salle mesquinement meublée, éclairée le soir par des lampes fumeuses et
garnie de deux tables uniques, «trente-et-quarante» et «roulette».
On y risquait la pièce de 40 sous des brelans obscurs, et s’il ne s’y
pressait ni princes, ni ducs, ni marquis authentiques, on y coudoyait
des comtes de l’État de l’Église, des barons allemands, des docteurs
prussiens, des colonels américains et quantité de chevaliers de tous les
ordres, principalement de celui d’Industrie. Les _grecs_ chassés des
cercles venaient y _faire_ le jeton, car on ne se servait que de jetons
échangés contre espèces à un guichet.
Plus tard, un petit steamer au service des tenanciers alla gratis
chercher les pontes à Nice et gratis les ramenait.
Roquebrune et Menton venaient d’être annexées à l’Empire et Monaco
restait ville unique de la Principauté.
Quelques maisonnettes en bois et de rares villas disparaissaient dans le
fouillis de verdure des délicieux jardins de la Condamine et du plateau
des Spelugues, écrasés aujourd’hui sous l’amas des hôtels et des palais.
* * * * *
La transformation ne s’opéra pas sans de nombreuses fluctuations.
De la place du Château, le «Cercle des Étrangers» passa dans un ancien
couvent, celui de la Visitation, puis on descendit aux jardins de la
Condamine, pour remonter à Monaco, à la villa Garbarini.
On errait ainsi sans se fixer, car, dans la concession faite à la
Société fermière, Charles III exigeait que le Casino fût construit sur
le plateau des Spelugues.
Il caressait depuis longtemps le rêve d’élever une ville nouvelle en
face de sa vieille cité. Il n’avait plus qu’à laisser faire. La maison
de jeu dominerait le promontoire et bientôt se grouperaient autour les
somptueuses habitations.
Ce promontoire n’était pas comme on le croit généralement un aride
rocher. On lui donnait le nom d’Élysée Alberto, en souvenir de Carlo
Alberto, père de Victor-Emmanuel, qui, en 1828, avait prêté des
escouades de forçats au prince de Monaco pour tailler dans le roc les
routes de Roquebrune et de Menton. Il appartenait alors au gouverneur de
la Principauté, le comte Rey, qui, ayant pris ces mêmes forçats à sa
solde pour charrier des terres, transforma ce plateau dépouillé en un
riche jardin. Il était donc couvert de vignes, de citronniers, lorsqu’il
le céda à la Société du Casino.
Le principal fermier des jeux, un nommé Lefebvre, comprit le parti qu’on
pouvait tirer de l’achat de ce terrain placé dans une situation
merveilleuse, mais il fallait des sommes considérables. On se mit à
l’œuvre, cependant, et, le 13 mai 1858, on posait solennellement la
première pierre du nouvel établissement qui prenait dès lors le nom de
_Monte-Carlo_.
Mais les dépenses dépassèrent de beaucoup les devis; les travaux ne se
continuaient qu’avec lenteur; Lefebvre et ses associés, Grillois et
Jagot, découragés, allaient renoncer à leur entreprise, lorsqu’un beau
matin, un étranger se fit annoncer.
On était au 31 mai 1863.--J’ai entendu dire que vous aviez l’intention
de vous défaire de votre concession? demanda-t-il sans autre préambule.
Lefebvre, pris à l’improviste, ne répondit pas.
Le visiteur était François Blanc, alors fermier des jeux de Hombourg. Il
ouvrit son portefeuille, en tira trois bons sur la Banque de France.
--J’en offre dix-sept cent mille francs. Cela vous va-t-il?
Lefebvre hésitait.
--Réfléchissez, ajouta Blanc. Je déjeune à Monaco. Je repars ensuite
pour Nice, et je veux conclure avant mon départ.
Les trois tenanciers se décidèrent, signèrent l’abandon de leur
propriété, de leurs privilèges, avec le consentement de Charles III.
* * * * *
Ce qui poussait le fermier de Hombourg à cette rapide acquisition, c’est
que l’empereur Guillaume se préparait à demander au Reichstag la
fermeture des maisons de jeu de l’Allemagne, et le résultat en était
prévu.
Maître de Monte-Carlo, François Blanc dirigea les travaux avec une
activité et une largeur de vue inconnues à ses devanciers. Il avait créé
un Éden d’été dans la Prusse rhénane: il fit un Éden perpétuel de la
principauté monégasque. Sachant qu’il faut semer pour récolter et que
moins on épargne la graine, plus lourde est la moisson, il jeta l’or à
poignées avec une audace de jeune, une prodigalité qui semblait de la
folie, car quinze millions étaient déjà engloutis avant de produire un
centime.
Mais le hardi spéculateur ne se décourageait pas; il semait en terre
féconde. Homme extraordinaire, lord Brougham le considérait avec raison
comme l’un des plus habiles financiers de France, tant il l’avait étonné
par la simplicité et en même temps la profondeur de ses prévisions et de
ses calculs.
Il n’en faudrait pour preuve que cette admirable machine de hasard et de
précision, à la fois si simple et si compliquée, qui défie toute
tricherie, se prête à toutes les combinaisons et les déjoue toutes,
attirante, endiablée, fatale, machine perfectionnée par lui, où vont se
brûler comme les phalènes à la flamme d’une lampe les chercheurs de la
Toison d’or; intellectuels ou cerveaux vides, consciences lâches ou
cœurs hautains. Le père de famille y porte les épargnes du foyer; la
matrone, talonnée par l’âpre désir du lucre, se sent prête à vendre pour
le numéro sortant la chair de sa fille à peine pubère; le gueux y
complète sa ruine et, ô sainte revanche! équilibre et justice des
choses, le tripoteur gonflé de banknotes en sort vidé comme un raisin
sec.
Et l’argent volé, et l’argent gagné, et le contenu lentement amassé du
bas de laine improductif également fondu dans le cylindre, reprennent
par la canalisation du vice les grands chemins de la circulation.