de ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son
malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a
produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de
lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: _l'Impôt_, _les
Inventions_, _le Tableau_, _Un de Trop_, _Jadis et Maintenant_, _la
Rencontre_, _les Lazzaroni_, _l'Abeille_, _le Vieux Gardeur d'Oies_, _le
Sobriquet_, etc.
En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le
titre modeste de _Derniers Tâtonnements_ que leur a donné l'auteur, je
ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé
par la Société historique et archéologique de la Dordogne[10].
La _Femme du Diable_ publiée aujourd'hui est une des pièces les plus
remarquables du recueil, un véritable chef-d'œuvre par l'ordonnance
et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le
retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières
œuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public
pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de
Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses _Derniers
Tâtonnements_:
Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume.
GABRIEL LAFON.
Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.
LA FEMME DU DIABLE
LÉGENDE PÉRIGORDINE.
Je suis celui qu'on aime et qu'on ne connaît pas.
Sur l'homme j'ai fondé mon empire de flamme,
Dans les désirs du cœur, dans les rêves de l'âme,
Dans les liens des corps, attraits mystérieux,
Dans les trésors du sang, dans les regards des yeux.
(Alfred DE VIGNY.)
I
Enfant, de légendes avide,
J'ai souvent entendu parler
D'une femme sèche et livide
Qu'un sort fatal semblait voiler;
On l'appelait, Dieu me pardonne,
La Femme du Diable, au hameau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Au fond d'une gorge sauvage
Qui s'étrécit en entonnoir,
Sans voisins et sans parentage,
Sans amis qu'un gros matou noir,
Elle habite un bouge où foisonne
La fêve grise, le sureau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Dedans, sur une planche haute,
Se riant du miauleur affreux,
Une souris rouge y grignotte
Un livre d'heures tout poudreux,
Et dehors, une poule aphone
Y gratte un fétide terreau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Nul grillon dans la cheminée,
Nul lierre au mur se cramponnant,
Pas de ruche au soleil tournée,
Nul pauvre qui, s'en revenant,
Rende un _pater_ pour une aumône
Au seuil maudit de ce closeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
On dit qu'elle avait été belle,
Mais mon enfance n'y voyait
Qu'une grande sempiternelle
Dont l'air farouche m'effrayait;
Le temps, qui fauche et qui moissonne,
Avait tout flétri sur sa peau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
La vieille servante d'un prêtre,
Chez qui j'ai fait bien des péchés,
Lorsque la bise à la fenêtre
Geignait dans les trous mal bouchés,
Me fit, encore j'en frissonne,
De cette histoire un long tableau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Je vais, grâce au ciel qui m'éclaire,
De quelques traits l'amplifier,
Ce, afin que le populaire
S'en puisse mieux édifier;
Et sur un air je me chansonne
Pour plus durable _memento_:
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
II
Jeanne était une paysanne
Si fraîche sous son bavolet,
Si pimpante, la pauvre Jeanne,
Dans la serge qui l'habillait,
Qu'en pour, madame la baronne
Eût donné maint et maint joyau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Car, aux champs où Jeanne était née,
Elle prit sa taille d'osier,
L'air d'une aimable matinée,
Un rossignol dans son gosier;
Sa joue empruntait, vermillonne,
Le ferme éclat du bigarreau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Comme une oronge elle était blonde;
Son corps de grâce était pétri;
Aussi légère qu'une aronde,
Elle en avait le joli cri;
Et blanche neige qui floconne
La jalousait sur le plateau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Qu'elle se courbe en moissonneuse,
Chantant dans le blé des guérets;
Qu'elle se redresse en faneuse
Derrière nos faucheurs distraits,
Le sceptre qu'on ambitionne,
C'est sa faucille ou son rateau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Finalement, dans la prairie,
A la fontaine, aux sentiers verts,
Partout, pleins de sorcellerie,
Ses yeux vifs, de longs cils couverts,
Tournaient la tête qui grisonne,
Alanguissaient le pastoureau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Qu'il eût mieux valu, pour son âme,
Brider ses fantasques humeurs,
Vivre laide, exempte de blâme,
Au sein de nos benoîtes mœurs,
Se mesurer selon son aune,
Et ne pas s'éprendre à vau-l'eau!
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
III
Il advient qu'au quartier de lune
Où se vautre le mardi-gras,
Quand sur les pignons, dans la brune,
En jurant s'accouplent les chats,
La musette qui s'époumonne
Proclame grand bal au flambeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
IV
Dans ce récit, que nous confirme
Plus d'un respectable témoin,
Jeanne, avec une aïeule infirme,
Vivait, du village assez loin;
Fruit mûr et bouton qui fleuronne
Rarement ont même rameau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Éclipser toutes ses compagnes,
Jeanne brûlait de ce désir.
Ainsi qu'à la ville, aux campagnes,
Gloriole nuit au plaisir;
Gloriole, hélas! empoisonne
Bal dans un Louvre ou sous l'ormeau!
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«--Mon enfant, murmurait l'aïeule,
«En proie aux affres de la mort,
«De me laisser malade et seule
«N'aurait-tu pas quelque remord?
«Mon ange gardien m'abandonne
«Dès que tu quittes mon rideau.»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«Souviens-toi, ma douce Jeannette,
«De tes parents en paradis;
«Souviens-toi d'être fille honnête,
«De mes soins prodigués jadis;
«Qu'en mourant, ta mère si bonne
«Me légua ton petit berceau.»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«Elle est mauvaise conseillère,
«La vanité, ma chère enfant;
«Ayons recours, par la prière,
«A la Vierge qui nous défend;
«Simplesse et vertu, de son trône
«Descendront te faire un trousseau.»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«Fassent Jésus et ses apôtres,
«Avec saint Joseph, l'artisan,
«Et saint Roch, patron de nous autres,
«Humble race du paysan,
«Que Dieu le père nous guerdonne
«En bénissant notre hoyau.»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«Ne m'abandonne pas; naguère,
«Comme autrefois d'os et de chairs,
«M'ont apparu dans leur suaire
«Nos pauvres défunts les plus chers;
«Et leur main pleine d'argémone
«Me montrait un soleil nouveau.»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Jeanne obéit, non sans blasphême,
Non sans se dire entre les dents:
«--Fut-ce avec le diable lui-même,
«Je danserai là-bas, dedans
«Cette masure qui rayonne,
«Où ricane le chalumeau!»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
V
Sitôt que l'aïeule assoupie,
Confiante, a fermé les yeux,
Jeanne, que pousse un bras impie,
S'apprête à pas silencieux.
Le vieux calel de cuivre jaune
Languit éteint sur l'escabeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Oh! précaution ténébreuse!
Oh! coupable et funeste apprêt!
Et tu vas fuir, fuir, malheureuse,
Ton lit si blanc et si propret,
Doux nid où l'amour te chantonne
Les songes de ton renouveau!
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Et si pendant qu'ailleurs tu veilles,
Pour comble d'épouvantement,
La mort vient surprendre ta vieille
Avant les derniers sacrements!
Qui sait? Peut-être la félone
Porte la main au loqueteau!
Si te diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Fuyant la grand'mère abusée
Qui lui tint lieu de ses auteurs,
Elle descend par la croisée:
C'est la porte des malfaiteurs.
D'abord, elle hésite et tâtonne;
L'ombre l'étreint de son bandeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Plus loin, elle tressaille: un lièvre
S'éveille et part à son côté;
Un buisson l'accroche; un genièvre
Semble agir dans l'obscurité;
Un renard glapit et braconne
Aux trousses de quelque étourneau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Elle écoute:--A travers la haie,
Qu'est-ce qui sanglote tout bas?
--Elle regarde, elle s'effraie:
--Qu'est-ce donc qui se meut là-bas?
--Une ombre indécise y mâchonne
--Je ne sais quoi dans le préau;
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Exhalant de brusques huées,
Pareilles aux cris des démons,
Le vent déchire les nuées
Qui se rassemblent sur les monts;
Le ciel frileux s'encapuchonne
Dans leurs plis traînant en lambeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Bientôt une flamme qui brille,
Un bruit lointain de flageolet
Vient égarer la jeune fille
Sur les traces d'un feu-follet;
Un inconnu jà la talonne,
Aux yeux perçants sous grand chapeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Un plumet sur sa chevelure
Va rouler en se remuant,
Courtoise est toute son allure,
Son abord est insinuant;
Du haut en bas il s'environne
Des ondes d'un ample manteau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«--La nuit aveugle a bien des piéges,
«Gente damoiselle; est-ce à vous
«D'aller braver ses sortiléges,
«Ses lutins et ses loups-garous,
«Et le fier bandit qui rançonne
«La bachelette incognito?»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
A ce seul nom de damoiselle,
La simple fille du manant,
Gagnée à la voix qui l'appelle,
Se retourne et va cheminant,
Côte à côte, alerte et friponne,
Avec l'étrange Jouvenceau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
C'est que le bal et les fleurettes
Avaient détraqué sa raison,
L'éloignant des œuvres discrètes,
Des devoirs et de l'oraison,
Si bien qu'on l'avait vue, au prône,
Sourire à tel godelureau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«--Confiez-vous à ma prudence,
«Car le chemin où vous passez
«Vous mènerait droit à la danse,
«A la danse des trépassés;
«Le malin qui vous espionne
«Prend ce flageolet pour appeau.»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«Que cette chaîne, ô ma colombe,
«Où l'or fin relient cent rubis,
«De votre col si blanc retombe
«Étinceler sur vos habits;
«Gage d'amour, qu'il sanctionne
«Celui d'un puissant hobereau!»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«Suivez-moi; vous serez la reine
«De tout le village assemblé.»
Comme ils traversaient la garenne,
Son cœur pourtant se sent troublé:
Aux gais refrains qu'elle fredonne,
En sons plaintifs répond l'écho.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Les mâtins, qui prennent l'alarme,
Perçant les ténèbres d'abois,
Leur couraient sus; voilà qu'un charme
En leur gorge étrangle leur voix;
Leur bande se cache et marmonne,
Râlant la peur par le naseau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Qu'importe une aïeule mourante?
Qu'importent des pressentiments?
Jeanne entend la vive courante,
Et le rire, et les instruments,
Et l'humeur gaillarde et gasconne
Qui circule en niche, en bravo.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
La masure craque et chancelle
Comme un vieux ivrogne attardé;
On se poursuit, on se harcelle;
Le carnaval est débordé!
On frétille, on se tâtillonne;
L'on saute et l'on s'embrasse: oh! oh!
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Lise, et demain la fièvre quarte
Ou la toux aux fréquents accès;
La fluxion qui fera, Marthe,
Saillir votre joue en abcès;
Et perdre son salut, Simonne,
N'est-ce là qu'un léger bobo?
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
VI
Parmi la tourbe réjouie,
Tous deux s'offrent:--«Qu'est celui-ci,
«Se disait plus d'une ébahie,
«Que Jeanne nous amène ici?
«D'un duc porte-t-il la couronne?
«Est-ce un écuyer du château?»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Et plus d'une, par convoitise,
Furtive, lui jette un regard;
Et plus d'une qu'envie attise,
De Jeanne chuchotte à l'écart.
«--Ah! dit une vieille matronne,
«C'est un loup qui guette un agneau!»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
A quoi sert que le berger compte
Toutes les têtes du bétail?
L'affreux ravisseur n'a pas honte
D'entrer choisir dans le bercail.
Tant bien qu'on se précautionne,
Le diable happe son morceau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Elle n'entendait rien: la folle,
Déjà prompte à tout oublier,
Glorieuse, pirouette et vole,
Enlacée à son cavalier;
Vous croiriez que son pied festonne,
Narguant l'aiguille et le pinceau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Elle n'entendait rien! l'abeille
Ainsi voltige autour des fleurs,
Aux rayons d'avril s'ensoleille,
Et se perd entre leurs couleurs;
Tel, le papillon vagabonde
De la pervenche à l'arbrisseau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
C'était à fermer les paupières
A chaque fois que flamboyait
L'éclair des perles et des pierres
Qu'en fringuant elle renvoyait;
Et tandis qu'elle s'évaltonne
Flotte le magique oripeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Jeannille, la grosse meunière,
Feint un grand malaise, et s'assied;
Mion, l'alerte jardinière,
Se reproche une entorse au pied;
La dame du syndic chiffonne
D'ennui son tablier ponceau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Les jeunes bouviers de la plaine,
Dont le chapeau porte un ruban,
Ceux d'Audrix et de Lanceplène,
De Bigarroque et de Cabans,
Sont fâchés que la compagnonne
Leur préfère ce damoiseau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Le ménétrier du village,
Fin goguenard, ils le sont tous,
Rit au superbe personnage
Qui change en ducats ses gros sous;
D'un clin d'œil oblique il coïonne
Mion, Jeannille et l'Isabeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Il connaissait toutes les gammes;
Maître tailleur de son métier,
Il habillait hommes et femmes,
Et, d'après maint cabaretier,
Estimait le jus de la tonne
Plus doux, ma foi, que le pruneau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Afin de mouiller sa musette,
C'était là son dire, il fallait
Qu'à son côté toujours fut prête
Sa pinte avec son gobelet:
Cours, ma musette biberonne,
En bourrée, ou vire en rondeau!
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Sur ce toit qui flamboie et grouille,
Au milieu du calme lointain,
La lune qu'un nuage souille,
Jette un rayon louche, et s'éteint:
Ainsi, craintive et pâle nonne
Épie entre un double barreau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
VII
Minuit! minuit! dans l'autre monde,
Soudain hurle un chœur de damnés,
Qui forment une obscène ronde
Et se trémoussent déchaînés:
L'enfer se rue; il nasillonne
Aux reflets du rouge fourneau:
«--Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Relevons la robe ensoufrée
«Riche de ses franges de feu!
«Dansons! la plus belle curée
«Pour notre maître n'est qu'un jeu!
«La fille d'Ève qu'il bouchonne
«Tourne en dansant dans le panneau.
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Dans l'habitacle où, sur la braise,
«Nos vains plaisirs sont expiés,
«Du fond des bois c'est une fraise
«Qui, cette nuit, tombe à nos pieds;
«C'est un bouquet de belladone,
«C'est une goutte du ruisseau.
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Que tout lui fasse la grimace,
«Quand fiévreuse elle dormira;
«Que la chenille et la limace
«Brouttent ce qu'elle sèmera;
«Que le grain qu'un ver charançonne
«Devienne cendre, en son bluteau.
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Qu'elle vive encor sur la terre
«Mais que son âme rampe ici!
«Que sa chute, non salutaire,
«N'amène nulle autre à merci!
«Qu'un remords sans larme assaisonne
«Ses fruits, son pichet, son chanteau!
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Dansons! et qu'il s'ouvre sans cesse
«Aux danseuses de tous les temps,
«A la ribaude, à la princesse,
«Notre portail, à deux battants!
«Que de ses clefs Simon Barjonne
«Voie enrouiller le vieux faisceau!
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Nous avons la danse macabre,
«Puisque la danse lui plaît tant;
«La toge, la mître et le sabre,
«Elle y verra tout gigottant;
«Elle y verra la bûcheronne
«Coudoyer son gentilhommeau.
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Sous les cieux chargés de tempêtes
«Gît la terre, et son fondement
«Alourdit encor sur nos têtes
«Cet effroyable entassement;
«Mineurs que la haine aiguillonne,
«N'en pouvons-nous faire un monceau?
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Dans notre immense farandole,
«Un jour viendra s'associer
«Le monde en masse, et notre idole
«Triomphera sur le brasier:
«Ce monde, que rien n'étançonne,
«Y choiera comme un vil copeau.
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Quand sur la tache originelle
«L'eau du déluge passe en vain,
«Qu'au mal l'engeance criminelle
«Court, tiède encor du sang divin,
«Avec la flamme on nous savonne
«Pour nous enlaidir; mais tout beau!
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«A nous les belles fantaisies!
«A nous les profanes rieurs!
«A nous les faces cramoisies
«Ivres des biens extérieurs!
«A nous l'esprit-fort qui raisonne!
«D'Épicure à nous le pourceau!
«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne.
«Chantons l'_hosanna_ de l'abîme!
«Elle est à nous! Elle est à nous!
«Embauchons cette autre victime
«A la barbe du Dieu jaloux!--»
Et l'inextricable chaconne
Se dévide en sombre écheveau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
VIII
N'abandonnez pas votre mère,
Fillettes au minois moqueur!
Le plaisir, ce fruit éphémère,
Exquis au goût, gâte le cœur;
Que de fois la bouche gloutonne
S'y rompit les dents au noyau!
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
IX
Une danse effrénée, ardente,
Inconnue aux bons villageois,
Emporte la jeune imprudente,
Et son danseur qui, dans ses doigts,
Presse sa taille et l'emprisonne,
Et la serre ainsi qu'un étau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Point de trève, point de relâche!
Ses traits ruissellent de sueurs;
Sur son œil, un autre œil s'attache,
Dardant une fauve lueur
Qui la fascine et la baillonne
Mieux que la couleuvre un oiseau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Oui, sa plainte avorte et s'enroue;
Lumière et murs, cohue enfin,
Autour d'elle font une roue
Oui tourne et retourne sans fin;
Dans son sein le sang qui bouillonne
Monte tinter à son cerveau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
D'un noir délire l'âme pleine,
Se détourner elle ne sait;
Au lieu de l'amoureuse haleine
Qui dans son haleine passait,
Contre sa figure mignonne
Un souffle effaré de museau!
Si te diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Le musicien que décourage
Leur pas fouleurs plus véhéments,
Pour les suivre pousse avec rage
La mesure et le mouvement;
Toute sa verve fanfaronne
Avait fait place au vertigo.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Une vague odeur de bitume
Aux assistants se fait sentir;
De l'étranger la bouche fume,
Des flammes semblent en sortir;
Puis le couple enfin tourbillonne
Sans toucher des pieds au carreau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
X
A ces signes trop manifestes,
Qui n'eût reconnu Lucifer?
Nul n'a de voix, nul n'a de gestes,
Devant le prince de l'enfer;
L'un dans un coin se pelotonne;
L'autre n'ose crier: haro!
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Tandis que tout tremble et palpite,
Pour chasser l'esprit décevant,
Quelqu'un, le plus hardi, court vite
Quérir monsieur le desservant.
--Il arrive, il prie, il entonne
Le psautier avec son bedeau.--
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
A l'aspect du pieux ministre
S'arrête l'archange cruel,
La mine basse et l'air sinistre
Qu'il prend la veille de Noël;
Il attend que le ciel ordonne,
Tel qu'un coupable à son poteau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
--«Par la puissance souveraine
«Que je reçus des sacrements,
«Rentre à jamais dans la gehenne,
«Pierre des mille achoppements!»
Fit trois fois le prêtre.--On bourdonne:
«Amen, Amen,» dans le troupeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Et, dès que sa tête maudite
Du saint goupillon se mouilla,
Aux yeux de la foule interdite
Toute sa hideur s'étala;
Le fer qui nous estramaçonne
Moins effrayant sort du fourreau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Dragon de la Sainte-Écriture
Qui fut Moloch, qui fut Baal,
Les grincements de sa denture
On fait reculer tout le bal:
Pieds fourchus et barbe de faune,
Il a les cornes du taureau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Ses mains sont des griffes crochues;
Sa gueule remonte en croissant
Vers ses deux oreilles velues,
Et jusqu'à terre lui descend
Une queue horrible et bouffonne
Qu'il agite comme un fléau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
En faux-bourdon, Satan s'informe
D'un ton hypocrite et railleur:
--«Comment faut-il, sous quelle forme,
«Que je sorte d'ici, Seigneur?
«Sera-ce en salpêtre qui tonne?
«En coup de vent? en trombe d'eau?»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
--«En vent! et que Dieu te confonde!
«_Vade retro!_» dit le curé.
A ces mots l'animal immonde,
Une autre fois transfiguré,
S'étend, se gonfle, se balonne:
C'est un gigantesque crapaud.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Il crève! et renversant la foule,
Morne et muette de stupeur,
S'échappe, et siffle, et gronde, et roule,
Laissant une infecte vapeur;
Son rire affreux au loin raisonne,
Et répète: «_Vade retro!_»,
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
XI
Oh! combien la frayeur redouble,
Quand chacun, encor tout transi,
Se relève, et voit qu'en ce trouble
Jeanne était disparue aussi!
L'Ante-Christ, chacun le soupçonne,
N'aura pas seul fait le très-saut.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Mais Jeanne était devant sa porte,
Elle entre; et que voit-elle alors?
L'aïeule, hélas! L'aïeule morte!
Morte sans elle, et le cou tors!
Le vieux calel de cuivre jaune
Brille debout sur l'escabeau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Qui l'avait rallumé? mystère!
Était-ce l'enfer? ou le ciel?
Un éclair de la foudre austère?
Les feux du brasier éternel,
Afin que l'ingrate s'étonne
De se sentir moins qu'un roseau?
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Jeanne, sous l'horreur qui la navre,
Est prise d'un long tremblement
Face à face avec ce cadavre
Qui la regarde fixement;
Quel regard! il la questionne;
Sa mère est son premier bourreau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
Elle tombe; et jusqu'à l'aurore,
Dans un cauchemar infernal,
Son noir danseur la fit encore
Bondir en un cercle fatal.
Il l'entraîne, au doigt il lui donne
Un serpent en guise d'anneau.
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.
«--Venez, dit-il, venez, madame,
«Dans mon royaume de clinquant,
«Vous aurez un voile de flamme,
«Vos colliers seront un carcan;
«C'est dans mes États qu'on façonne
«Tout ce qui vous séduit là-haut.»
Si le diable n'était pas beau,
Il n'eût jamais tenté personne.