Le miracle était bien simple: cette vieille fripouille de père Fabrice
avait semé dans son pré ces petites fleurettes jaunes qu'on appelle
boutons-d'or en les disposant selon un arrangement graphique qui leur
donnait cette outrageante et précise signification: le père Fabrice
avait fait de l'_Anthographie_ sur une vaste échelle.
Le baron Lagourde restait là dans le canot, hébété de stupeur et de
honte devant la terrible phrase qui s'enlevait gaîment en jaune clair
sur le vert sombre du pré.
--Monsieur le baron Lagourde est cocu! Monsieur le baron Lagourde est
cocu! répétait-il complètement abruti.
Les rires des hommes qui l'accompagnaient le firent revenir à la
réalité.
--Ramenez-moi à terre! commanda-t-il du ton le plus féodal qu'il put
trouver.
Il alla tout droit chez le maire.
--Monsieur le maire, dit-il, je suis insulté de la plus grave façon sur
le territoire de votre commune. C'est votre devoir de me faire
respecter, et j'espère que vous n'y faillirez point.
--Insulté, monsieur le baron! Et comment?
--Un misérable, le père Fabrice, a osé écrire sur son pré que j'étais
cocu!
--Comment cela?... Sur son pré?
--Parfaitement, avec des fleurs jaunes!
Heureusement que le maire était depuis longtemps au courant de
l'excellente plaisanterie du père Fabrice, car il n'aurait rien compris
aux explications du baron.
Tous deux se rendirent chez le diffamateur qui les accueillit avec une
bonne grâce étonnée:
--Moi, monsieur le baron! Moi, j'aurais osé écrire que monsieur le baron
est cocu! Ah! monsieur le baron me fait bien de la peine de me croire
capable d'une pareille chose!
--Allons sur les lieux, dit le maire.
Sur ces lieux, on pu voir de l'herbe verte et des fleurs jaunes
arrangées d'une certaine façon, mais il était impossible, malgré la
meilleure volonté du monde, de tirer un sens quelconque de cette
disposition. On était trop près.
(Ce phénomène est analogue à celui qui fait que certaines mouches se
promènent, des existences entières, sur des _in-quarto_ sans comprendre
un traître mot aux textes les plus simples).
--Monsieur le baron sait bien, continua le père Fabrice, que les fleurs
sauvages, ça pousse un peu où ça veut. S'il fallait être responsable!...
--Et vous, monsieur le maire, grommela le baron, êtes-vous de cet avis?
--Mon Dieu, monsieur le baron, je veux bien croire que vous êtes
insulté, puisque vous me le dites; mais en tout cas, ce n'est pas sur le
territoire de ma commune, puisque l'inscription n'y est pas lisible.
Vous êtes insulté en mer... plaignez-vous au ministre de la Marine!
Le baron fit mieux que de se plaindre au ministre de la Marine, ce qui
eût pu entraîner quelques longueurs.
--Allons vieille canaille, dit-il au père Fabrice, combien votre pré?
--Monsieur le baron sait bien que je ne veux pas le vendre, mais puisque
ça a l'air de faire plaisir à monsieur le baron, je le lui laisserai à
dix mille francs, et monsieur le baron peut se vanter de faire une bonne
affaire! Un pré _où que_ les fleurs écrivent toutes seules!
Le soir même, l'essai d'anthographie du père Fabrice périssait sous la
faux impitoyable du jardinier.
Maintenant, si j'ai un bon conseil à donner au baron Lagourde, qu'il
n'essaye pas du même procédé pour faire une blague au père Fabrice
l'année prochaine.
Le père Fabrice a pour l'opinion de ses concitoyens un mépris
insondable.