Amours d'escale

Le capitaine Mac Nee, plus généralement connu dans la marine écossaise

sous le nom de capitaine Steelcock, était ce qu'on appelle un gaillard.

Un charmant gaillard, mais un rude gaillard.

Sa taille se composait de six pieds anglais et de deux pouces de même

nationalité, ce qui équivaut, dans notre cher système métrique, à deux

mètres et quelques centimètres.

Fort élégant, impassible comme la statue de Nelson, aimant les femmes

jusqu'à l'oubli des devoirs les plus élémentaires, Steelcock était un

des rares hommes de la marine écossaise portant le monocle avec autant

de parti pris. Les hommes du _Topsy-Turvy_, un joli trois-mâts dont il

était maître après Dieu, prétendaient même qu'il couchait avec.

Personne, d'ailleurs, dans l'équipage du _Topsy-Turvy_, ne se souvenait

avoir vu Steelcock se mêler de quoi que ce fût qui ressemblât à un

commandement ou à une manoeuvre.

Les mains derrière le dos, toujours élégamment vêtu, quelles que fussent

les perturbations météorologiques, il se promenait sur le pont de son

navire, avec l'air flâneur et détaché que prennent les gentlemen

d'Édimbourg dans Princes-Street.

Chaque fois que son second, un de ces vieux salés de Dundee pour qui la

mer est sans voile et le ciel sans mystère, lui communiquait le «point»,

Steelcock s'efforçait de paraître prodigieusement intéressé, mais on

sentait que son esprit était loin et qu'il se fichait bien des

longitudes et latitudes par lesquelles on pouvait se trouver.

Ah! oui, il était loin, l'esprit de Steelcock! Oh! combien loin!

Steelcock pensait aux femmes, aux femmes qu'il venait de quitter, aux

femmes qu'il allait revoir, aux femmes, quoi!

Des fois, il demeurait durant des heures, appuyé sur le bastingage, à

contempler la mer.

S'attendait-il à ce que, soudain, émergeât une sirène, ou ne voyait-il

dans l'onde que la cruelle image de la femme? Les flots ne

symbolisent-ils pas bien--des poètes l'ont observé--les changeantes

bêtes et les déconcertantes trahisons des femmes? (Attrape, les dames!).

Dès que la terre de destination était signalée, Steelcock cessait d'être

un homme pour devenir un cyclone d'amour, un cyclone d'aspect

tranquille, mais auprès duquel les pires ouragans ne sont que de bien

petites brises.

Aussitôt le navire à quai, Steelcock filait, laissant son vieux forban de

second se débrouiller avec la douane et les _ship-brokers_, et le voilà

qui partait par la ville.

N'allez pas croire au moins que le distingué capitaine se jetait, tel un

fauve, sur la première chair à plaisir venue, comme il s'en trouve trop,

hélas! dans les ports de mer.

Oh! que non pas! Steelcock aimait la femme pour la femme mais il

l'aimait aussi pour l'amour, rien ne lui semblant plus délicieux que

d'être aimé exclusivement, et pour soi-même.

Avec lui, du reste, ça ne traînait pas; il aimait tant les femmes qu'il

fallait bien que les femmes l'aimassent.

Les aventures venaient toutes seules à ce grand beau gars. Et puis, le

monocle bien porté jouit encore d'un vif prestige dans les colonies et

autres parages analogues.

Un jour pourtant, cette ridicule manie lui passa de vouloir (comme si

c'était possible!) qu'une femme aimât lui tout seul.

C'était à Saint-Pierre (Martinique).

Steelcock avait fait connaissance de la plus délicieuse créole qu'on pût

rêver.

Il faudrait arracher des plumes aux anges du bon Dieu et les tremper

dans l'azur du ciel pour écrire les mots qui diraient les charmes de

cette jeune femme. (Le lecteur comprendra que je m'abstienne de cette

opération cruelle et peu à ma portée, pour le moment).

Bref, Steelcock fut à même de connaître l'extase, comme si l'extase et

lui avaient gardé les cochons ensemble.

C'est bête, mais c'est ainsi: les moments heureux coulant plus vite que

les autres (mon Dieu, comme la vie est mal arrangée!), le moment du

départ arriva, et Steelcock ne pouvait se décider à quitter l'idole.

Le _Topsy-Turvy_ était en rade, paré à prendre le large, n'attendant

plus que son capitaine.

Steelcock enfin prit son parti.

Suprêmement, il embrassa la créole et lui mit dans la main un certain

nombre de livres sterling, en s'excusant de cette brutalité, le temps

lui ayant manqué pour acquérir un cadeau plus discret.

La jeune femme compta les pièces d'or et les mit dans sa poche d'un air

pas autrement satisfait.

--Pensez-vous, demanda Steelcock un peu interloqué, que cette somme

n'est pas suffisante (_sufficient_)?

Et l'idole répondit, dans ce délicieux gazouillis qui sert de langage

aux filles de là-bas:

--Oh si! toi, tu es bien gentil... mais c'est ton second qui me pose un

sale lapin!

Cette révélation porta un grand coup dans le coeur du capitaine. Un

voile se déchira en lui, et il vit ce que c'est que les femmes, en

définitive.

Dès lors, il ne chercha plus l'exclusivité dans l'amour, se contentant

sagement de l'hygiène et du confortable.

Quand il débarqua dans les pays, tout droit il alla chez les amoureuses

professionnelles, comme on va chez le marchand de conserves et de porc

salé.

Et il ne s'en trouva pas plus mal.

Dernièrement il fut amené à relâcher dans une des îles Lahila

(possessions luxembourgeoises).

Les îles Lahila sont réputées dans tout le Pacifique, tant pour la

beauté de leur climat que pour le relâchement de leurs moeurs.

Un jeune lieutenant de vaisseau, M. Julien Viaud, qui s'est fait depuis

une certaine notoriété sous le nom de Pierre Loti, en écrivant des

récits exotiques fort bien tournés, ma foi, a composé l'Hymne national

de cette contrée bénie.

Je n'en ai retenu que le refrain:

îles Lahila! îles Lahila!

La bonne atmosphère

îles Lahila! îles Lahila!

Qu'ont toutes ces îles-là!

Steelcock, à peine à terre, s'informa d'un bon endroit.

On lui indiqua complaisamment, derrière la ville, une avenue bordée

d'élégants cottages dont les inscriptions respiraient le bon accueil et

l'hospitalité bien entendue: _Welcome House, Good Luck Home, Eden Villa,

Pavillon Bonne Franquette_.

Steelcock avait toujours eu un faible pour les dames de France. Aussi

pénétra-t-il résolument dans le _Pavillon Bonne Franquette_.

Il y fut reçu par une ancienne dame de Bordeaux, un peu défraîchie, qui

le présenta à ses pensionnaires.

Charmantes, les pensionnaires, et pleines d'enjouement.

Steelcock tomba dans les lacs d'une petite Toulonnaise, noire comme une

taupe, qui aurait beaucoup gagné à être mieux peignée, mais bien

gentille tout de même.

Les amoureux se retirèrent et ce qu'ils firent pendant la nuit ne

regarde personne.

Au petit matin (vous pouvez vous reporter aux journaux de l'époque) un

tremblement de terre dévasta les îles Lahila.

Le _Pavillon Bonne Franquette_ n'échappa pas au désastre.

Les dames eurent à peine le temps de s'enfuir en des costumes légers

mais professionnels.

Seuls, Steelcock et sa compagne manquaient à l'appel.

On commençait à avoir des inquiétudes sérieuses sur les infortunés,

quand on vit apparaître, à travers une crevasse de la maison, le

capitaine couvert de plâtras, mais impassible et le monocle à l'oeil.

--_Dites médème_, cria Steelcock à la dame de Bordeaux, _envoyez-moi une

autre fille! La mienne, elle est môrt!_

Contes humoristiques - Tome I · 第 6 / 63 题