Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez
les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient.
--Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de
l'An, fit un soir la mère Chapdelaine.
Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.
--Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop
paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage.
Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la
glace est belle sur le lac...
Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles
paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites
inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village,
ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval
au poil blanc de givre.
Maria songeait à autre chose.
--Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on
ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien
aimé, cette fois, et son père m'avait promis...
Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait
d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et
le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui
demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour
venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les
grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère.
L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une
date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie,
et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère
prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là, Maria
désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des
maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs
faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait
prier devant l'autel, au milieu des chants.
Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et
sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du
nord-ouest se leva et abolit les chemins.
Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela
Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des
pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les
deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que
l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.
Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la
bienveillance divine d'une autre manière.
--C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient
toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille _Ave_ le jour
avant Noël?
--C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une
personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille _Ave_
comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne
reçoit pas ce qu'elle demande.
La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes
sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans
grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire
longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses _Ave_.
Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son
oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite,
revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant
à mesure sur les grains du chapelet.
Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place
près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du
lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de
Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine
brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des
animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses
lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue,
Marie, pleine de grâce...»
Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le
poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son
chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle
ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une
demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts
de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait
avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.
Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les
crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les
animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer
la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas
d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument
de ses _Ave_, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et
il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée
fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car
nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de
méthode.
Midi! Trois cents _Ave_ déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car
elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui
vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence
divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en
certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait
le plus.
Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle
voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle
continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses
doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les
préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire
radouber ses mitaines, et pendant ce temps les _Ave_ n'avancèrent que
lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles
sacrilèges arrêtent.
Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et
qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la
faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des
champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se
jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant
d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne
donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût
souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa
prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par
quelque mortification.
Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère
cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au
dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du
sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur
émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile
miraculeuse d'autrefois.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par
s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant
plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle
fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa
mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et
se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus
les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains
du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et
chaque glissement envoyait l'offrande d'un _Ave_ vers le ciel
profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son
trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant
la nuit bienheureuse.
«Le Seigneur est avec vous...»
Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc
baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient
sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures
vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de
mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.
--Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de
rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y
a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à
Saint-Coeur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique
Simard qui chante le latin si bellement!
Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une
plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle
ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur
solitude.
Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du
soir sacré, il commença à s'accuser lui-même.
--C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse
avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre,
près des villages.
--Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me
lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se
lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous
les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons
garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils
gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...
Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et
aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui
allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur.
La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail
nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la
nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la
même trame, les rites du culte et les détails de l'existence
journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables
de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur
tendresse inexprimée.
La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint
chercher sa part.
--Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père?
--Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché
d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né.
Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus»,
l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents
aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas
le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de
plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa
mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans
grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur.
--As-tu envie de te faire bercer?
--Oui.
Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer
d'avant en arrière.
--Et va-t-on chanter aussi?
--Oui.
--C'est correct; chante avec moi:
Dans son étable,
Que Jésus est charmant!
Qu'il est aimable
Dans son abaissement...
Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle;
mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les
yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda
avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire,
sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine
incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme
il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses
genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables
chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre,
ils l'aimaient d'une affection singulière.
...Tous les palais des rois
N'ont rien de comparable
Aux beautés que je vois
Dans cette étable.
--Encore? C'est correct.
Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne
put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour
regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son
zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente.
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
--Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?
Sans attendre une réponse il entonna:
Trois gros navires sont arrivés,
Chargés d'avoine, chargés de blé.
Nous irons sur l'eau nous y prom-promener,
Nous irons jouer dans l'île...
--Non, pas celle-là... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous
allons tous chanter ensemble.
Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait
sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.
À la claire fontaine
M'en allant promener,
J'ai trouvé l'eau si belle
Que je m'y suis baigné...
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai...
L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une
tristesse naïve, il n'y a pas que des coeurs simples que cette
chanson-là ait attendris.
...Sur la plus haute branche,
Le rossignol chantait.
Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le coeur gai...
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai...
Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés.
Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la
complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son coeur
un peu lassé de prières.
...Tu as le coeur à rire,
Moi je l'ai à pleurer.
J'ai perdu ma maîtresse
Pour lui avoir mal parlé...
Pour un bouquet de roses
Que je lui refusai.
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai...
Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois
solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent,
le son remuant des voix familières se fondaient dans son coeur en une
seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce
soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et
forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et
nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les
prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres
chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et
que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix
grave et solennelle et l'air d'extase des invocations
surhumaines.
...je voudrais que la rose
Fût encore au rosier,
Et que le rosier même
À la mer fût jeté.
Il y a longtemps que je t'aime,
Jamais je ne t'oublierai...
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec
une ferveur renouvelée, et de nouveau les _Ave_ s'égrenèrent.
La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut
déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt
Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le
père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en
courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt,
sauf Maria.
--Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe?
--Non, son père.
Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près
de la fenêtre et récita ses derniers _Ave_. Quand elle eut terminé,
un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans
leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les
grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et
s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de
confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.
Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette
splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le
ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était
obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui
s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée.
«Les mille _Ave_ sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore
demandé de faveur... pas avec des mots.»
Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la
divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un voeu formulé par les
lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au
dernier moment son coeur simple conçut des craintes, et elle chercha
à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.
François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François
Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle
énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère
dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et
de boire... Qu'il revienne au printemps...
Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là, parce qu'il lui
semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste
de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir
presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de
penser ainsi...
Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau
visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie
tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de
neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de
quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire,
et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables.