CHAPITRE VII

Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins

persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il

n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour

quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité

divine.

L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le

soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin

au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les

clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres

céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un

jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour

tenter de se rassasier dans le grain.

Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une

constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba

irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le

vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.

L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain

n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les

foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient

seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court

été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable

hiver, le froid, bientôt la neige...

Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours

clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien

n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois

d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et

gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne

sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche

de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent,

qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de

terre.

Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un

abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques

jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de

vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées

tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le

nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus

proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est

mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de

ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique

et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain

que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de

vie.

À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de

neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la

moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de

force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner

pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis

en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles

des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.

La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux,

de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de

joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de

déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la

sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de

septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop

court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils

n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient

toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison

miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui

mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des

paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans,

tous les ans:

--Si seulement ç'avait été une année ordinaire!

Maria Chapdelaine · 第 9 / 18 题