Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins
persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il
n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour
quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité
divine.
L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le
soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin
au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les
clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres
céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un
jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour
tenter de se rassasier dans le grain.
Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une
constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba
irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le
vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.
L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain
n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les
foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient
seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court
été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable
hiver, le froid, bientôt la neige...
Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours
clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien
n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois
d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et
gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne
sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche
de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent,
qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de
terre.
Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un
abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques
jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de
vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées
tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le
nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus
proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est
mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de
ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique
et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain
que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de
vie.
À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de
neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la
moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de
force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner
pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis
en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles
des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.
La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux,
de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de
joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de
déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la
sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de
septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop
court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils
n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient
toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison
miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui
mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des
paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans,
tous les ans:
--Si seulement ç'avait été une année ordinaire!