CHAPITRE I

«Ite missa est.»

La porte de l'église de Péribonka s'ouvrit et les

hommes commencèrent à sortir.

Un instant plus tôt elle avait paru désolée, cette église, juchée

au bord du chemin sur la berge haute, au-dessus de la rivière

Péribonka, dont la nappe glacée et couverte de neige était toute

pareille à une plaine. La neige gisait épaisse sur le chemin aussi,

et sur les champs, car le soleil d'avril n'envoyait entre les nuages

gris que quelques rayons sans chaleur et les grandes pluies de

printemps n'étaient pas encore venues. Toute cette blancheur froide,

la petitesse de l'église de bois et des quelques maisons, de bois

également, espacées le long du chemin, la lisière sombre de la forêt,

si proche qu'elle semblait une menace, tout parlait d'une vie dure

dans un pays austère. Mais voici que les hommes et les jeunes gens

franchirent la porte de l'église, s'assemblèrent en groupes sur le

large perron, et les salutations joviales, les appels moqueurs lancés

d'un groupe à l'autre, l'entrecroisement constant des propos sérieux

ou gais témoignèrent de suite que ces hommes appartenaient à une race

pétrie d'invincible allégresse et que rien ne peut empêcher de rire.

Cléophas Pesant, fils de Thadée Pesant le forgeron,

s'enorgueillissait déjà d'un habillement d'été de couleur claire, un

habillement américain aux larges épaules matelassées; seulement il

avait gardé pour ce dimanche encore froid sa coiffure d'hiver, une

casquette de drap noir aux oreillettes doublées en peau de lièvre, au

lieu du chapeau de feutre dur qu'il eût aimé porter.

À côté de lui Égide Simard, et d'autres qui, comme lui, étaient venus

de loin en traîneau, agrafaient en sortant de l'église leurs gros

manteaux de fourrure qu'ils serraient à la taille avec des écharpes

rouges. Des jeunes gens du village, très élégants dans leurs pelisses

à col de loutre, parlaient avec déférence au vieux Nazaire Larouche,

un grand homme gris aux larges épaules osseuses qui n'avait rien

changé pour la messe à sa tenue de tous les l'ours: vêtement court de

toile brune doublé de peau de mouton, culottes rapiécées et gros bas

de laine gris dans des mocassins en peau d'orignal.

--Eh bien, monsieur Larouche, ça marche-t-il toujours de l'autre bord

de l'eau?

--Pas pire, les jeunesses. Pas pire!

Chacun tirait de sa poche sa pipe et la vessie de porc pleine de

feuilles de tabac hachées à la main et commençait à fumer d'un air

de contentement, après une heure et demie de contrainte. Tout en

aspirant les premières bouffées ils causaient du temps, du printemps

qui venait, de l'état de la glace sur le lac Saint-Jean et sur les

rivières, de leurs affaires et des nouvelles de la paroisse, en

hommes qui ne se voient guère qu'une fois la semaine à cause des

grandes distances et des mauvais chemins.

--Le lac est encore bon, dit Cléophas Pesant, mais les rivières ne

sont déjà plus sûres. La glace s'est fendue cette semaine à ras le

banc de sable en face de l'île, là où il y a eu des trous chauds tout

l'hiver.

D'autres commençaient à parler de la récolte probable, avant même que

la terre se fût montrée.

--Je vous dis que l'année sera pauvre, fit un vieux, la terre avait

gelé avant les premières neiges.

Puis les conversations se ralentirent et l'on se tourna vers la

première marche du perron, d'où Napoléon Laliberté se préparait à

crier, comme toutes les semaines, les nouvelles de la paroisse.

Il resta immobile et muet quelques instants, attendant le

silence, les mains à fond dans les poches de son grand manteau de

loup-cervier, plissant le front et fermant à demi ses yeux vifs sous

la toque de fourrure profondément enfoncée; et quand le silence fut

venu, il se mit à crier les nouvelles de toutes ses forces, de la

voix d'un charretier qui encourage ses chevaux dans une côte.

--Les travaux du quai vont recommencer... J'ai reçu de l'argent du

gouvernement, et tous ceux qui veulent se faire engager n'ont qu'à

venir me trouver avant les vêpres. Si vous voulez que cet argent-là

reste dans la paroisse au lieu de retourner à Québec, c'est de venir

me parler pour vous faire engager vitement.

Quelques-uns allèrent vers lui; d'autres, insouciants, se

contentèrent de rire. Un jaloux dit à demi-voix:

--Et qui va être un _foreman_ à trois piastres par jour? C'est le

bonhomme Laliberté...

Mais il disait cela plus par moquerie que par malice, et finit par

rire aussi.

Toujours les mains dans les poches de son grand manteau, se

redressant et carrant les épaules sur la plus haute marche du perron,

Napoléon Laliberté continuait à crier très fort.

--Un arpenteur de Roberval va venir dans la paroisse la semaine

prochaine. S'il y en a qui veulent faire arpenter leurs lots avant de

rebâtir les clôtures pour l'été, c'est de le dire.

La nouvelle sombra dans l'indifférence. Les cultivateurs de Péribonka

ne se souciaient guère de faire rectifier les limites de leurs terres

pour gagner ou perdre quelques pieds carrés, alors qu'aux plus

vaillants d'entre eux restaient encore à défricher les deux tiers de

leurs concessions, d'innombrables arpents de forêt ou de savane à

conquérir.

Il poursuivait:

--Il y a «icitte» deux hommes qui ont de l'argent pour acheter les

pelleteries. Si vous avez des peaux d'ours, ou de vison, ou de rat

musqué, ou de renard, allez voir ces hommes-là au magasin avant

mercredi ou bien adressez-vous à François Paradis, de Mistassini, qui

est avec eux. Ils ont de l'argent en masse et ils payeront _cash_

pour toutes les peaux de première classe.

Il avait fini les nouvelles et descendit les marches du perron. Un

petit homme à figure chafouine le remplaça.

--Qui veut acheter un beau jeune cochon de ma grand-race?

demanda-t-il en montrant du doigt une masse informe qui s'agitait

dans un sac à ses pieds.

Un grand éclat de rire lui répondit.

--On les connaît, les cochons de la grand-race à Hormidas. Gros comme

des rats, et vifs comme des _écureux_ pour sauter les clôtures.

--Vingt-cinq cents! cria un jeune homme par dérision.

--Cinquante cents!

--Une piastre!

--Ne fais pas le fou, Jean. Ta femme ne te laissera pas payer une

piastre pour ce cochon-là.

Jean s'obstina.

--Une piastre. Je ne m'en dédis pas.

Hormidas Bérubé fit une grimace de mépris et attendit d'autres

enchères; mais il ne vint que des quolibets et des rires.

Pendant ce temps les femmes avaient commencé à sortir de l'église

à leur tour. Jeunes ou vieilles, jolies ou laides, elles étaient

presque toutes bien vêtues en des pelisses de fourrure ou des

manteaux de drap épais; car pour cette fête unique de leur vie

qu'était la messe du dimanche elles avaient abandonné leurs blouses

de grosse toile et les jupons en laine du pays, et un étranger se fût

étonné de les trouver presque élégantes au coeur de ce pays sauvage,

si typiquement françaises parmi les grands bois désolés et la neige,

et aussi bien mises à coup sûr, ces paysannes, que la plupart des

jeunes bourgeoises des provinces de France.

Cléophas Pesant attendit Louisa Tremblay, qui était seule, et ils

s'en allèrent ensemble vers les maisons, le long du trottoir de

planches. D'autres se contentèrent d'échanger avec les jeunes filles,

au passage, des propos plaisants, les tutoyant du tutoiement facile

du pays de Québec, et aussi parce qu'ils avaient presque tous grandi

ensemble.

Pite Gaudreau, les yeux tournés vers la porte de l'église, annonça:

--Maria Chapdelaine est revenue de sa promenade à Saint-Prime, et

voilà le père Chapdelaine qui est venu la chercher.

Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient

presque des étrangers.

--Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière,

au-dessus de Honfleur, dans le bois?

--C'est ça.

--Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria...

--Ouais. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans

la famille de sa mère. Des Bouchard, parents de Wilfrid Bouchard, de

Saint-Gédéon...

Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. Lun des

jeunes gens fit à Maria Chapdelaine l'hommage de son admiration

paysanne:

--Une belle grosse fille! dit-il.

--Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de

malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le bois. Mais comment

est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez

eux, de l'autre bord de la rivière, en haut des chutes, à plus de

douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans

chemin?

Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle,

cette belle fille presque inaccessible; mais quand elle descendit les

marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne

les prit, ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre

elle et eux quelque chose de plus que la rivière à traverser et douze

milles de mauvais chemins dans les bois.

Les groupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu.

Certains regagnaient leurs maisons, ayant appris toutes les

nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans

un des deux lieux de réunion du village: le presbytère ou le magasin.

Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de concessions à

la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux

rangés et amenaient leurs traîneaux au bas des marches de l'église

pour y faire monter femmes et enfants.

Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le

chemin lorsqu'un jeune homme les aborda.

--Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est

un adon que le vous rencontre, puisque votre terre est plus haut le

long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par

icitte.

Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait,

il semblait que ce fût seulement à la réflexion et par politesse, et

bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de

nouveau, clair, perçant, chargé d'avidité ingénue.

--François Paradis! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un adon de

fait, car voilà longtemps que je ne t'avais vu, François. Et voilà

ton père mort, de même. As-tu gardé la terre?

Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et

avec un sourire simple, comme s'il attendait qu'elle parlât à son

tour.

--Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a

pas changé guère.

--Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est différent;

elle a changé; mais je l'aurais bien reconnue tout de suite.

Ils avaient passé la veille à Saint-Michel-de-Mistassini, au grand

jour de l'après-midi; mais de revoir ce jeune homme, après sept ans,

et d'entendre prononcer son nom, évoqua en Maria un souvenir plus

précis et plus vif en vérité que sa vision d'hier: le grand pont de

bois, couvert, peint en rouge, et un peu pareil à une arche de Noé

d'une étonnante longueur; les deux berges qui s'élevaient presque de

suite en hautes collines, le vieux monastère blotti entre la rivière

et le commencement de la pente, l'eau qui blanchissait, bouillonnait

et se précipitait du haut en bas du grand rapide comme dans un

escalier géant.

--François Paradis! Bien sûr, son père, que je me rappelle François

Paradis.

Satisfait, celui-ci répondait aux questions de tout à l'heure.

--Non, monsieur Chapdelaine, je n'ai pas gardé la terre. Quand le

bonhomme est mort j'ai tout vendu, et depuis j'ai presque toujours

travaillé dans le bois, fait la chasse ou bien commercé avec les

Sauvages du grand lac à Mistassini ou de la Rivière-aux-Foins. J'ai

aussi passé deux ans au Labrador.

Son regard voyagea une fois de plus de Samuel Chapdelaine à Maria,

qui détourna modestement les yeux.

--Remontez-vous aujourd'hui? interrogea-t-il.

--Oui; de suite après dîner.

--Je suis content de vous avoir vu, parce que je vais passer près de

chez vous, en haut de la rivière, dans deux ou trois semaines dès

que la glace sera descendue. Je suis icitte avec des Belges qui vont

acheter des pelleteries aux Sauvages; nous commencerons à remonter à

la première eau claire, et si nous nous tentons près de votre terre,

au-dessus des chutes, j'irai veiller un soir.

--C'est correct, François; on t'attendra.

Les aunes formaient un long buisson épais le long de la rivière

Péribonka; mais leurs branches dénudées ne cachaient pas la chute

abrupte de la berge, ni la vaste plaine d'eau glacée, ni la lisière

sombre du bois qui serrait de près l'autre rive, ne laissant entre

la désolation touffue des grands arbres droits et la désolation nue

de l'eau figée que quelques champs étroits, souvent encore semés de

souches, si étroits en vérité qu'ils semblaient étranglés sous la

poigne du pays sauvage.

Pour Maria Chapdelaine, qui regardait toutes ces choses

distraitement, il n'y avait rien là de désolant ni de redoutable.

Elle n'avait jamais connu que des aspects comme ceux-là d'octobre

à mal, ou bien d'autres plus frustes encore et plus tristes, plus

éloignés des maisons et des cultures; et même tout ce qui l'entourait

ce matin-là lui parut soudain adouci, illuminé par un réconfort,

par quelque chose de précieux et de bon qu'elle pouvait maintenant

attendre. Le printemps arrivait, peut-être... ou bien encore

l'approche d'une autre raison de joie qui venait vers elle sans

laisser deviner son nom.

Samuel Chapdelaine et Maria allèrent dîner avec leur parente Azalma

Larouche, chez qui ils avaient passé la nuit. Il n'y avait là avec

eux que leur hôtesse, veuve depuis plusieurs années, et le vieux

Nazaire Farouche, son beau-frère. Azalma était une grande femme

plate, au profil indécis d'enfant, qui parlait très vite et presque

sans cesse tout en préparant le repas dans la cuisine. De temps à

autre, elle s'arrêtait et s'asseyait en face de ses visiteurs,

moins pour se reposer que pour donner à ce qu'elle allait dire une

importance spéciale; mais presque aussitôt l'assaisonnement d'un

plat ou la disposition des assiettes sur la table réclamaient son

attention, et son monologue se poursuivait au milieu des bruits de

vaisselle et de poêlons secoués.

La soupe aux pois fut bientôt prête et servie. Tout en mangeant, les

deux hommes parlèrent de l'avancement de leurs terres et de l'état de

la glace du printemps.

--Vous devez être bons pour traverser à soir, dit Nazaire Larouche,

mais ce sera juste et je calcule que vous serez à peu près les

derniers. Le courant est fort au-dessous de la chute, et il a déjà

plu trois jours.

--Tout le monde dit que la glace durera encore longtemps, répliqua

sa belle-soeur. Vous avez beau coucher encore icitte à soir tous les

deux, et après souper les jeunes gens du village viendront veiller.

C'est bien juste que Maria ait encore un peu de plaisir avant que

vous l'emmeniez là-haut dans le bois.

--Elle a eu suffisamment de plaisir à Saint-Prime, avec des veillées

de chants et de jeux presque tous les soirs. Nous vous remercions,

mais je vais atteler de suite après le dîner, pour arriver là-bas à

bonne heure.

Le vieux Nazaire Larouche parla du sermon du matin, qu'il avait

trouvé convaincant et beau; puis, après un intervalle de silence,

il demanda brusquement:

--Avez-vous cuit?

Sa belle-soeur, étonnée, le regarda quelques instants, et finit par

comprendre qu'il demandait ainsi du pain. Quelques instants plus

tard, il interrogea de nouveau:

--Votre pompe, elle marche-t-y bien?

Cela voulait dire qu'il n'y avait pas d'eau sur la table. Azalma se

leva pour aller en chercher, et derrière son dos le vieux adressa à

Maria Chapdelaine un clin d'oeil facétieux.

--Je lui conte ça par paraboles, chuchota-t-il. C'est plus poli.

Les murs de planches de la maison étaient tapissés avec de vieux

journaux, ornés de calendriers distribués par les fabricants de

machines agricoles ou les marchands de grain, et aussi de gravures

pieuses: une reproduction presque sans perspective, en couleurs

crues, de la basilique de Sainte-Anne-de-Beaupré; le portrait du

pape Pie X, un chromo où la Vierge Marie offrait aux regards avec

un sourire pâle son coeur à la fois sanglant et nimbé d'or.

--C'est plus beau que chez nous, songea Maria.

Nazaire Larouche continuait à se faire servir par paraboles.

--Votre cochon était-il ben maigre? Demanda-t-il; ou bien:

--Vous aimez ça, vous, le sucre du pays? Moi, j'aime ça sans raison...

Azalma lui servait une seconde tranche de lard ou tirait de l'armoire

le pain de sucre d'érable. Quand elle se fâcha de ses manières

inusitées et le somma de se servir lui-même comme d'habitude, il

l'apaisa avec des excuses pleines de bonne humeur.

--C'est correct. C'est correct. Je ne le ferai plus; mais vous aviez

coutume d'entendre la risée, Azalma. Il faut entendre la risée quand

on reçoit à sa table des jeunesses comme moi.

Maria sourit et songea que son père et lui se ressemblaient un peu;

tous deux hauts et larges, gris de cheveux, des visages couleur de

cuir, et dans leurs yeux vifs la même éternelle jeunesse que donne

souvent aux hommes du pays de Québec leur éternelle simplicité.

Ils partirent presque de suite après la fin du repas. La neige fondue

à la surface par les premières pluies et gelant de nouveau sous le

froid des nuits était merveilleusement glissante et fuyait sous les

patins du traîneau. Derrière eux, les hautes collines bleues qui

bornaient l'horizon de l'autre côté du lac Saint-Jean disparurent peu

à peu à mesure qu'ils remontaient la longue courbe de la rivière.

En passant devant l'église, Samuel Chapdelaine dit pensivement:

--C'est beau la messe. J'ai souvent bien du regret que nous soyons

si loin des églises. Peut-être que de ne pas pouvoir faire notre

religion tous les dimanches, ça nous empêche d'être aussi chanceux

que les autres.

--Ce n'est pas notre faute, soupira Maria, nous sommes trop loin!

Son père secoua encore la tête d'un air de regret. Le spectacle

magnifique du culte, les chants latins, les cierges allumés, la

solennité de la messe du dimanche le remplissaient chaque fois d'une

grande ferveur. Un peu plus loin, il commença à chanter:

J'irai la voir un jour,

M'asseoir près de son trône,

Recevoir ma couronne

Et régner à mon tour...

Il avait la voix forte et juste et chantait à pleine gorge d'un

air d'extase; mais bientôt ses yeux se fermèrent et son menton

retomba sur sa poitrine peu à peu. La voiture ne manquait jamais

de l'endormir, et son cheval, devinant l'assoupissement habituel

du maître, ralentit et finit par prendre le pas.

--Marche donc, Charles-Eugène!

Il s'était réveillé brusquement et étendit la main vers le fouet.

Charles-Eugène reprit le trot, résigné. Plusieurs générations

auparavant, un Chapdelaine avait nourri une longue querelle avec un

voisin qui portait ces noms, et il les avait promptement donnés à un

vieux cheval découragé et un peu boiteux qu'il avait, pour s'accorder

la satisfaction de crier tous les jours, très fort, en passant devant

la maison de son ennemi:

--Charles-Eugène, grand malavenant! Vilaine bête mal domptée! Marche

donc, Charles-Eugène!

Depuis un siècle la querelle était finie et oubliée; mais les

Chapdelaine avaient toujours continué à appeler leur cheval

Charles-Eugène.

De nouveau le cantique s'éleva, sonore, plein de ferveur

mystique:

Au ciel, au ciel, au ciel,

J'irai la voir un jour...

Puis, une fois de plus, le sommeil fut le plus fort, la voix retomba,

et Maria ramassa les guides que la main de son ère avait laissé

échapper.

Le chemin glacé longeait la rivière glacée. Sur l'autre rive les

maisons s'espaçaient, pathétiquement éloignées les unes des autres,

chacune entourée d'une étendue de terrain défriché. Derrière ce

terrain, et des deux côtés c'était le bois qui venait jusqu'à la

berge: fond vert sombre et de cyprès, sur lequel quelques troncs de

bouleaux se détachaient çà et là, blancs et nus comme les colonnes

d'un temple en ruine.

De l'autre côté du chemin la bande de terre défrichée était plus

large et continue; les maisons plus rapprochées semblaient prolonger

le village en avant-garde; mais toujours derrière les champs nus

la lisière des bois apparaissait et suivait comme une ombre,

interminable bande sombre entre la blancheur froide du sol et le ciel

gris.

--Charles-Eugène, marche un peu!

Le père Chapdelaine s'était réveillé et étendait la main vers le

fouet dans son geste habituel de menace débonnaire; mais quand le

cheval ralentit de nouveau après quelques foulées plus vives, il

s'était déjà rendormi, les mains ouvertes sur ses genoux et montrant

les paumes luisantes de ses mitaines en cuir de cheval, le menton

appuyé sur le poil épais de son manteau.

Au bout de deux milles, le chemin escalada une côte abrupte et entra

en plein bois. Les maisons qui depuis le village s'espaçaient dans la

plaine s'évanouirent d'un seul coup, et la perspective ne fut plus

qu'une cité de troncs nus sortant du sol blanc. Même l'éternel vert

foncé des sapins, des épinettes et des cyprès se faisait rare; les

quelques jeunes arbres vivants se perdaient parmi les innombrables

squelettes couchés à terre et recouverts de neige, ou ces autres

squelettes encore debout, décharnés et noircis. Vingt ans plus tôt

les grands incendies avaient passé par là, et la végétation nouvelle

ne faisait que poindre entre les troncs morts et les souches

calcinées. Les buttes se succédaient, et le chemin courait de l'une

à l'autre en une succession de descentes et de montées guère plus

profondes que le profil d'une houle de mer haute.

Maria Chapdelaine ajusta sa pelisse autour d'elle, cacha ses mains

sous la grande robe de carriole en chèvre grise, et ferma à demi les

yeux. Il n'y avait rien à voir ici; dans les villages, les maisons et

les granges neuves pouvaient s'élever d'une saison à l'autre, ou bien

se vider et tomber en ruine; mais la vie du bois était quelque chose

de si lent qu'il eût fallu plus qu'une patience humaine pour attendre

et noter un changement.

Le cheval resta le seul être pleinement conscient sur le chemin. Le

traîneau glissait facilement sur la neige dure, frôlant les souches

qui se dressaient des deux côtés au ras des ornières; Charles-Eugène

suivait exactement tous les détours, descendait au grand trot les

courtes côtes et remontait la pente opposée d'un pas lent, en bête

d'expérience tout à fait capable de mener ses maîtres au perron de

leur maison sans être importunée de commandements ni de pesées des

guides.

Quelques milles encore, et le bois s'ouvrit de nouveau pour laisser

reparaître la rivière. Le chemin dévala la dernière butte du plateau

pour descendre presque au niveau de la glace. Sur un mille de berge

montante trois maisons s'espaçaient; mais celles-là étaient bien plus

primitives encore que les maisons du village, et derrière elles on

ne voyait presque aucun champ défriché, presque aucune trace des

cultures de l'été, comme si elles n'avaient été bâties là qu'en

témoignage de la présence des hommes.

Charles-Eugène tourna brusquement sur la droite, raidit ses jambes

de devant pour ralentir dans la pente et s'arrêta net au bord de la

glace. Le père Chapdelaine ouvrit les yeux.

--Tenez, son père, fit Maria, voilà les cordeaux!

Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta

immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière

gelée.

--Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu;

mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche,

Charles-Eugène!

Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en

alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu;

les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué

le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige

mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais

sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de

Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le

traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute,

il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et

détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne

restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à

craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.

Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les

yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure.

--Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix

rude.

Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses

sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de

collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un

peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un

trou d'eau claire.

Samuel Chapdelaine se retourna.

--Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il.

Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte.

Bientôt après ils quittèrent le grand chemin pour un autre qui

s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste

rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites

courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il

grimpa une montée, serpenta sur un plateau au milieu du bois brûlé,

laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les

masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus haut

et plus escarpé au-dessus de la chute, puis rentrant dans la

désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis.

Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer

derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes

et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou

trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la

fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les

jappements d'un chien.

--Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père

Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi.

Maria Chapdelaine · 第 3 / 18 题