CHAPITRE XVII[1]

Séraphie avait fait son amie intime d'une certaine madame Vignon, la

première _boime_ de la ville[2]. (_Boime_, à Grenoble, veut dire

hypocrite doucereuse, jésuite femelle.) Mme Vignon demeurait

au troisième étage, place Saint-André, et était femme d'un procureur,

je crois, mais respectée comme une mère de l'Eglise, plaçant les

prêtres et en ayant toujours chez elle de passage. Ce qui me touchait,

c'est qu'elle avait une fille de quinze ans qui ressemblait assez à un

lapin blanc, dont elle avait les yeux gros et rouges. J'essayai, mais

en vain, d'en devenir amoureux pendant un voyage d'une semaine ou deux

que nous finies à Claix. Là, mon père ne se cachait nullement et a

toujours habité sa maison, la plus belle du canton.

A ce voyage il y avait Séraphie, Mme et Mlle

Vignon, ma sœur Pauline, moi, et peut-être un M. Blanc, de Seyssins,

personnage ridicule qui admirait beaucoup les jambes nues de Séraphie.

Elle sortait jambes nues, sans bas, le malin, dans le _clos._

J'étais tellement emporté par le diable[3] que les jambes de ma plus

cruelle ennemie me firent impression. Volontiers j'eusse été amoureux

de Séraphie. Je me figurais un plaisir délicieux à serrer[4] dans

mes bras cette ennemie acharnée.

Malgré sa qualité de demoiselle à marier, elle fit ouvrir une grande

porte condamnée qui, de sa chambre, donnait sur l'escalier de la place

Grenette, et à la suite d'une scène abominable, dans laquelle je

vois encore sa figure, fit faire une clef. Apparemment, son père lui

refusait celle de cette porte[5].

Elle introduisait ses amies par cette porte, en entre autres cette

Mme Vignon, Tartufe femelle, qui avait des oraisons

particulières pour les saints, et que mon bon grand-père eut eu en

horreur si son caractère à la Fontenelle lui eût permis: 1° de sentir

l'horreur;--2° de l'exprimer.

Mon grand-père employait son grand juron contre cette madame Vignon: Le

Diable te crache au cul!

Mon père se cachait toujours à Grenoble, c'est-à-dire qu'il habitait

[6] chez mon grand-père et ne sortait pas de jour. La passion

politique ne dura que dix-huit mois. Je me vois allant de sa part

chez Allier, libraire, place Saint-André, avec cinquante francs en

assignats, pour acheter la Chimie de Fourcroy, qui le conduisit à la

passion pour l'agriculture. Je conçois bien la naissance de ce goût: il

ne pouvait promener qu'à Claix.

Mais tout cela ne fut-il pas causé par ses amours avec Séraphie, si

amour y a? Je ne puis voir la physionomie des choses, je n'ai que

ma mémoire d'enfant. Je vois des images, je me souviens des effets

sur mon cœur, mais pour les causes et la physionomie, néant. C'est

toujours comme les fresques du [Campo-Santo][7] de Pise, où l'on

aperçoit fort bien un bras, et le morceau d'à côté, qui représentait la

tête, est tombé. Je vois une suite d'images _fort nettes_, mais sans

physionomie autre que celle qu'elles eurent à mon égard. Bien plus,

je ne vois cette physionomie que par le souvenir de l'effet qu'elle

produisit sur moi[8].

* * * * *

Mon père éprouva bientôt une sensation digne du cœur d'un tyran.

J'avais une grive privée qui se tenait ordinairement sous les chaises

de la salle-à-manger. Elle avait perdu un pied à la bataille et

marchait en sautant. Elle se défendait contre les chats, chiens, et

tout le monde la protégeait, ce qui était fort obligeant pour moi,

car elle remplissait le plancher de taches blanches peu propres. Je

nourrissais cette grive d'une façon peu propre, avec les _chaplepans_

[9] noyés dans la _benne_ de la cuisine (cafards noyés dans le seau

de l'eau sale de la cuisine).

Sévèrement séparé de tout être de mon âge, ne vivant qu'avec des vieux,

cet enfantillage avait du charme pour moi.

* * * * *

Tout-à-coup, la grive disparut, personne ne voulut me dire comment:

quelqu'un, par inadvertance, l'avait écrasée en ouvrant une porte. Je

crus que mon père l'avait tuée par méchanceté; il le sut, cette idée

lui fit peine, un jour il m'en parla en termes fort indirects et fort

délicats.

Je fus sublime, je rougis jusqu'au blanc des yeux, mais je n'ouvris pas

la bouche. Il me pressa de répondre, même silence; mais les yeux, que

j'avais fort expressifs à cet âge, devaient parler.

Me voilà vengé, tyran, de l'air doux et paternel avec lequel tu m'as

forcé tant de fois d'aller à cette détestable promenade des _Granges_,

au milieu des champs arrosés avec les _voitures de minuit_ (poudrette

de la ville).

Pendant plus d'un mois je fus fier de cette vengeance; j'aime cela dans

un enfant[10].

La passion de mon père pour son domaine de Claix et pour l'agriculture

devenait extrême. Il faisait faire de grandes _réparations_,

amendements, par exemple _miner_ le terrain, le défoncer à deux pieds

et demi de profondeur et emporter dans un coin du champ toutes les

pierres plus grosses qu'un œuf. Jean Vial, notre ancien jardinier,

Charrière, Mayousse, le vieux ...[11], ancien soldat, exécutaient

ces travaux par _prix faits_, par exemple vingt écus (soixante francs)

pour miner une tière, espace de terre compris entre deux rangées de

hautaies ou bien d'érables porteurs de vignes.

Mon père planta les grandes Barres, ensuite la Jomate, où il arracha la

vigne basse. Il obtint par échange de l'hôpital (qui l'avait eue, ce me

semble, par le testament d'un M. Gutin, marchand de draps) la vigne du

Molard (entre le verger et notre Molard à nous), il l'arracha, la mina

en enterrant le _Murger_ (tas de pierres de sept à dix pieds de haut),

et enfin la planta.

Il m'entretenait longuement de tous ces projets, il était devenu un

vrai _propriétaire du Midi._

C'est un genre de folie qui se rencontre souvent au midi de Lyon et

de Tours; cette manie consiste à acheter des champs qui rendent un ou

deux pour cent, à retirer, pour cela faire, de l'argent prêté au cinq

ou six, et quelquefois à emprunter au cinq pour _s'arrondir_, c'est

le mot, en achetant des champs qui rapportent le deux. Un ministre de

l'Intérieur qui se douterait de son métier entreprendrait une mission

contre cette manie qui détruit l'aisance et toute la partie du bonheur

qui tient à l'argent, dans les vingt départements au midi de Tours et

de Lyon.

Mon père fut un exemple mémorable de cette manie, qui a sa source à la

fois dans l'avarice, l'orgueil et la manie nobiliaire[12].

[Illustration: DEUX CHAPITRES SUR LA MÊME PAGE-DÉBUT DES CHAP. XVIII ET

XIX (_Bibl. mun. de Grenoble: ms R 299. t. II, fol. 260bis_)]

[Footnote 1: Le _chapitre XVII_ est le chapitre XV de Stendhal (fol. 249 à

258).--Écrit à Rome, les 16, 17 et 25 décembre 1835.--Avec ce chapitre

commence le second volume du manuscrit.]

[Footnote 2: ... _la première_ boime _de la ville._--On lit en tête du fol.

249 _bis_: «16 déc. 1835.--Envoyé la fin du chapitre XII.--Laisser le

n° 249 à cette page et aller jusqu'à 1.000.--Faire suivre aussi les

numéros des chapitres.»]

[Footnote 3: _J'étais tellement emporté par le diable ..._--Variante: «_Par

l'âge._»]

[Footnote 4: _Je me figurais un plaisir délicieux à serrer ..._--Variante:

«_Tenir._»]

[Footnote 5: ... _son père lui refusait celle de cette porte._--En face, au

verso du fol. 250, plan d'une partie de l'appartement Gagnon, avec la

«chambre de Séraphie» et la porte sur l'escalier de la place Grenette.

A côté, dans la «chambre de ma tante Elisabeth», «la famille au

soleil». A l'angle de la Grande-rue et de la place Grenette, en «O,

logement de mon oncle, au second étage, avant son mariage». Sur ce

plan sont également indiquées les rues voisines: rue des Clercs, «ici

logeaient Mably et Condillac»; rue du Département (aujourd'hui rue

Diodore-Rahoult), au point «G', là je m'élevai à 7 avec Mr

Galice»; place Saint-André, où sont indiquées les maisons de

Mme Vignon et de Falcon. (Voir nos plans de l'appartement

Gagnon et de Grenoble en 1793.)]

[Footnote 6: ... _il habitait ..._--Variante: «_Logeait._»]

[Footnote 7: ... _les fresques du Campo-Santo ..._--Le nom a été laissé en

blanc dans le manuscrit.]

[Footnote 8: ... _l'effet quelle produisit sur moi._--On lit dans la marge:

«Mettre un mot des promenades forcées aux Granges.»]

[Footnote 9: ... _avec les_ chaplepans ...--Ce mot signifie, en patois du

Dauphiné, gâcheur de pain (de _chapla_, briser en petits morceaux, et

_pan_, pain).]

[Footnote 10: ... _j'aime cela dans un enfant._--On lit au verso du fol. 254:

«20 décembre 1835, faits à placer en leur temps, mis ici pour ne pas

l'oublier: inspecteur du mobilier de la Couronne, comment, 1811.--Après

l'objection de l'Empereur, je devins inspecteur du mobilier au moyen de

mon acte de naissance, 2° du certificat Michaud, 3° de l'addition de

nom. La faute est de ne pas avoir mis: Brulard de la Jomate (la Jomate

étant à _nous._) M. de Bor (Baure) était un magistrat parfaitement

sage et poli de la fin du XVIIIe siècle; il aimait ce qui

était honnête et droit, et n'aurait commis une mauvaise action qu'à la

dernière nécessité et à son corps défendant. Du reste, de l'esprit,

disert, bien disant, possédant une grande connaissance des auteurs, ami

particulier de M. le colonel de Beaussac et de M. de Villaret, évêque

(de l' (_un mot illisible_)), grand, maigre, digne, avec de petits yeux

malins et un nez infini; il me fut un excellent et très digne archer.

Il souffrait pour de l'argent ce que je n'aurais souffert pour rien,

d'être vilipendé par M. le comte Daru, dont il était le secrétaire

général. Ce fut lui qui, pour obliger M. Petit (car moi, avec mon

étourderie et mes idées de haute et franche vertu, je devais le choquer

vingt fois par jour), moyenne toute ma nomination après l'objection de

l'Empereur. Mourut à Amsterdam le ... septembre ou novembre 1811.»]

[Footnote 11: ... _Charrière, Mayousse, le vieux ..._--Le nom est en blanc

dans le manuscrit.]

[Footnote 12: ... _cette manie, qui a sa source à la fois dans l'avarice,

l'orgueil et la manie nobiliaire._--Variante: «_Cette manie, qui tient

à la fois à l'avarice, à l'argent et à la manie nobiliaire._»]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 50 / 82 题