Ce sont deux représentants du peuple qui un beau jour arrivèrent à
Grenoble[2] et quelque temps après publièrent une liste de 152
notoirement suspects (de ne pas aimer la République, c'est-à-dire
le gouvernement de la patrie) et de 350 simplement suspects. Les
_notoirement_ devaient être placés en état d'arrestation; quant aux
_simplement_, ils ne devaient être que simplement surveillés.
J'ai vu tout cela d'en bas, comme un enfant, peut-être qu'en faisant
des recherches dans le journal du Département, s'il en existait un à
cette époque, ou dans les archives, on trouverait tout le contraire
quant aux époques, mais pour l'effet sur moi et la famille il est
certain. Quoiqu'il en soit, mon père était notoirement suspect et M.
Henri Gagnon simplement suspect[3].
La publication de ces deux listes fut un coup de foudre pour la
famille. Je me hâte de dire que mon père n'a été délivré que le 6
thermidor (ah! voici une date. Délivré le 6 thermidor, trois jours
avant la mort de Robespierre) et placé sur la liste pendant vingt-deux
mois.
Ce grand événement remonterait donc au 26 avril 1793[4]. Enfin je
trouve dans ma mémoire que mon père fut vingt-deux mois sur la liste et
n'a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours[5].
Ma tante Séraphie montra dans cette occasion beaucoup de courage et
d'activité. Elle allait voir les _membres du Département_, c'est-à-dire
de l'administration départementale, elle allait voir les représentants
du peuple, et obtenait toujours des sursis de quinze jours ou
vingt-deux jours, de cinquante jours quelquefois.
Mon père attribue l'apparition de son nom sur la fatale liste à une
ancienne rivalité d'Amar avec lui, lequel était aussi avocat, ce me
semble[6].
Deux ou trois mois après cette vexation, de laquelle on parlait sans
cesse le soir en famille, il m'échappa une naïveté qui confirma mon
caractère _atroce_[7]. On exprimait en termes polis toute l'horreur
qu'inspirait le nom d'Amar.
«Mais, dis-je, à mon père, Amar t'a placé sur la liste comme
notoirement _suspect_ de ne pas aimer la République, il me semble qu'il
est _certain_ que tu ne l'aimes pas.»
A ce mot, toute la famille rougit de colère, on fut sur le point
de m'envoyer en prison dans ma chambre; et pendant le souper, pour
lequel bientôt on vint avertir, personne ne m'adressa la parole. Je
réfléchissais profondément. «Rien n'est plus vrai que ce que j'ai dit,
mon père se fait gloire d'exécrer _le nouvel ordre des choses_ (terme à
la mode alors parmi les aristocrates); quel droit ont-ils de se fâcher?»
Cette forme de raisonnement: _Quel droit a-t-il?_ fut habituelle chez
moi depuis les premiers actes arbitraires qui suivirent la mort de ma
mère, aigrirent mon caractère et m'ont fait ce que je suis.
Le lecteur remarquera sans doute que cette forme conduisait rapidement
à la plus haute indignation.
* * * * *
Mon père, Chérubin Beyle, vint s'établir dans la chambre O, appelée
chambre de mon oncle[8]. (Mon aimable oncle Romain Gagnon s'était
marié aux Échelles, en Savoie, et quand il venait à Grenoble, tous
les deux ou trois mois, à l'effet de revoir ses anciennes amies,
il habitait cette chambre meublée avec magnificence en damas
rouge--magnificence de Grenoble vers 1793.)
On remarquera encore la sagesse de l'esprit dauphinois. Mon père
appelait se cacher traverser la rue et venir coucher chez son
beau-père, où l'on savait qu'il dînait et soupait depuis deux ou trois
ans. La Terreur fut donc très douce et j'ajouterai hardiment fort
raisonnable, à Grenoble. Malgré vingt-deux ans de progrès, la Terreur
de 1815, ou réaction du parti de mon père, me semble avoir été plus
cruelle. Mais l'extrême dégoût que 1815 m'a inspiré m'a fait oublier
les faits, et peut-être un historien impartial serait-il d'un autre
avis. Je supplie le lecteur, si jamais j'en trouve, de se souvenir que
je n'ai de prétention à la véracité qu'en ce qui touche mes sentiments;
quant aux faits, j'ai toujours eu peu de mémoire. Ce qui fait, par
parenthèse, que le célèbre Georges Cuvier me battait toujours dans les
discussions qu'il daignait quelquefois avoir avec moi dans son salon,
les samedis, de 1827 à 1830.
Mon père, pour se soustraire à la persécution horrible, vint s'établir
dans la chambre de mon oncle, O. C'était l'hiver, car il me disait: «
_Ceci est une glacière._»
Je couchais à côté de son lit dans un joli lit fait en cage d'oiseau et
duquel il était impossible de tomber. Mais cela ne dura pas. Bientôt je
me vis dans le trapèze à côté de la chambre, de mon grand-père[9].
Il me semble maintenant que ce fut seulement à l'époque Amar et
Merlinot que je vins habiter le trapèze, j'y étais fort gêné par
l'odeur de la cuisine de M. Reyboz ou Reybaud, épicier, provençal, dont
l'accent me faisait rire. Je l'entendis souvent grommeler contre sa
fille, horriblement laide, sans quoi je n'eusse pas manqué d'en faire
la dame de mes pensées. C'était là ma folie et elle a duré longtemps,
mais j'eus toujours l'habitude d'une discrétion parfaite que j'ai
retrouvée dans le tempérament mélancolique de Cabanis.
* * * * *
Je fus bien étonné, en voyant mon père de plus près dans la chambre
de mon oncle, de trouver qu'il ne lisait plus Bourdaloue, Massillon
ou sa Bible de Sacy en vingt-deux volumes. La mort de Louis XVI
l'avait jeté, ainsi que beaucoup d'autres, dans l'_Histoire de Charles
Ier_ de Hume; comme il ne ne savait pas l'anglais, il lisait
la traduction, unique alors, d'un M. Belot, ou président Belot. Bientôt
mon père, variable et absolu dans ses goûts, fut tout politique. Je
ne voyais dans mon enfance que le ridicule du changement, aujourd'hui
je vois le pourquoi. Peut-être que l'abandon de toute autre idée avec
lequel mon père suivait ses passions (ou ses goûts) en faisait un homme
un peu au-dessus du vulgaire.
Le voilà donc tout Hume et Smolett et voulant me faire goûter ces
livres comme, deux ans plus tôt, il avait voulu me faire adorer
Bourdaloue. On juge de la façon dont fut accueillie celte proposition
de l'ami intime de mon ennemie Séraphie.
* * * * *
La haine de cette aigre dévote redoubla quand elle me vit établi chez
son père sur le pied de favori. Nous avions des scènes horribles
ensemble, car je lui tenais tête fort bien, je raisonnais et c'est ce
qui la mettait en fureur.
Mesdames Romagnier et Colomb, de moi tendrement aimées, mes cousines,
femmes alors de trente-six ou quarante ans, et la seconde mère de M.
Romain Colomb, mon meilleur ami (qui par sa lettre du . . décembre
1835, reçue hier, me fait une scène à l'occasion de la Préface de
de Brosses, mais n'importe), venaient faire la partie de ma tante
Elisabeth. Ces dames étaient étonnées des scènes que j'avais avec
Séraphie, lesquelles allaient souvent jusqu'à interrompre le boston, et
je croyais voir évidemment qu'elles me donnaient raison contre cette
folle.
En pensant sérieusement à ces scènes depuis leur époque, 1793, ce me
semble, je les expliquerais ainsi: Séraphie, assez jolie, faisait
l'amour[10] avec mon père et haïssait passionnément en moi l'être
qui mettait un obstacle moral ou légal à leur mariage. Reste à savoir
si en 1793 l'autorité ecclésiastique eût permis un mariage entre
beau-frère et belle-sœur. Je pense que oui, Séraphie était du premier
sanhédrin dévot de la ville avec une Mme Vignon, son amie
intime.
Pendant ces scènes violentes, qui se renouvelaient une ou deux fois par
semaine, mon grand-père ne disait rien, j'ai déjà averti qu'il avait
un caractère à la Fontenelle, mais au fond je devinais qu'il était
pour moi. Raisonnablement, que pouvait-il y avoir de commun entre une
demoiselle de vingt-six ou trente ans et un enfant de dix ou douze ans?
Les domestiques, savoir: Marion, Lambert d'abord et puis l'homme qui
lui succéda, étaient de mon parti. Ma sœur Pauline, jolie jeune fille
qui avait trois ou quatre ans de moins que moi, était de mon parti. Ma
seconde sœur, Zénaïde (aujourd'hui madame Alexandre Mallein), était du
parti de Séraphie et était accusée par Pauline et moi d'être son espion
auprès de nous.
Je fis une caricature dessinée à la mine de plomb sur le plâtre du
grand passage de la salle à manger aux chambres de la Grenette, dans
l'ancienne maison de mon grand-père. Zénaïde était représentée dans un
prétendu portrait qui avait deux pieds de haut, au-dessous j'écrivis:
Caroline-Zénaïde B..., rapporteuse.
Cette bagatelle fut l'occasion d'une scène abominable et dont je vois
encore les détails. Séraphie était furieuse, la partie fut interrompue.
Il me semble que Séraphie prit à partie mesdames Romagnier et Colomb.
Il était déjà huit heures. Ces dames, justement offensées des
incartades de cette folle et voyant que ni son père (M. Henri Gagnon)
ni sa tante (ma grand'tante Elisabeth) ne pouvaient ou n'osaient lui
imposer silence, prirent le parti de s'en aller. Ce départ fut le
signal d'un redoublement dans la tempête. Il y eut quelque mot sévère
de mon grand-père ou de ma tante; pour repousser Séraphie voulant
s'élancer sur moi, je pris une chaise de paille que je tins entre nous,
et je m'en fus à la cuisine, où j'étais bien sûr que la bonne Marion,
qui m'adorait et détestait Séraphie, me protégerait.
* * * * *
A côté des images les plus claires, je trouve des _manques_ dans ce
souvenir, c'est comme une fresque dont de grands morceaux seraient
tombés. Je vois Séraphie se retirant de la cuisine et moi faisant la
conduite à l'ennemi le long du passage. La scène avait eu lieu dans la
chambre de ma tante Elisabeth.
Je me vois et je vois Séraphie au point S[11]. Comme j'aimais
beaucoup la cuisine, occupée par mes amis Lambert et Marion et la
servante de mon père, qui avaient le grand avantage de n'être pas mes
supérieurs, là seulement je trouvais la douce égalité et la liberté. Je
profitai de la scène pour ne pas paraître jusqu'au souper. Il me semble
que je pleurai de rage pour les injures atroces (impie, scélérat, etc.)
que Séraphie m'avait lancées, mais j'avais une honte amère de mes
larmes.
Je m'interroge depuis une heure pour savoir si cette scène est bien
vraie, réelle, ainsi que vingt autres qui, évoquées des ombres,
reparaissent un peu, après des années d'oubli; mais oui, cela est bien
réel, quoique jamais dans une autre famille je n'aie rien observé de
semblable. Il est vrai que j'ai vu peu d'intérieurs bourgeois, le
dégoût m'en éloignait et la peur que je faisais par mon rang ou mon
esprit (je demande pardon de cette vanité) empêchaient peut-être que de
telles scènes eussent lieu en ma présence. Enfin, je ne puis douter de
la réalité de celle de la caricature de Zénaïde et de plusieurs autres.
Je triomphais surtout quand mon père était à Claix, c'était un ennemi
de moins, et le seul réellement puissant.
«_Indigne enfant, je te mangerais!_» me dit un jour mon père en
s'avançant sur moi furieux; mais il ne m'a jamais frappé, ou tout au
plus deux ou trois fois. Ces mots: _indigne enfant_, etc., me furent
adressés un jour que j'avais battu Pauline qui pleurait et faisait
retentir la maison.
Aux yeux de mon père j'avais un caractère atroce, c'était une vérité
établie par Séraphie et sur des faits: l'assassinat de Mme
Chenavaz, mon coup de dent au front de Mme Pison-Dugalland,
mon mot sur Amar. Bientôt arriva la fameuse lettre anonyme signée
Gardon. Mais il faut des explications pour comprendre ce grand crime.
Réellement ce fut un méchant tour, j'en ai eu honte pendant quelques
années, quand je songeais encore à mon enfance avant ma passion pour
Mélanie, passion qui finit en 1805, quand j'eus vingt-deux[12] ans.
Aujourd'hui que l'action d'écrire ma vie m'en fait apparaître de grands
lambeaux, je trouve fort bien la tentative Gardon.
[Footnote 1: Le _chapitre XI_ est le chapitre IX du ms. de Stendhal (fol.
172 à 187).--Les fol. 170 et 171 ont été numérotés par Stendhal, mais
laissés en blanc.--En haut du fol. 172, on lit: «10 déc. 1835.» Et plus
bas: «Chronologie: peut-être M. Durand ne vint-il dans la maison Gagnon
qu'après Amar et Merlinot.» En face: «Voir la date dans les _Fastes_ de
Marrast.»--Ce chapitre a été écrit en partie à Cività-Vecchia, le 10
décembre 1835 (fol. 172 et 173), et en partie à Rome, le 13 décembre.]
[Footnote 2: ... _deux représentants ... arrivèrent à Grenoble ..._--Amar et
Merlinot arrivèrent à Grenoble le 21 avril 1793.]
[Footnote 3: ... _mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon
simplement suspect._--Cependant ni l'un ni l'autre n'ont été ni obligés
de se cacher, ni emprisonnés. (Note au crayon de R. Colomb.)--Les
listes ont été publiées le 26 avril 1793 avec un arrêté d'Amar et de
Merlinot. Parmi les «personnes notoirement suspectes» figurait «Beyle,
homme de loi, rue des Vieux-Jésuites»; mais le nom du docteur Gagnon
n'est pas inscrit sur la liste des personnes «simplement suspectes». Le
6 thermidor correspondant au 24 juillet 1794, c'est donc pendant quinze
mois seulement que Chérubin Beyle fut considéré comme notoirement
suspect.]
[Footnote 4: _Ce grand événement remonterait donc au_ 26 _avril_1793.--La date
est en blanc dans le manuscrit.]
[Footnote 5:. ... _n'a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux
jours._--Comme le dit plus haut R. Colomb, Chérubin Beyle ne fut jamais
emprisonné.]
[Footnote 6: ... _Amar ... avocat, ce me semble._--Amar (né à Grenoble le
11 mai 1755) était au moment de la Révolution trésorier de France au
bureau des Finances de Grenoble et avocat au Parlement de cette ville.]
[Footnote 7: ... _qui confirma mon caractère_ atroce.--On lit en tête du fol.
175: «13 décembre 1835. Omar. Repris le travail _of Life._» Et au verso
du fol. 174: «Écrit de la page 93 à celle-ci à Cività-Vecchia du 3 au
13 décembre 1835.»]
[Footnote 8: _Mon père ... vint s'établir dans la chambre O ..._--Au bas du
fol. 176 est un plan de la partie de l'appartement Gagnon voisine
de la maison Périer-Lagrange. On y voit, en O, la «chambre de mon
oncle» occupée par «mon père, Chérubin Beyle, lisant Hume». Cette
chambre s'ouvrait sur la «terrasse avec vue admirable» donnant sur le
«jardin Périer» et, par delà celui-ci, sur le «jardin public nommé
Jardin-de-Ville». Elle était voisine d'une «grande salle» où était un
autel. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)]
[Footnote 9: _Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre de mon
grand-père._--Suit un plan de la chambre de M. Gagnon et de la chambre
en trapèze. Cette forme était nécessitée par l'escalier voisin. Le
«trapèze» donnait sur une «petite cour. Odeur de cuisine de M. Rayboz».]
[Footnote 10: _Séraphie, assez jolie, faisait l'amour ..._--Italianisme à
ôter. (Note de Stendhal.)]
[Footnote 11: _Je me vois et je vois Séraphie au point S._--Suit un plan des
lieux de la scène: «La ligne pointillé marque la ligne de bataille», à
travers la chambre d'Elisabeth Gagnon, le passage, la salle-à-manger et
la cuisine. Le point S est situé dans le passage.]
[Footnote 12: ... _quand j'eus vingt-deux ans._--Ms.: «11 x 2.»]