CHAPITRE VI[1]

Après la mort de ma mère, mon grand-père fut au désespoir. Je vois,

mais aujourd'hui seulement, que c'était un homme qui devait avoir un

caractère dans le genre de celui de Fontenelle, modeste, prudent,

discret, extrêmement aimable et amusant avant la mort de sa fille

chérie. Depuis, il se renfermait souvent dans un silence discret. Il

n'aimait au monde que cette fille et moi[2].

Son autre fille, Séraphie, l'ennuyait et le vexait; il aimait la paix

par-dessus tout, et elle ne vivait que de scènes. Mon bon grand-père,

pensant à son autorité de père, se faisait de vifs reproches de ne pas

montrer les dents (_c'est une expression du pays_; je les conserve,

sauf à les traduire plus tard en français de Paris, je les conserve en

ce moment pour mieux me rappeler les détails qui m'arrivent en foule).

M. Gagnon estimait et craignait sa sœur, qui lui avait préféré dans la

jeunesse un frère mort à Paris, chose que le frère survivant ne lui

avait jamais pardonné, mais avec son caractère à la Fontenelle, aimable

et pacifique, il n'y paraissait nullement; j'ai deviné cela plus tard.

M. Gagnon avait une sorte d'aversion pour son fils, Romain Gagnon, mon

oncle, jeune homme brillant et parfaitement aimable.

C'est la possession de cette qualité qui brouillait, ce me semble,

le père et le fils; ils étaient tous deux, mais dans des genres

différents, les hommes les plus aimables de la ville. Mon grand-père

était plein de mesure dans les plaisanteries et son esprit fin et froid

pouvait passer inaperçu. Il était d'ailleurs un prodige de science

pour ce temps-là (où florissait la plus drôle d'ignorance). Les sots

ou les envieux (MM. Champel, Tournus (le cocu), Tourte) lui faisaient

sans cesse, pour se venger, des compliments sur sa mémoire. Il savait,

croyait et citait les auteurs approuvés sur toutes sortes de sujets.

«Mou fils n'a rien lu», disait-il quelquefois avec humeur. Rien

n'était plus vrai, mais il était impossible de s'ennuyer dans une

société où était M. Gagnon le fils. Son père lui avait donné un

charmant appartement dans sa maison et l'avait fait avocat. Dans une

ville de parlement, tout le monde aimait la chicane, et vivait de

la chicane, et faisait de l'esprit sur la chicane. Je sais encore un

nombre de plaisanteries sur le _pétitoire_ et le _possessoire._

Mon grand-père donnait le logement et la table à son fils, plus une

pension de cent francs par mois, somme énorme à Grenoble en 1789, pour

ses menus plaisirs, et mon oncle achetait des habits brodés de mille

écus et entretenait des actrices.

Je n'ai fait qu'entrevoir ces choses, que je pénétrais par les

demi-mots de mon grand-père. Je suppose que mon oncle recevait des

cadeaux de ses maîtresses riches, et avec cet argent s'habillait

magnifiquement et entretenait les maîtresses pauvres. Il faut savoir

que, dans notre pays et alors, il n'y avait rien de mal à recevoir de

l'argent de Mme Dulauron, ou de Mme de Marcieu,

ou de Mme de Sassenage, pourvu qu'on le dépensât _hic et

nunc_ et qu'on ne thésaurisât pas. _Hic et nunc_ est une façon de

parler que Grenoble devait à son parlement.

Il est arrivé plusieurs fois que mon grand-père, arrivant chez M. de

Quinsonnas ou dans un autre cercle, apercevait un jeune homme richement

vêtu et que tout le inonde écoutait, c'était son fils.

«Mon père ne me connaissait pas ces habits, me disait mon oncle, je

m'éclipsais au plus vite et rentrais pour reprendre le modeste frac.

Quand mon père me disait: Mais faites-moi un peu le plaisir de me

dire où vous prenez les frais de cette toilette.--Je joue et j'ai

du bonheur, répondais-je.--Mais alors, pourquoi ne pas payer vos

dettes?--Et madame Une telle qui voulait me voir avec le bel habit

qu'elle m'avait acheté! continuait mon oncle. Je m'en tirais par

quelque calembredaine.»

Je ne sais si mon lecteur de 1880 connaît un roman fort célèbre

encore aujourd'hui: les _Liaisons dangereuses_ avaient été composées

à Grenoble par M. Choderlos de Laclos, officier d'artillerie, et

peignaient les mœurs de Grenoble.

J'ai encore connu Mme de Merteuil, c'était Mme

de Montmort, qui me donnait des noix confites, boiteuse qui avait la

maison Drevon au Chevallon, près l'église de Saint-Vincent, entre

le Fontanil et Voreppe, mais plus près du Fontanil. La largeur du

chemin séparait le domaine de Mme de Montmort (ou loué par

Mme de Montmort) et celui de M. Henri Gagnon. La jeune

personne riche qui est obligée de se mettre au couvent a dû être une

demoiselle de Blacons, de Voreppe.

Cette famille est exemplaire par la tristesse, la dévotion, la

régularité et l'ultracisme, ou du moins était exemplaire vers 1814,

quand l'Empereur m'envoya commissaire dans la 7me division

militaire avec le vieux sénateur comte de Saint-Vallier, un des roués

de l'époque de mon oncle et qui me parla beaucoup de lui comme ayant

fait faire d'insignes folies à mesdames N. et N., j'ai oublié les noms.

Alors j'étais brûlé du feu sacré et ne songeais qu'aux moyens de

repousser les Autrichiens, ou du moins de les empêcher d'entrer aussi

vite.

J'ai donc vu cette fin des mœurs de Mme de Merteuil, comme

un enfant de neuf ou dix ans dévoré par un tempérament de feu peut voir

ces choses, dont tout le monde évite de lui dire le fin mot.

[Footnote 1: Le _chapitre VI_ est le chapitre IV _bis_ du manuscrit (R 299,

fol. 75 à 81).--Écrit à Rome, le 2 décembre 1835.]

[Footnote 2: _Il n'aimait au monde que cette fille et moi._--_Et moi_ a été

ajouté au crayon par Stendhal.]

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 31 / 82 题