PETITS SOUVENIRS DE MA PREMIÈRE ENFANCE

A l'époque où nous[2] occupions le premier étage sur la place

Grenette, avant 1790 ou plus exactement jusqu'au milieu de 1789, mon

oncle, jeune avocat, avait un joli petit appartement au second, au coin

de la place Grenette et de la Grande-rue[3]. Il riait avec moi, et me

permettait de le voir dépouiller ses beaux habits et prendre sa robe

de chambre, le soir, à neuf heures, avant souper. C'était un moment

délicieux pour moi, et je redescendais tout joyeux au premier étage en

portant devant lui le flambeau d'argent. Mon aristocrate famille se

serait crue déshonorée si le flambeau n'avait pas été d'argent. Il est

vrai qu'il ne portait pas la noble bougie, l'usage était alors de se

servir de chandelle. Mais cette chandelle, on la faisait venir avec

grand soin et en caisse des environs de Briançon; on voulait qu'elle

fût faite avec du suif de chèvre, on écrivait pour cela en temps utile

à un ami qu'on avait dans ces montagnes. Je me vois encore assistant

au déballement de la chandelle et mangeant du lait avec du pain dans

l'écuelle d'argent; le frottement de la cuiller contre le fond de

l'écuelle mouillé de lait me frappait comme singulier. C'étaient

presque des relations d'_hôte_ à _hôte_, comme on les voit dans Homère,

que celles qu'on avait avec cet ami de Briançon, suite naturelle de la

défiance et de la barbarie générales[4].

Mon oncle, jeune, brillant, léger, passait pour l'homme le plus aimable

de la ville, au point que, bien des années après, madame Delaunay,

voulant justifier sa vertu, laquelle pourtant avait fait tant de

faux-pas: «Pourtant, disait-elle, je n'ai jamais cédé à M. Gagnon

fils.»

Mon oncle, dis-je, se moquait fort de la gravité de son père, lequel,

le rencontrant dans le monde avec de riches habits qu'il n'avait pas

payés, était fort étonné. «Je m'éclipsais au plus vite», ajoutait mon

oncle qui me racontait ce cas.

Un soir, malgré tout le monde (mais quels étaient donc les opposants

avant 1790?), il me mena au spectacle. On jouait _Le Cid._

«Mais cet enfant est fou», dit mon excellent grand-père à mon

retour, son amour pour les lettres l'avait empêché de s'opposer bien

sérieusement à ma course[5] au spectacle. Je vis donc jouer _Le Cid_,

mais, ce me semble, en habits de satin bleu de ciel avec des souliers

de satin blanc.

En disant les Stances, ou ailleurs, en maniant une épée avec trop de

feu, le Cid se blessa à l'œil droit.

«Un peu plus, dit-on autour de moi, il se crevait l'œil.» J'étais aux

premières loges, la seconde à droite[6].

Une autre fois, mon oncle eut la complaisance de me mener à _la

Caravane du Caire._ (Je le gênais dans ses évolutions autour, auprès

des dames. Je m'en apercevais fort bien[7].) Les chameaux me firent

absolument perdre la tête, L'_Infante de Zamora_, où un poltron, ou

bien un cuisinier, chantait une ariette, portant un casque avec un

rat pour cimier, me charma jusqu'au délire. C'était pour moi le vrai

comique.

* * * * *

Je me disais, fort obscurément sans doute, et pas aussi nettement que

je l'écris ici: «Tous les moments de la vie de mon oncle sont aussi

délicieux que ceux dont je partage le plaisir au spectacle. La plus

belle chose du monde est donc d'être un homme aimable, comme mon oncle.

» Il n'entrait pas dans ma tête de cinq ans que mon oncle ne fût pas

aussi heureux que moi en voyant défiler les chameaux de _la Caravane._

Mais j'allai trop loin: au lieu d'être galant, je devins passionné

auprès des femmes que j'aimais, presque indifférent et surtout sans

vanité pour les autres, de là le manque de succès et le _fiasco._

Peut-être aucun homme de la Cour de l'Empereur n'a eu moins de femmes

que moi, que l'on croyait l'amant de la femme du premier ministre.

Le spectacle, le son d'une belle cloche grave (comme à l'église

de...[8], au-dessus de Rolle, en mai 1800, allant au Saint-Bernard)

sont et furent toujours d'un effet profond sur mon cœur. La messe même,

à laquelle je croyais si peu, m'inspirait de la gravité. Bien jeune

encore, et certainement avant dix ans et le billet de l'abbé Gardon, je

croyais que _God_ méprisait ces jongleurs. (Après quarante-deux ans de

réflexions, j'en suis encore la mystification, trop utile à ceux qui la

pratiquent pour ne pas trouver toujours des continuateurs. Histoire de

la médaille, que raconta avant-hier Umbert Guitri, décembre 1835.)

J'ai le souvenir le plus net et le plus clair de la perruque ronde et

poudrée de mon grand-père, elle avait trois rangs de boucles. Il ne

portait jamais de chapeau.

Ce costume avait contribué, ce me semble, à le faire connaître et

respecter du peuple, duquel il ne prenait jamais d'argent pour ses

soins comme médecin.

Il était le médecin et l'ami de la plupart des maisons nobles. M. de

Chaléon, dont je me rappelle encore le son des _clercs_[9] sonnés à

Saint-Louis lors de sa mort; M. de Lacoste, qui eut une apoplexie dans

les Terres-Froides, à La Frette; M. de Langon, d'une haute noblesse,

disaient les sots; M. de Ravix, qui avait la gale et jetait son

manteau à terre sur le plancher, dans la chambre de mon grand-père,

qui me gronda avec une mesure parfaite parce que, après avoir parlé de

cette circonstance, j'articulai le nom de[10] M. de Ravix; M. et

Mme des Adrets, Mme de Vaulserre, leur fille,

dans le salon de laquelle je _vis le monde_ pour la première fois. Sa

sœur, Mme de M......., me semblait bien jolie et passait

pour fort galante[11].

Il était et avait été depuis vingt-cinq ans, à l'époque où je l'ai

connu, le promoteur de toutes les entreprises utiles et que, vu

l'époque d'enfance politique de ces temps reculés (1760), on pourrait

appeler libérales. On lui doit la Bibliothèque[12]. Ce ne fut pas

une petite affaire. Il fallut d'abord l'acheter, puis la placer, puis

doter le bibliothécaire.

Il protégeait, d'abord contre leurs parents, puis plus efficacement,

tous les jeunes gens qui montraient l'amour de l'étude. Il citait aux

parents récalcitrants l'exemple de Vaucanson.

Quand mon grand-père revint de Montpellier à Grenoble (docteur en

médecine), il avait une fort belle chevelure, mais l'opinion publique

de 1760 lui déclara impérieusement que s'il ne prenait pas perruque

personne n'aurait confiance en lui. Une vieille cousine Didier, qui

le fit héritier avec ma tante Elisabeth et mourut vers 1788, avait

été de cet avis. Cette bonne cousine me faisait manger du pain jaune

(avec du safran) quand j'allais la voir le jour de Saint-Laurent. Elle

demeurait dans la rue auprès de l'église de Saint-Laurent. Dans la même

rue mon ancienne bonne Françoise, que toujours j'adorai, avait une

boutique d'épicerie, elle avait quitté ma mère pour se marier. Elle fut

remplacée par la belle Geneviève, sa sœur, auprès de laquelle mon père,

dit-on, était galant.

La chambre de mon grand-père, au premier étage sur la Grenette, était

peinte en gros vert et mon père me disait dès ce temps-là:

«Le grand-papa, qui a tant d'esprit, n'a pas de bon goût pour les

arts.»

Le caractère timide des Français fait qu'ils emploient rarement les

couleurs franches: vert, rouge, bleu, jaune vif; ils préfèrent les

nuances indécises. A cela près, je ne vois pas ce qu'il y avait à

blâmer dans le choix de mon grand-père. Sa chambre était en plein midi,

il lisait énormément, il voulait ménager ses yeux, desquels il se

plaignait quelquefois.

Mais le lecteur, s'il s'en trouve jamais pour ces fadaises[13], verra

sans peine que tous mes _pourquoi_, toutes mes explications, peuvent

être très fautives. Je n'ai que des images fort nettes, toutes mes

explications me viennent en écrivant ceci, quarante-cinq ans après les

événements[14].

* * * * *

Mon excellent grand-père, qui dans le fait fut mon véritable père

et mon ami intime jusqu'à mon parti pris, vers 1796, de me tirer

de Grenoble par les mathématiques, racontait souvent une chose

merveilleuse.

Ma mère m'ayant fait porter dans sa chambre (verte), le jour où j'avais

un an, 23 janvier 1784[15], me tenait debout près de la fenêtre; mon

grand-père, placé vers le lit, m'appelait, je me déterminai à marcher

et arrivai jusqu'à lui.

Alors je parlais un peu et pour saluer je disais _hateus._ Mon oncle

plaisantait sa sœur Henriette (ma mère) sur ma laideur. Il paraît que

j'avais une tête énorme, sans cheveux, et que je ressemblais au Père

Brulard[16], un moine adroit, bon vivant et à grande influence sur

son couvent, mon oncle ou grand-oncle, mort avant moi.

J'étais fort entreprenant, de là deux accidents racontés avec terreur

et regret par mon grand-père: vers le rocher de la Porte-de-France je

piquai avec un morceau de fagot appointé, taillé en pointe avec un

couteau, un mulet qui eut l'impudence de me camper ses deux fers dans

la poitrine, il me renversa. «Un peu plus, il était mort», disait mon

grand-père[17].

Je me figure l'événement, mais probablement ce n'est pas un souvenir

direct, ce n'est que le souvenir de l'image que je me formai de la

chose, fort anciennement et à l'époque des premiers récits qu'on m'en

fit.

Le second événement tragique fut qu'entre ma mère et mon grand-père je

me cassai deux dents de devant en tombant sur le coin d'une chaise. Mon

bon grand-père ne revenait pas de son étonnement: «Entre sa mère et

moi!» répétait-il, comme pour déplorer la force de la fatalité.

Le grand trait, à mes yeux, de l'appartement au premier étage, c'est

que j'entendais le bruissement de la barre de fer à l'aide de laquelle

on pompait, ce gémissement prolongé et point aigre me plaisait fort.

* * * * *

Le bon sens dauphinois se révolta à peu près contre la Cour. Je me

souviens fort bien du départ de mon grand-père pour les Etats de

Romans, il était alors patriote fort considéré, mais des plus modérés;

on peut se figurer Fontenelle tribun du peuple.

Le jour du départ, il faisait un froid à pierre fendre (ce fut (à

vérifier) le grand hiver de 1789 à 1790[18], il y avait un pied de

neige sur la place Grenette).

Dans la cheminée de la chambre de mon grand-père, il y avait un feu

énorme. La chambre était remplie d'amis qui venaient voir monter en

voiture. Le plus célèbre avocat consultant de la ville, l'oracle

en matière de droit, belle place dans une ville de Parlement, M.

Barthélemy d'Orbane, ami intime de la famille, était en O et moi en H

[19], devant le feu pétillant. J'étais le héros du moment, car je

suis convaincu que mon grand-père ne regrettait que moi à Grenoble et

n'aimait que moi.

Dans cette position, M. Barthélemy d'Orbane m'apprit à faire des

grimaces. Je le vois encore et moi aussi. C'est un art dans lequel

je fis les plus rapides progrès, je riais moi-même des mines que je

faisais pour faire rire les autres. Ce fut en vain qu'on s'opposa

bientôt au goût croissant des grimaces, il dure encore, je ris souvent

des mines que je fais quand je suis seul.

Dans la rue un fat passe avec une mine affectée (M. Lysimaque[20],

par exemple, ou M. le comte ..., amant de Mme Del Monte),

j'imite sa mine et je ris. Mon instinct est plutôt d'imiter les

mouvements ou plutôt les positions affectées de la figure (face) que

ceux du corps. Au Conseil d'Etat, j'imitais sans le vouloir et d'une

façon fort dangereuse l'air d'importance du fameux comte Regnault de

Saint-Jean-d'Angely, placé à trois pas de moi, particulièrement quand,

pour mieux écouter le colérique abbé Louis, placé de l'autre côté de la

salle vis-à-vis de lui, il abaissait les cols démesurément longs de sa

chemise[21]. Cet instinct ou cet art que je dois à M. d'Orbane m'a

fait beaucoup d'ennemis. Actuellement, le sage di Fiore me reproche

l'ironie cachée, ou plutôt mal cachée, et apparente malgré moi dans le

coin droit de la bouche.

* * * * *

A Romans, il ne manqua que cinq voix à mon grand-père pour être

député. «J'y serais mort», répétait-il souvent en se félicitant

d'avoir refusé les voix de plusieurs bourgeois de campagne qui avaient

confiance en lui et venaient le consulter le matin chez lui. Sa

prudence à la Fontenelle l'empêchait d'avoir une ambition sérieuse,

il aimait beaucoup cependant à faire un discours devant une assemblée

choisie, par exemple à la Bibliothèque[22]. Je m'y vois encore,

l'écoutant dans la première salle remplie de monde, et immense à mes

yeux. Mais pourquoi ce monde? à quelle occasion? C'est ce que l'image

ne me dit pas. Elle n'est qu'image.

Mon grand-père nous racontait souvent qu'à Romans son encre, placée

sur la cheminée bien chauffée, gelait au bout de sa plume. Il ne fut

pas nommé, mais fit nommer un député ou deux dont j'ai oublié les

noms, mais lui n'oubliait pas le service qu'il leur avait rendu et les

suivait des yeux dans l'assemblée, où il blâmait leur énergie.

J'aimais beaucoup M. d'Orbane ainsi que le gros chanoine son frère,

j'allais les voir place des Tilleuls ou sous la voûte qui de la place

Notre-Dame conduisait à celle des Tilleuls, à deux pas de Notre-Dame,

où le chanoine chantait. Mon père ou mon grand-père envoyait à

l'avocat célèbre des dindons gras à l'occasion de Noël[23].

J'aimais aussi beaucoup le Père Ducros, cordelier défroqué (du couvent

situé entre le Jardin-de-Ville et l'hôtel de Franquières lequel, à mon

souvenir, me semble style de la Renaissance).

J'aimais encore l'aimable abbé Chélan, curé de Risset près Claix,

petit homme maigre, tout nerfs, tout feu, pétillant d'esprit, déjà

d'un certain âge, qui me paraissait vieux, mais n'avait peut-être

que quarante ou quarante-cinq ans et dont les discussions à table

m'amusaient infiniment. Il ne manquait pas de venir dîner chez mon

grand-père quand il venait à Grenoble, et le dîner était bien plus gai

qu'à l'ordinaire.

Un jour, à souper, il parlait depuis trois-quarts d'heure en tenant à

la main une cuillerée de fraises[24]. Enfin il porta la cuiller à la

bouche.

«L'abbé, vous ne direz pas votre messe demain, dit mon grand-père.

--Pardonnez-moi, je la dirai demain, mais non pas aujourd'hui, car

il est minuit passé.» Ce dialogue fit ma joie pendant un mois, cela

me paraissait pétillant d'esprit. Tel est l'esprit pour un peuple ou

pour un homme jeune, l'émotion est en eux;--voir les réponses d'esprit

admirées par Boccace ou Vasari.

Mon grand-père, en ces temps heureux, prenait la religion fort

gaiement, et ces Messieurs étaient de son avis; il ne devint triste

et un peu religieux qu'après la mort de ma mère (en 1790), et encore,

je pense, par l'espoir incertain de la retrouver--revoir--dans l'autre

monde, comme M. de Broglie[25] qui dit en parlant de son aimable

fille, morte à treize ans:

«Il me semble que ma fille est en Amérique.»

* * * * *

Je crois que M. l'abbé Chélan dînait à la maison[26] lors de la

_journée des tuiles._ Ce jour-là, je vis couler le premier sang répandu

par la Révolution française. C'était un malheureux ouvrier chapelier

(S), blessé à mort par un coup de baïonnette (S') au bas du dos.

On quitta [la] table au milieu du dîner (T). J'étais en H et le curé

Chélan en C.

Je chercherai la date dans quelque chronologie. L'image est on ne peut

plus nette chez moi, il y a peut-être de cela quarante-trois ans[27].

Un M. de Clermont-Tonnerre, commandant en Dauphiné et qui occupait

l'hôtel du Gouvernement, maison isolée donnant sur le rempart (avec

une vue superbe sur les coteaux d'Eybens, une vue tranquille et

belle, digne de Claude Lorrain) et une entrée par une belle cour rue

Neuve, près de la rue des Mûriers, voulut, ce me semble, dissiper un

rassemblement; il avait deux régiments, contre lesquels le peuple se

défendit avec les tuiles qu'il jetait du liant des maisons, de là le

nom: _Journée des tuiles_[28].

Un des sous-officiers de ces régiments était Bernadotte, actuel roi

de Suède, une âme aussi noble que celle de Murat, roi de Naples, mais

bien autrement adroit. Lefèvre, perruquier et ami de mon père, nous a

souvent raconté qu'il avait sauvé la vie au général Bernadotte (comme

il disait en 1804), vivement pressé au fond d'une allée. Lefèvre était

un bel homme fort brave, et le maréchal Bernadotte lui avait envoyé un

cadeau.

Mais tout ceci est de l'histoire, à la vérité racontée par des témoins

oculaires, mais que je n'ai pas vue. Je ne veux dire à l'avenir, en

Russie et ailleurs, que ce que _j'ai vu._

Mes parents ayant quitté le dîner avant la fin et moi étant seul à la

fenêtre de la salle-à-manger, ou plutôt à la fenêtre d'une chambre

donnant sur la Grande-rue, je vis une vieille femme qui, tenant à

la main ses vieux souliers, criait de toutes ses forces: «Je me

_révorte_! Je me _révorte_!»

Elle allait de la place Grenette à la Grande-rue. Je la vis en R

[29]. Le ridicule de cette révolte me frappa beaucoup. Une vieille

femme contre un régiment me frappa beaucoup. Le soir même, mon

grand-père me raconta la mort de Pyrrhus.

Je pensais encore à la vieille femme quand je fus distrait[30] par

un spectacle tragique en O. Un ouvrier chapelier, blessé dans le dos

d'un coup de baïonnette, à ce qu'on dit, marchait avec beaucoup de

peine, soutenu par deux hommes sur les épaules desquels il avait les

bras passés. Il était sans habit, sa chemise et son pantalon de nankin

ou blanc étaient remplis de sang, je le vois encore, la blessure d'où

le sang sortait abondamment était au bas du dos, à peu près vis-à-vis

le nombril.

On le faisait marcher avec peine pour gagner sa chambre, située au

sixième étage de la maison Périer[31], et en y arrivant il mourut.

Mes parents me grondaient et m'éloignaient de la fenêtre de la chambre

de mon grand-père pour que je ne visse pas ce spectacle d'horreur, mais

j'y revenais toujours. Cette fenêtre appartenait à un premier étage

fort bas.

Je revis ce malheureux à tous les étages de l'escalier de la maison

Périer, escalier éclairé par de grandes fenêtres donnant sur la place.

Ce souvenir, comme il est naturel, est le plus net qui me soit resté de

ces temps-là.

Au contraire, je retrouve à grand'peine quelques vestiges du souvenir

d'un feu de joie au Fontanil (route de Grenoble à Voreppe) où l'on

venait de brûler _Lamoignon._ Je regrettai beaucoup la vue d'une grande

figure de paille habillée, le fait est que mes parents, _pensant bien_

et fort contrariés de tout ce qui s'écartait de _l'ordre_ (l'ordre

règne dans Varsovie, dit M. le général Sébastiani vers 1632), ne

voulaient pas que je fusse frappé de ces preuves de la colère ou de la

force du peuple. Moi, déjà à cet âge, j'étais de l'opinion contraire;

on peut-être mon opinion à l'âge de huit ans est-elle cachée par celle,

bien décidée, que j'eus à dix ans.

Une fois, MM. Barthélemy d'Orbane, le chanoine Barthélemy, M. l'abbé

Rey, M. Bouvier, tout le monde, parlait chez mon grand-père de la

prochaine arrivée de M. le maréchal de Vaux.

«Il vient faire ici une entrée de ballet», dit mon grand-père; ce

mot que je ne compris pas me donna beaucoup à penser. Que pouvait-il y

avoir de commun, me disais-je, entre un vieux maréchal et un balai?

Il mourut[32], le son majestueux des cloches m'émut profondément.

On me mena voir la chapelle ardente (ce me semble, dans l'hôtel du

Commandement, vers la rue des Mûriers, souvenir presque effacé); le

spectacle de cette tombe noire et éclairée en plein jour par une

quantité de cierges, les fenêtres étant fermées, me frappa. C'était

l'idée de la mort paraissant pour la première fois. J'étais mené par

Lambert, domestique (valet de chambre) de mon grand-père et mon intime

ami. C'était un jeune et bel homme très dégourdi.

Un de ses amis à lui vint lui dire: «La fille du Maréchal n'est qu'une

avare, ce qu'elle donne de drap noir aux tambours pour couvrir leur

caisse ne suffit pas pour faire une culotte. Les tambours se plaignent

beaucoup, l'usage est de donner ce qu'il faut pour faire une culotte.

» De retour à la maison, je trouvai que mes parents parlaient aussi de

l'avarice de cette fille du maréchal.

Le lendemain fut un jour de bataille pour moi. J'obtins avec grande

difficulté, ce me semble, que Lambert me mènerait voir passer le

convoi. Il y avait une foule énorme. Je me vois au point H[33],

entre la grande route et l'eau, près le four à chaux, à deux cents pas

en-deçà et à l'orient de la Porte-de-France.

Le son des tambours voilés par le petit coupon de drap noir non

suffisant pour faire une culotte m'émut beaucoup. Mais voici bien une

autre affaire: je me trouvais au point H, à l'extrême gauche d'un

bataillon du régiment d'Austrasie, je crois, habit blanc et parements

noirs, L est Lambert me donnant la main à moi, H. J'étais à six pouces

du dernier soldat du régiment, S.

Il me dit tout-à-coup:

«Eloignez-vous un peu, afin qu'en _tirant_ je ne vous fasse pas mal.»

On allait donc tirer! et tant de soldats! ils portaient l'arme

renversée.

Je mourais de peur; je lorgnais de loin la voiture noire qui s'avançait

lentement par le pont de pierre[34], tirée par six ou huit chevaux.

J'attendais en frémissant la décharge. Enfin, l'officier fit un cri,

immédiatement suivi de la décharge de feu. Je fus soulagé d'un grand

poids. A ce moment, la foule se précipitait vers la voiture drapée que

je vis avec beaucoup de plaisir, il me semble qu'il y avait des cierges.

On fit une seconde, peut-être une troisième décharge, hors de la

Porte-de-France, mais j'étais aguerri[35].

* * * * *

Il me semble que je me souviens aussi un peu du départ pour Vizille

(Etats de la province, tenus au château de Vizille, bâti par le

connétable de Lesdiguières). Mon grand-père adorait les antiquités

et me fit concevoir une idée sublime de ce château par la façon dont

il en parlait. J'étais sur le point de concevoir de la vénération

pour la noblesse, mais bientôt MM. de Saint-Ferréol et de Sinard, mes

camarades, me guérirent.

On portait des matelas attachés derrière les chaises de poste (à deux

roues).

_Le jeune Mounier_, comme disait mon grand-père, vint à la maison.

C'est par l'effet d'une séparation violente que sa fille et moi n'avons

pas conçu par la suite une passion violente l'un pour l'autre, dernière

heure que je passai sous une porte cochère, rue Montmartre, vers le

boulevard, pendant une averse, en 1803 ou 1804, lorsque M. Mounier alla

remplir les fonctions de préfet à Rennes[36]. (Mes lettres à son fils

Edouard, lettre de Victorine, à moi adressée. Le bon est qu'Edouard

croit, ce me semble, que je suis allé à Rennes.)

Le petit portrait raide et mal peint que l'on voit dans une chambre

attenant à la bibliothèque publique de Grenoble, et qui représente M.

Mounier en habit de préfet, si je ne me trompe, est ressemblant[37].

Figure de fermeté, mais tête étroite. Son fils, que j'ai beaucoup

connu en 1803 et en Russie en 1812 (Viasma sur Tripes)[38], est

un plat, adroit et fin matois, vrai type de Dauphinois ainsi que le

ministre Casimir Périer, mais ce dernier a trouvé plus Dauphinois que

lui. Edouard Mounier en a l'accent traînant, quoique élevé à Weimar,

il est pair de France et baron, et juge bravement à la Cour de Paris

(1835, décembre). Le lecteur me croira-t-il si j'ose ajouter que je ne

voudrais pas être à la place de MM. Félix Faure et Mounier, pairs de

France et jadis de mes amis?

* * * * *

Mon grand-père, ami tendre et zélé de tous les jeunes gens qui aimaient

à travailler, prêtait des livres à M. Mounier, et le soutenait contre

le blâme de son père. Quelquefois, en passant dans la Grande-rue, il

entrait dans la boutique de celui-ci et lui parlait de son fils. Le

vieux marchand de drap, qui avait beaucoup d'enfants et ne songeait

qu'à l'utile, voyait avec un chagrin mortel ce fils perdre son temps à

lire.

Le fort de M. Mounier fils était le caractère, mais les lumières ne

répondaient pas à la fermeté. Mon grand-père nous racontait en riant,

quelques années après, que madame Borel, qui devait être la belle-mère

de M. Mounier, étant venue acheter du drap, M. Mounier, commis de son

père, déploya la pièce, fit manier le drap, et ajouta:

«Ce drap se vend vingt-sept livres l'aune.

--Hé bien! monsieur, je vous en donnerai vingt-cinq», dit madame Borel.

Sur quoi M. Mounier replia la pièce de drap, et la reporta[39]

froidement dans sa case.

«Mais, monsieur! monsieur! dit Mme Borel étonnée, j'irai

bien jusqu'à vingt-cinq livres dix sous.

--Madame, un honnête homme n'a que son mot.»

La bourgeoise fut fort scandalisée.

Ce même amour du travail chez les jeunes gens, qui rendrait mon

grand-père si coupable aujourd'hui, lui faisait protéger le jeune

Barnave[40].

Barnave était notre voisin de campagne, lui à Saint-Robert, nous à

Saint-Vincent (route de Grenoble à Voreppe et Lyon). Séraphie le

détestait et bientôt après applaudit à sa mort et au peu de bien qui

restait à ses sœurs, dont l'une s'appelait, ce me semble, madame

Saint-Germain. A chaque fois que nous passions à Saint-Robert: «Ah!

voilà la maison de Barnave», disait Séraphie, et elle le traitait

en dévote piquée. Mon grand-père, très bien venu des nobles, était

l'oracle de la bourgeoisie, et je pense que la mère de l'immortel

Barnave, qui le voyait avec peine négliger les procès pour Mably et

Montesquieu, était calmée par mon grand-père. Dans ces temps-là, notre

compatriote Mably passait pour quelque chose, et deux ans après on

donna son nom à la rue des Clercs[41].

[Footnote 1: Le _chapitre V_ ne fait pas partie des trois volumes de la

bibliothèque municipale de Grenoble cotés R 299. Il forme les feuillets

39 à 68 (numérotés en outre par Stendhal de 1 à 29) d'un cahier côté

R 300, n° 1. Stendhal a écrit dans la marge du fol. 39: «A dicter et

mettre à sa place page 75. Relier ce manuscrit à la fin du second.»

Il indique encore, en marge du fol. 40: «_Petits souvenirs._ A placer

à son rang vers 1791. Copier à gauche à son rang.» Enfin, un feuillet

intercalaire porte: «Petits souvenirs, à placer _after the recit of my

mother death_: Barthélémy d'Orbane. Départ pour Romans, grande neige.

Départ pour Vizille. Haine de Séraphie pour les demoiselles Barnave.

Décrire la _campagne_ (maison de campagne) ... (un mot illisible) nous

passons à Saint-Robert.»

D'autre part, Stendhal a écrit au verso du fol. 74 (ms. R 299, t. I):

«A mon égard la plus noire méchanceté succède à la bonté et à la gaieté.

Vie de Henri Brulard, tome 1 · 第 27 / 82 题