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(Mme Azur, dont j'ai oublié le nom de baptême).
Je rêvais profondément à ces noms et aux étonnantes bêtises et sottises
qu'ils m'ont fait faire (je dis étonnantes pour moi, non pour le
lecteur, et d'ailleurs je ne m'en repens pas).
Dans le fait je n ai eu que six femmes que j'ai aimées.
La plus grande passion est à débattre entre
Mélanie, Alexandrine, Métilde et Clémentine.
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Clémentine est celle qui m'a causé la plus grande douleur en me
quittant. Mais cette douleur est-elle comparable à celle occasionnée
par Métilde, qui ne voulait pas me dire qu'elle m'aimait?
Avec toutes celles-là et avec plusieurs autres, j'ai toujours été un
enfant; aussi ai-je eu très peu de succès. Mais, en revanche, elles
m'ont occupé beaucoup et passionnément, et laissé des souvenirs qui
me charment, quelques-uns après vingt-quatre ans, comme le souvenir
de la Madone del Monte, à Varèse, en 1811. Je n'ai point été galant,
pas assez, je n'étais occupé que de la femme que j'aimais, et quand je
n'aimais pas, je rêvais au spectacle des choses humaines, ou je lisais
avec délices Montesquieu ou Walter Scott. _Par ainsi_, comme disent
les enfants, je suis si loin d'être blasé sur leurs ruses et petites
grâces qu'à mon âge, cinquante-deux[ans][11], et en écrivant ceci,
je suis encore tout charmé d'une longue _chiacchierata_ qu'Amalia a eue
hier avec moi au Th[éâtre] Valle.
Pour les considérer le plus philosophiquement possible et tâcher ainsi
de les dépouiller de l'auréole qui me fait _aller les yeux_, qui
m'éblouit et m'ôte la faculté de voir distinctement, _j'ordonnerai_ ces
dames (langage mathématique) selon leurs diverses qualités. Je dirai
donc, pour commencer par leur passion habituelle: la vanité, que deux
d'entre elles étaient comtesses et une, baronne.
La plus riche fut Alexandrine Petit, son mari et elle surtout
dépensaient bien 80.000 francs par an. La plus pauvre fut Mina de
Grisheim, fille cadette d'un général sans nulle fortune et favori d'un
prince tombé, dont les app[ointement]s faisaient vivre la famille, ou
Mlle Bereyter, actrice de l'Opera-Buffa.
Je cherche à distraire le charme, le _dazzling_ des événements, en les
considérant ainsi militairement. C'est ma seule ressource pour arriver
au vrai dans un sujet sur lequel je ne puis converser avec personne.
Par pudeur de tempérament mélancolique (Cabanis), j'ai toujours été,
à cet égard, d'une discrétion incroyable, folle. Quant à l'esprit,
Clémentine l'a emporté sur toutes les autres. Métilde l'a emporté par
les sentiments nobles, espagnols; Giulia, ce me semble, par la force
du caractère, tandis que, au premier moment, elle semblait la plus
faible: Angela P. a été catin sublime à italienne, à la Lucrèce Borgia,
et Mme Azur, catin non sublime, à la Du Barry.
L'argent ne m'a jamais fait la guerre que deux fois, à la fin de 1805
et en 1806 jusqu'en août, que mon père ne m'envoyait plus d'argent, et
sans _m'en prévenir_, là était le mal; [il] fut une fois cinq mois sans
payer ma pension de cent cinquante francs. Alors nos grandes misères
avec le vicomte[12], lui recevait exactement sa pension, mais la
jouait régulièrement toute, le jour qu'il la recevait.
En 1829 et 30, j'ai été embarrassé plutôt par manque de soin et
insouciance que par l'absence véritablement de moyen, puisque de 1821
à 1830 j'ai fait trois ou quatre voyages en Italie, en Angleterre, à
Barcelone, et qu'à la fin de cette période je ne devais que quatre
cents francs.
Mon plus grand manque d'argent m'a conduit à la démarche désagréable
d'emprunter cent francs ou, quelquefois, deux cents à M. Beau. Je
rendais après un mois ou deux; et enfin, en septembre 1830, je devais
quatre cents francs à mon tailleur Michel. Ceux qui connaissent la vie
des jeunes gens de mon époque trouveront cela bien modéré. De 1800
à 1830, je n'avais jamais dû un sou à mon tailleur Léger, ni à son
successeur Michel (22, rue Vivienne).
Mes amis d'alors, 1830, MM. de Mareste, Colomb, étaient des amis d'une
singulière espèce, ils auraient fait sans doute des démarches actives
pour me tirer d'un grand danger, mais lorsque je sortais avec un habit
neuf ils auraient donné vingt francs, le premier surtout, pour qu'on me
jetât un verre d'eau sale, (Excepté le vicomte de Barral et Bigillion
(de Saint-Ismier), je n'ai guère eu, en toute ma vie, que des amis de
cette espèce.)
C'étaient de braves gens fort prudents qui avaient réuni 12 ou 15.000
[francs] d'appointements ou de rente par un travail ou une adresse
assidue, et qui ne pouvaient souffrir de me voir allègre, insouciant,
heureux avec un cahier de papier blanc et une plume, et vivant avec non
plus de 4 ou 5.000 francs. Ils m'auraient aimé cent fois mieux s'ils
m'eussent vu attristé et malheureux de n'avoir que la moitié ou le
tiers de leur revenu, moi qui jadis les avais peut-être un peu choqués
quand j'avais un cocher, deux chevaux, une calèche et un cabriolet, car
jusqu'à cette hauteur s'était élevé mon luxe, du temps de l'Empereur.
Alors j'étais ou me croyais ambitieux; ce qui me gênait dans cette
supposition[13], c'est que je ne savais quoi désirer. J'avais honte
d'être amoureux de la comtesse Al. Petit, j'avais comme maîtresse
entretenue Mlle A. Bereyter, actrice de l'Opera-Buffa,
je déjeunais au café Hardy, j'étais d'une activité incroyable. Je
revenais de Saint-Cloud à Paris exprès pour assister à un acte du
_Matrimonio segreto_ à l'Odéon (Madame Barilli, Barilli, Tachinardi.
Mme Festa, Mlle Bereyter). Mon cabriolet
attendait à la porte du café Hardy, voilà ce que mon beau-frère[14]
ne m'a jamais pardonné.
Tout cela pouvait passer pour de la fatuité et pourtant n'en était pas.
Je cherchais à jouir et à agir, mais je ne cherchais nullement à faire
paraître plus de jouissances ou d'action qu'il n'y en avait réellement.
M. Prunelle, médecin, homme d'esprit, dont la raison me plaisait fort,
horriblement laid et depuis célèbre comme député vendu et maire de Lyon
vers 1833, qui était de ma connaissance en ce temps-là, dit de moi:
_C'était un fier fat._ Ce jugement retentit parmi mes connaissances.
Peut-être au reste avaient-ils raison.
Mon excellent et vrai bourgeois de beau-frère, M. Périer-Lagrange
(ancien négociant qui se ruinait, sans le savoir, en faisant de
l'agriculture près de La Tour-du-Pin), déjeunant avec moi au café Hardy
et me voyant commander ferme aux garçons, car avec tous mes devoirs à
remplir j'étais souvent pressé, fut ravi parce que ces garçons firent
entre eux quelque plaisanterie qui impliquait que j'étais un fat, ce
qui ne me fâcha nullement. J'ai toujours et comme par instinct (si bien
vérifié depuis par les Chambres), profondément méprisé les bourgeois.
Toutefois, j'entrevoyais aussi que parmi les bourgeois seulement se
trouvaient les hommes énergiques tels que mon cousin Rebuffel[15]
(négociant rue Saint-Denis), le Père Ducros, bibliothécaire de la
ville de Grenoble, l'incomparable Gros (de la rue Saint-Laurent),
géomètre de la haute volée et mon maître, à l'insu de mes parents
mâles, car il était jacobin et toute ma famille bigotement ultra. Ces
trois hommes ont possédé toute mon estime et tout mon cœur, autant que
le respect et la différence d'âge pouvaient admettre ces communications
qui font qu'on aime. Même, je fus avec eux comme je fus plus tard avec
les êtres que j'ai trop aimés, muet, immobile, stupide, peu aimable
et quelquefois offensant à force de dévouement et d'absence _du moi._
Mon amour-propre, mon intérêt, mon moi avaient disparu en présence de
la personne aimée, j'étais transformé en elle. Qu'était-ce quand cette
personne était une coquine comme madame Piétragrua? Mais j'anticipe
toujours. Aurai-je le courage d'écrire ces Confessions d'une façon
intelligible? Il faut narrer, et j'écris des _considérations_ sur des
événements bien petits mais qui, précisément à cause de leur taille
microscopique, ont besoin d'être contés très distinctement. Quelle
patience il vous faudra, ô mon lecteur!
Donc, suivant moi, l'_énergie_ ne se trouvait, même à mes yeux (en
1811), que dans la classe qui est en lutte avec les vrais besoins.
Mes amis nobles. MM. Raymond de Bérenger (tué à Lutzen), de
Saint-Ferréol, de Sinard (dévot mort jeune), Gabriel Du B..........
(sorte de filou ou d'emprunteur peu délicat, aujourd'hui pair de
France et ultra par l'âme), MM. de Monval, m'avaient paru comme ayant
toujours quelque chose de singulier, un respect effroyable pour les
_convenances_ (par exemple, Sinard). Ils cherchaient toujours à être de
_bon ton_ ou _comme il faut_, ainsi qu'on disait à Grenoble en 1793.
Mais cette idée-là, j'étais loin de l'avoir clairement. Il n'y a pas un
an que mon idée sur la noblesse est enfin arrivée à être complète. Par
instinct, ma vie morale s'est passée à considérer attentivement cinq ou
six idées principales, et à tâcher de voir la vérité sur elles.
Raymond de Bérenger était excellent et un véritable exemple de
la maxime: _noblesse oblige_, tandis que Monval (mort colonel et
généralement méprisé vers 1829, à Grenoble) était l'idéal d'un député
du centre. Tout cela se voyait déjà fort bien quand ces Messieurs
avaient quinze ans, vers 1798.
Je ne vois la vérité nettement sur la plupart de ces choses qu'en
les écrivant, en 1835, tant elles ont été enveloppées jusqu'ici
de l'auréole de la jeunesse, provenant de l'extrême vivacité des
sensations.
A force d'employer des méthodes philosophiques, par exemple à force de
classer mes amis de jeunesse par genres, comme M. Adrien de Jussieu
fait pour ses plantes (en botanique), je cherche à atteindre cette
vérité qui me fuit. Je m'aperçois que ce que je prenais pour de hautes
montagnes, en 1800, n'étaient la plupart que des _taupinières_; mais
c'est une découverte que je n'ai faite que bien tard.
Je vois que j'étais comme un cheval ombrageux, et c'est à un mot que
me dit M. de Tracy (l'illustre comte Destutt de Tracy, pair de France,
membre de l'Académie française et, bien mieux, auteur de la loi du 3
prairial[16] sur les Écoles centrales), c'est à un mot que me dit M.
de Tracy que je dois cette découverte.
Il me faut un exemple. Pour un rien, par exemple une porte à demi
ouverte, la nuit, je me figurais deux hommes armés m'attendant pour
m'empêcher d'arriver à une fenêtre donnant sur une galerie où je voyais
ma maîtresse. C'était une illusion, qu'un homme sage comme Abraham
Constantin[17], mon ami, n'aurait point eue. Mais au bout de peu de
secondes (quatre ou cinq tout au plus) le sacrifice de ma vie était
fait et parfait, et je me précipitais comme un héros au devant des deux
ennemis, qui se changeaient en une porte à demi fermée.
Il n'y a pas deux mois qu'une chose de ce genre, au moral toutefois,
m'est encore arrivée. Le sacrifice était fait et tout le courage
nécessaire était présent, quand après vingt heures je me suis aperçu,
en relisant une lettre mal lue (de M. Herrard), que c'était une
illusion. Je lis toujours fort vite ce qui me fait de la peine.
Donc, en classant ma vie comme une collection de plantes, je trouvai: