Désireux de laisser un livre digne de lui, Stendhal avait eu souci
de la composition. Il eut certainement l'intention de reprendre sa
première rédaction pour donner à l'ouvrage plus de cohésion, plus
d'harmonie, pour rétablir enfin la chronologie un peu confuse des
chapitres consacrés à son enfance et à sa première jeunesse.
Il voulait consacrer au moins deux volumes à son autobiographie; la
page 249 porte cette note: «Laisser le n° 249 à cette page et aller
ainsi jusqu'à 1.000.» Et je trouve sur la feuille contenant la table
du troisième tome cette mention: «Chapitre 42 [XLVII de la présente
édition] commencera le quatrième volume.» Or, de ce quatrième volume,
Stendhal a écrit à peine un chapitre.
Il s'était également proposé d'établir un texte définitif, puisqu'il
note à la page 783 de son manuscrit: «A placer ailleurs en
recopiant[10].»
Malheureusement, le ministre des Affaires étrangères accorda un congé
au consul de France à Cività-Vecchia; et, laissant là souvenirs et
réflexions, Beyle partit pour Paris. Son congé se prolongea pendant
trois ans. Au retour, la _Vie de Henri Brulard_ était oubliée, elle ne
fut jamais achevée, ni corrigée.
Stendhal avait, avant d'écrire, dressé un plan général de son
autobiographie. Le voici, tel qu'il nous est parvenu:
«Division.
Pour la clarté, diviser cet ouvrage ainsi:
Livre premier.
«De sa naissance à la mort de madame Henriette Gagnon.
Livre second.
«Tyrannie Raillane (ainsi nommée non pour sa forme, mais
pour ses effets pernicieux).
Livre 3.
«Le maître Durand.
Livre 4.
«L'École centrale, les mathématiques jusqu'au départ pour
Paris, en novembre 1799.
«Diviser en chapitres de vingt pages.
«Plan: établir les époques, couvrir la toile, puis, en
relisant, ajouter les souvenirs, par exemple:
1° l'abbé Chélan;--2° _je me révolte_ (l'ouvrier chapelier,
journée des Tuiles[11]).»
De ce plan si soigneusement établi, ne prévoyant cependant que la
première partie de l'ouvrage, Stendhal n'a pu respecter le cadre. Ses
souvenirs étaient, chronologiquement, trop confus, et le nombre des
épisodes trop inégal pour chacun des quatre livres projetés: les faits
du temps de la «tyrannie Raillane» et ceux du «maître Durand»,
par exemple, ont une importance bien différente. Aussi, en cours de
rédaction, Stendhal ébauche-t-il un nouveau plan, le livre II devant
commencer à son premier séjour à Paris. Division sans doute aussi
précaire que la première, puisque l'auteur ne prévoit pas un livre III
lorsqu'il raconte son départ de Paris et son voyage jusqu'à Milan, à la
suite de l'armée de réserve.
Cette difficulté de proportionner à peu près également plusieurs
livres, Stendhal la retrouve lorsqu'il s'agit de partager l'ouvrage
en chapitres. Nous l'avons vu tout à l'heure indiquer une division «
en chapitres de vingt pages». Dans le fait, cette méthode est _à peu
près_ respectée, mais elle a été appliquée _a posteriori._ La _Vie de
Henri Brulard_ a été écrite sans souci de chapitres divers, à part
quelques périodes bien déterminées, qui exigeaient une coupure nette ou
racontaient une anecdote spéciale: le chapitre III, où commencent les
souvenirs de Beyle, le chapitre X, qui narre le début du préceptorat
Durand, le chapitre XI, Amar et Merlinot, le chapitre XII, épisode
du billet Gardon, le chapitre XIII, premier voyage aux Échelles, le
chapitre XIV, mort du pauvre Lambert, le chapitre XXXI, commencement
de la passion pour les mathématiques, le chapitre XXXVI, Paris.
Plus on va, moins la division est précise. Stendhal, emporté par la
passion, jette ses souvenirs, pêle-mêle, sur le papier, au fur et à
mesure qu'ils lui viennent à l'esprit; puis, en revoyant une première
fois son ébauche, il intercale, de vingt en vingt pages environ, un
feuillet _bis_; ce feuillet indique la séparation du chapitre, dont il
reproduit généralement la première page, ou seulement les premières
lignes; enfin, ce premier travail une fois terminé, les chapitres sont
numérotés.
Travail factice, on le voit, et que Stendhal considérait lui-même
comme provisoire, puisqu'il écrit à la fin de la table qui termine
le premier volume: «Je laisse les chapitres XIII et XIV pour les
augmentations à faire à ces premiers temps. J'ai quarante pages écrites
à insérer[12].»
Stendhal doit cette incertitude dans la division et dans la mise en
place de certains de ses chapitres à l'inexactitude de sa chronologie.
Il connaît mal les dates auxquelles tels ou tels événements se sont
passés. Il en convient à plusieurs reprises dans son texte: «Il
faudrait, dit-il par exemple dans une note, acheter un plan de Grenoble
et le coller ici. Faire prendre les extraits mortuaires de mes parents,
ce qui me donnerait des dates, et l'extrait de naissance de _my dearest
mother_ et de mon bon grand-père[13].»
Nous retrouvons pareille incertitude dans la division matérielle des
chapitres. J'en veux seulement pour preuve les chapitres XV et XVIII de
la présente édition.
Stendhal avait d'abord songé à incorporer le chapitre XV au chapitre
XVII: il a d'abord occupé les feuillets 256 à 268, et le feuillet 255
fait précisément partie du chapitre XVII[14]. Ce feuillet, au reste,
se termine par ces mots, qui ont été rayés: «Ma pauvre mère dessinait
fort...», et d'autre part l'ancien feuillet 256 continuait ainsi: «
... bien, disait-on dans la famille.» Puis, Stendhal s'est ravisé, il
a songé à placer le chapitre XV après le chapitre XVI: la dernière page
de celui-ci est la deux cent quarante-huitième du manuscrit, et notre
chapitre XV porte une nouvelle numérotation 249 à 260. Enfin, l'auteur
s'est rendu compte que ce passage ne pouvait convenir ni à l'une, ni à
l'autre place, et il a pris le parti de le placer ailleurs, «_after
the death of poor Lambert_», après le récit de la mort du domestique
Lambert, et d'en faire un chapitre spécial.
Même difficulté pour le chapitre de «la première communion», le
dix-huitième de la présente édition. Stendhal l'avait d'abord incorporé
au chapitre X, «le maître Durand»: les deux passages, en effet,
portent la même date, 10 décembre 1835, et l'un devait suivre l'autre,
puisque les deux premiers feuillets du chapitre XVIII ont été chiffrés
168 et 169; puis un regret est venu, Beyle a continué son chapitre sans
numéroter les pages et, incertain de la place définitive, il a inscrit
dans son manuscrit deux mentions contradictoires; en tête du chapitre,
on lit: «A placer après _Amar et Merlinot_», et d'autre part, à
la fin du chapitre XVII, après le feuillet 259, une note indique: «
_First_ communion, à 260.» C'est la place que j'ai choisie, et c'est
bien celle que lui attribuait Stendhal, puisqu'il a laissé sans les
numéroter les feuillets 260 à 273, entre lesquels il a fait relier
et le récit de sa première communion et ce hors-d'œuvre intitulé: «
Encyclopédie du XIXe siècle», que j'ai rejeté parmi les
annexes[15].
* * * * *
La _Vie de Henri Brulard_, telle qu'elle nous est parvenue, est donc
une ébauche, un amoncellement de matériaux ramassés en vue de la
construction d'une œuvre plus parfaite. Stendhal n'a exécuté qu'une
partie du plan qu'il s'était tracé: il a «établi les époques», il a «
couvert la toile», niais il n'a pu «en relisant ajouter les souvenirs
», ou, plus exactement, _tous_ les souvenirs. La valeur littéraire de
l'ouvrage y perd peut-être, mais de quels avantages cette perte légère
est-elle compensée! Nous y trouvons d'abord un Stendhal sincère, ou,
plus exactement, aussi sincère qu'il peut l'être, car il dit lui-même:
«Je n'ai pas grande confiance, au fond, dans tous les jugements dont
j'ai rempli les 536 pages précédentes. Il n'y a de sûrement vrai que
les sensations; seulement, pour parvenir à la vérité, il faut mettre
quatre dièses à mes impressions. Je les rends avec la froideur et les
sens amortis par l'expérience d'un homme de quarante ans[16].»
C'est Beyle jugé par Beyle, seulement à trente-cinq ou quarante-cinq
ans de distance! Mais on y trouve aussi le Beyle de cinquante-deux ans,
et celui-là tout entier. Le texte foisonne de jugements contemporains;
de plus, de précieuses notes illustrent le manuscrit, soit dans les
marges, soit en haut des feuillets, soit au verso. Au fur et à mesure
qu'il écrit, Stendhal explique sa pensée, la justifie, et raconte ses
impressions ou ses actions du jour.
C'est ainsi qu'il s'excuse d'écrire ses Mémoires: «Droit que j'ai
d'écrire ces Mémoires: quel être n'aime pas qu'on se souvienne de
lui[17]?» Il s'excuse en même temps d'avoir dit souvent du mal de
ses parents: «Qui pense à eux aujourd'hui que moi, et avec quelle
tendresse, à ma mère, morte depuis quarante-six ans? Je puis donc
parler librement de leurs défauts. La même justification pour
Mme la baronne de Barckoff, Mme Alexandrine
Petit, Mme la baronne Dembowski[18] (que de temps que je
n'ai pas écrit ce nom!), Virginie, deux Victorines, Angela, Mélanie,
Alexandrine, Métilde, Clémentine, Julia, Alberthe de Rubempré, adorée
pendant un mois seulement.»
Il découvre un peu sa méthode d'investigation psychologique: «Je
rumine sans cesse sur ce qui m'intéresse, à force de le regarder dans
des _positions d'âmes_ différentes, je finis par y voir du nouveau,
et je le fais changer d'aspect[19].» Plus loin, c'est un peu de sa
méthode de composition qui transparaît: «Style, ordre des idées.
Préparer l'attention par quelques mots en passant: 1° sur Lambert;--2°
sur mon oncle, dans les premiers chapitres[20]». Et ailleurs: «
Idée: aller passer trois jours à Grenoble, et ne voir Crozet _que le
troisième jour._ Aller seul, incognito, à Claix, à la Bastille, à La
Tronche[21].»
Son style aussi le préoccupe; il écrit, au hasard d'une marge: «
Style: pas de style soutenu[22].» Cependant, il châtie sa langue,
de nombreuses ratures en témoignent. Et, une fois, il écrit deux
phrases de même sens, et note en face: «Style: choisir des deux
rédactions[23].» Il va jusqu'à juger ses effets: «Style. Ces mots,
_pour un instant_, sont un repos pour l'esprit; je les eusse effacés
en 1830. mais, en 1835, je regrette de ne pas en trouver de semblables
dans le _Rouge_[24].» Son ironie s'exerce même à ses propres dépens:
racontant la journée des Tuiles, qui marque le prélude de la
Révolution à Grenoble, la mort de l'ouvrier chapelier et l'agitation
de cette ridicule bonne femme qui se «révolte», il ajoute après
coup cette phrase: «Le soir même, mon grand-père me conta la mort de
Pyrrhus; «et il remarque en note: «Cette queue savante fait-elle
bien[25]?» Il connaît si bien son caractère qu'il écrit en marge du
chapitre VII: «Idée. Peut-être, en ne corrigeant pas ce premier jet,
parviendrai-je à ne pas mentir par vanité[26].»
Le sort de son livre le préoccupe. Il pense à intéresser le public: «
Non laisser cela tel quel. Dorer l'histoire Kably, peut-être ennuyeuse
pour les Pasquier de cinquante ans. Ces gens sont cependant l'élite
des lecteurs[27].» Mais il se décourage parfois, il doute du succès,
et s'écrie mélancoliquement: «Qui diable pourrait s'intéresser aux
simples mouvements d'un cœur, décrits sans rhétorique[28]?» Ou encore:
«J'ai été fort ennemi du mensonge en écrivant, mais n'ai-je point
communiqué au lecteur bénévole l'ennui qui me faisait m'endormir
au milieu du travail, au lieu des battements de cœur du n° 71,
Richelieu[29]?»
Stendhal serait bien rassuré, s'il revenait parmi nous, en voyant avec
quelle passion son récit autobiographique a été étudié et commenté, et
quel cas ses fidèles font de ses confessions!
* * * * *
Le manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_ a un autre intérêt encore: il
contient de minutieux détails sur la vie au jour le jour d'Henri Beyle.
Un petit nombre de privilégiés ont eu le bonheur de voir de leurs yeux
le précieux manuscrit, c'est pourquoi nous avons tenu à reproduire
aussi minutieusement que possible, dans les notes placées à la fin de
l'ouvrage, la plupart des observations, réflexions et «idées» de
Stendhal.
L'auteur nous raconte les plus petits détails de son existence, tant
à Rome qu'à Cività-Vecchia. Nous savons qu'il quitta la ville des
papes le 3 ou le 4 décembre 1835 pour rejoindre son poste, qu'il fit
un nouveau séjour à Rome entre le 11 ou le 12 décembre 1835 et le
24 février 1836, et qu'il y revint encore, après un court séjour à
Cività-Vecchia, le 19 mars suivant.
Nous savons aussi que le mois de décembre fut froid, à Rome, en 1835.
Le 17, le pauvre Stendhal avoue: «Je souffre du froid, collé contre ma
cheminée. La jambe gauche est gelée.» Le lendemain, encore, «froid de
chien, avec nuages et soleil», et trois jours après, le 21, «pluie
infâme» et «continue». Le 27, la chaleur n'est pas revenue, Stendhal
a «froid aux jambes, surtout aux mollets, un peu de colique, envie de
dormir. Le froid et le café du 24 décembre m'a donné sur les nerfs. Il
faudrait un bain, mais comment, avec ce froid?» Le 4 janvier 1836, il
est auprès de son feu, «se brûlant les jambes et mourant de froid au
dos». La santé, au reste, n'est pas très bonne: «A trois heures, idée
de goutte à la main droite, dessus; douleur dans un muscle de l'épaule
droite.» Puis, c'est de nouveau la pluie au commencement de février;
le 4, Beyle va voir le Tibre qui «monte au tiers de l'inscription sous
le pont Saint-Ange».
La température de Cività-Vecchia est plus clémente, car, le 6 décembre
1835, on peut s'habiller «la fenêtre ouverte, à neuf heures et demie;
impossible à Rome, plus froide l'hiver».
Mais qu'on s'ennuie dans ce triste port de mer! Tout excède Stendhal:
les habitants de Cività-Vecchia, qui ne peuvent soutenir la moindre
conversation spirituelle, le chancelier du consulat, Lysimaque
Tavernier, sa charge elle-même, qu'il appelle avec dédain le «métier
», le «gagne-pain». Aussi, notre consul passe-t-il le plus clair
de son temps à Rome; là, du moins, les distractions ne manquent pas.
Beyle assiste, le 2 décembre, à une messe de Bellini chantée à San
Lorenzo-in-Damaso, admire le pape officiant à Saint-Pierre le jour de
Noël, entend une messe grecque le 6 janvier et écoute, le 31 mars, les
«vieux couplets barbares en latin rimé» du _Stabat Mater_, qui, du
moins, ne sont pas infestés d'«esprit à la Marmontel».
Le «métier» l'occupe toujours, mais peu, et il se console en lisant
les œuvres du président de Brosses, le _Chatterton_ d'Alfred de Vigny,
le _Scarabée d'Or_ d'Edgar Poë, en écrivant à ses amis Di Fiore, de
Mareste, Romain Colomb. Il visite musées et expositions de peinture,
et se promène dans les jardins de la villa Aldobrandini ou à San
Pietro-in-Montorio, où l'idée de raconter sa vie lui vint, en 1832.
Il dîne en ville, va au bal et y ébauche même une intrigue avec la
_comtesse Sandre_, du 8 au 17 février. Quoique la musique romaine soit
mauvaise, le concert l'attire, et le 19 décembre il écoute jouer la
_Filarmonia._
Il se garderait de négliger le spectacle, qui l'a toujours passionné,
et fréquente assidûment le théâtre _della Valle._ Il y entend,
notamment, une «comédie de Scribe, par Bettini»; il y passe la soirée
du 31 décembre 1835 et termine l'année, de onze heures trois quarts à
minuit, chez M. Linpra, en devisant devant le feu avec son jeune ami
Don Philippe Caetani.
Cependant, nous l'avons déjà vu, Rome l'ennuie, il aspire à quitter
l'Italie, et reçoit avec joie la lettre ministérielle qui lui accorde
un congé. Des projets de voyage l'occupent: il ira en bateau à vapeur
jusqu'à Marseille et y prendra la malle-poste, fût-ce celle de Toulouse
ou de Bordeaux, afin d'éviter la route de Paris par Valence, Lyon,
Semur et Auxerre, villes trop connues, dont le souvenir le remplit de
dégoût.
* * * * *
Le manuscrit de la _Vie de Henri Brulard_ nous raconte tout cela, et
beaucoup d'autres menus détails encore. Il vit, et de la vie la plus
intense, il nous dit fidèlement les petites joies, les petits soucis
du grand écrivain, il est le témoin le plus sûr d'une tranche de sa
vie pendant quatre mois. Le lecteur ne me reprochera pas, je l'espère,
d'avoir présenté les à-côtés du livre avant de lui en donner le texte
enfin complet et, je veux croire, définitif.
Je dois cependant dire encore quelques mots de ce manuscrit, si
précieux dans l'histoire de la pensée et de la méthode stendhaliennes.
Tout y est particulier, personnel, original: l'écriture, la
ponctuation, l'orthographe, la forme même des noms.
L'écriture, d'abord. Tout le monde connaît cette graphie fantaisiste,
inquiète, élégante parfois mais plus souvent presque illisible, «en
pieds de mouche», comme l'avoue Stendhal lui-même. On en trouvera
des spécimens caractéristiques au cours de ces deux volumes. Il faut
un œil exercé pour lire intégralement le manuscrit de la _Vie de
Henri Brulard_, encore certains mois échappent-ils même à ceux qui
fréquentent le plus assidûment les papiers stendhaliens.
Beyle mettait d'ailleurs, à écrire mal, une sorte de coquetterie. Il
considérait ses grimoires comme une bastille difficilement vulnérable,
accessible aux seuls initiés. Il dit quelque part à ce sujet: «La
vergogne de voir un indiscret lire dans mon âme en lisant mes papiers
m'empêche, depuis l'âge de raison, ou plutôt pour moi de passion,
d'écrire ce que je sens[30].» Il faut croire qu'il jugea son écriture
suffisamment indéchiffrable en rédigeant la _Vie de Henri Brulard_,
car une des notes marginales porte: «Ma mauvaise écriture arrête
les indiscrets.» Paroles qu'on jugerait naïves chez un autre que
lui--car, après tout, le meilleur moyen de n'être jamais lu est de ne
pas écrire!--mais qui n'étonnent pas de la part de cet esprit souvent
mystificateur et toujours en contradiction avec lui-même.
La vérité est plus simple, et Beyle n'est pas poussé à mal écrire par
le désir de n'être pas lu. Son écriture a toujours été déplorable;
celle de la jeunesse est déjà très défectueuse, et Stendhal va même
jusqu'à dire que son griffonnage de 1800, du temps qu'il était commis
auxiliaire au ministère de la Guerre, était «bien pire» que celui de
1836[31]. Affirmation d'ailleurs inexacte: l'écriture de 1800 est, du
moins en général, assez lisible.
En fait, Beyle a toujours écrit fort vite[32]. Son esprit vif et mobile
obligeait sa main à suivre le cours rapide de ses idées. Et, constatant
le résultat de cette méthode: «Voilà, s'écrie-t-il, comment j'écris
quand la pensée me talonne. Si j'écris bien, je la perds[33].» Il
répond en ces termes aux reproches de Romain Colomb: «Comment veut-on
que j'écrive bien, forcé d'écrire aussi vite pour ne pas perdre mes
idées[34]?»
Et puis, Stendhal écrit sa _Vie de Henri Brulard_ en hiver: il fait
froid, et le soir tombe vite. Il confesse, le 1er janvier
1836, en écrivant la vingt-sixième page de la journée: «Toutes les
plumes vont mal, il fait un froid de chien; au lieu de chercher à bien
former mes lettres et de m'impatienter, _io tiro avanti._» La passion
d'écrire domine son impatience. Emporté par son sujet, il est parfois
étreint par l'émotion, il laisse tomber le jour sans s'en apercevoir,
et note alors en marge: «Écrit à la nuit tombante», ou: «Écrit de
nuit», ou encore: «Écrit absolument de nuit.» Il est à remarquer que
les passages les plus particulièrement difficiles à déchiffrer sont
précisément ceux qu'il a écrits avec le plus de passion: le récit de
la mort de sa mère, le premier séjour aux Échelles, le souvenir de
l'arrivée à Milan, et certains passages où il cherche à s'analyser plus
profondément.
Une autre particularité complique les difficultés de lecture: c'est
ce que j'appellerai le _jargon_ de Stendhal. Certains mots paraissent
illisibles d'abord, incompréhensibles ensuite; or, ce sont tout
simplement des anagrammes; l'auteur s'est contenté d'en intervertir les
syllabes ou les lettres.
Le plus connu de ces anagrammes est le mot _jésuite_, que Stendhal
écrit le plus souvent _tejé_, ou encore _tejésui, tejessui._ Cette
méthode est, la plupart du temps, appliquée à des mots d'ordre
religieux ou politique; Beyle, avec sa prudence habituelle et sa
crainte maladive de la police, jargonne alors à plaisir: le jésuitisme
devient _tistmejésui_, la religion s'écrit _gionreli_, ou _gionré_,
ou abréviativement, _gion_; le prêtre est un _reprêt_, les prêtres,
des _trespré_, le vicaire, un _cairevi_; un dévot est un _votdé_,
une absurde dévotion, _surdeab tiondévo_; les pairs sont _sairp_ ou
_sraip_; des opinions républicaines deviennent _kainesrépubli_, et le
congé qu'a demandé le consul de France s'appelle un _gékon._ Les noms
propres sont aussi déformés, puisque Rome est mué en _Omar_ ou _Mero_,
M. Daru en M. _Ruda_, et le ministre Molé en _Lémo._ D'autres fois,
Stendhal se contente d'écrire la première lettre du mot: au lecteur de
deviner le reste. Enfin, la langue anglaise vient à son secours: Dieu
est traduit _God_, et un roi s'appelle un _king._
Ces continuelles transpositions rendent souvent la lecture du texte
assez pénible, aussi ai-je rétabli les formes régulières, et indiqué en
note la forme originale. Mais j'ai conservé les mots en anglais et en
italien, dont Stendhal aimait à charger son style.
Mon respect du texte n'est pas allé non plus jusqu'à reproduire
l'orthographe parfois fantaisiste de l'auteur; outre qu'il emploie
des formes orthographiques maintenant désuètes, il tombe parfois
dans l'irrégularité absolue. Il s'en excuse à plusieurs reprises, et
remarque, par exemple: «Voilà l'orthographe de la passion: _orreur!_
» Ou bien: «Voilà déjà que j'oublie l'orthographe, comme il m'arrive
dans les grands transports de passion!»
Ce tempérament passionné rend aussi la ponctuation des plus
irrégulières. Stendhal eut rarement le souci de la virgule, du
point et virgule, voire même du point. Il laissait à ses éditeurs
le soin de mettre au net sa rédaction. Je n'ai cru devoir respecter
scrupuleusement que ses coupures d'alinéas. J'estime que l'alinéa est
plus qu'une élégance typographique, il marque les étapes de la pensée
d'un écrivain.
* * * * *
J'aurai donné une idée complète du manuscrit de la _Vie de Henri
Brulard_ en décrivant encore deux de ses particularités.
Il forme, je l'ai déjà dit, trois gros volumes in-quarto, plus
deux cahiers. C'est beaucoup pour 878 pages, même écrites au recto
seulement, et pourvues parfois de _bis_, de _ter_ et même de _quater._
Mais Beyle a laissé de nombreuses pages blanches à la fin, souvent même
au milieu des chapitres. Dans quel but? Cela est difficile à démêler.
Mieux vaut ne rien dire que d'échafauder de hasardeuses hypothèses.
Enfin, le manuscrit est accompagné d'une vingtaine de gravures
au trait; la plupart ont été insérées dans le premier volume,
quelques-unes ornent le second, et le troisième en est complètement
dépourvu. Ces gravures reproduisent des tableaux de vieux maîtres
italiens aimés de Beyle: Pérugin, Mantegna, Titien, et surtout Raphaël
et le Dominiquin. Certaines proviennent d'une revue d'art alors en
faveur: _L'Ape Italiana._ Deux d'entre elles portent des notes au
crayon, hâtivement griffonnées par Stendhal. Au bas de la Vocation
des saints Pierre et André, l'auteur a écrit: «A Saint-André _della
Valle_, admirable Dominiquin»; et, sous la Sainte Famille d'Annibal
Carrache, il note: «Physionomie commune: les grands peintres ne
vivaient qu'avec des ouvriers, Annibal Carrache par exemple (la Reine
de Saba, aux Loges de Raphaël, canaille).»
Outre ces gravures, Stendhal a joint au premier volume un petit
portrait à l'aquarelle, peu poussé, mais de facture large et agréable.
Il note de sa main que ce portrait est celui de Don Philippe Caetani.
Deux ébauches au crayon accompagnent le portrait; des légendes de
Stendhal annoncent le «baron Aulajani» et la «main de la comtesse
Sandre». Une note de Casimir Stryienski attribue le portrait de Don
Philippe--dubitativement d'ailleurs et sans aucune preuve--à Abraham
Constantin, peintre sur porcelaine et miniaturiste, fort lié avec
Beyle, et qui effectivement séjournait à Rome en 1835.
* * * * *
Telle est cette masse touffue et cependant si vivante qui constitue le
manuscrit de la _Vie de Henri Brulard._
Avec une piété fidèle, j'ai reproduit ce manuscrit dans son
intégralité. En supprimant certaines parties, en en abrégeant d'autres,
on risque de diminuer l'œuvre et d'égarer soit les biographes, soit
les critiques. Sur la foi de l'édition de Casimir Stryienski M. Arthur
Chuquet, l'auteur de _Stendhal-Beyle_, s'étonne (page 5) que Stendhal
ait à peine mentionné ses camarades d'enfance, et n'ait pas dit un mot
de Crozet. Étonnement injustifié, surtout en ce qui concerne Crozet.
A dire vrai, les éditions de Casimir Stryienski, aussi bien celle de
1890 que celle de 1912, ont laissé beaucoup d'inédit dans le texte de
la _Vie de Henri Brulard_, surtout dans la période de la formation
intellectuelle du jeune Beyle. Elles sont souvent inexactes dans
la lecture et ont même, une fois, ajouté au texte de Stendhal une
réflexion de Romain Colomb.
Loin de moi la pensée d'en faire un grief à Casimir Stryienski. Son
mérite est assez grand, et il a rendu trop de services aux fidèles de
Stendhal, pour qu'on ne puisse lui pardonner des péchés, en somme,
véniels.
Et, grâce à lui, cette _Vie de Henri Brulard_ est bien autre chose
qu'une banale réédition[35].
Henry Debraye.
[Footnote 1: Par une erreur inconcevable, le premier feuillet a été
relié avec le manuscrit R 5.886. tome XII, fol. 3.]
[Footnote 2: Nous ne pouvons, malheureusement, reproduire tous ces
dessins. Mais on les trouvera décrits aussi minutieusement que possible
dans les notes et, d'autre part, résumés en grand nombre, dans deux
planches de la présente édition: _Grenoble en 1793_ et _Plan de
l'appartement du docteur Gagnon._]
[Footnote 3: Feuillet de garde, en tête du tome III du manuscrit.]
[Footnote 4: R .900, fol. 09 v° vl 70 v°.]
[Footnote 5: Le _Chasseur vert_ devint _Lucien Leuwen_, publié pour la
première fois, en 1894, par M. Jean de Mitty.]
[Footnote 6: Tome III du manuscrit, dernier feuillet.]
[Footnote 7: La clef annoncée par Stendhal n'existe pas. Il n'y a plus
lieu, d'ailleurs, de respecter exactement celte volonté du testateur:
les noms cités par lui sont devenus historiques pour la plupart.]
[Footnote 8: Manuscrit R 5.896, vol. XII, fol. 3 v°.--Stendhal ajoute
à côté: «_Vie de Henri Brulard_. Conditions: 1° N'imprimer qu'après
mon décès; 2° Changer absolument tous les noms de femmes; 3° Ne changer
aucun nom d'homme. Cività-Vecchia, le 30 novembre 1835. H. Beyle.»]
[Footnote 9: Tome 1er du manuscrit, feuillet de garde.--Les
autres testaments ou fragments de testaments se trouvent aux feuillets
7 _bis_, 59 v°, 511 v°, 554 v° et 572 v°. Le lecteur les trouvera
dans les notes de la présente édition correspondant à ces passages du
manuscrit.]
[Footnote 10: Voir chapitre XLII.]
[Footnote 11: Ce plan se trouve dans R 5.896, tome XII, fol. 2.]
[Footnote 12: Ces quarante pages se trouvent clans le cahier R 300.
Elles constituent les chapitres XIII et XV de la présente édition.]
[Footnote 13: Cette note est placée à la fin du cahier R 300, fol. 68
v°.]
[Footnote 14: Le fol. 255 se termine par cette phrase: «Pendant plus
d'un mois, je fus fier de cette vengeance; j'aime cela dans un enfant.
» (Tome I, p. 200 de la présente édition.)]
[Footnote 15: Cf. la note placée en tête du chapitre XVIII, tome II, p.
249.--L'«Encyclopédie du XIXe siècle» est la deuxième des
annexes, tome II, p. 311.]
[Footnote 16: Chapitre XXXIV, tome II, p. 57-58.]
[Footnote 17: Cette note est placée à la fin du cahier R 300, fol. 08
v°.--La note citée un peu plus loin est écrite sur ce même feuillet.]
[Footnote 18: La seconde est Alexandrine, la troisième Métilde, que
Stendhal cite plus loin dans la même phrase.]
[Footnote 19: Chapitre XXXI.]
[Footnote 20: Chapitre V.]
[Footnote 21: Chapitre XIV.]
[Footnote 22: Chapitre XXV.]
[Footnote 23: Chapitre XXX. La rédaction écartée a été rayée au crayon
par Stendhal.]
[Footnote 24: Chapitre XV. Stendhal vient d'écrire: «J'emprunterai
pour un instant la langue de Cabanis.»]
[Footnote 25: Chapitre V.]
[Footnote 26: Chapitre VII.]
[Footnote 27: Chapitre XXV.]
[Footnote 28: Chapitre XXXIV.]
[Footnote 29: Écrit le 6 avril 1830, avant de partir en congé, sur un
feuillet de garde du volume III.]
[Footnote 30: Lettre à Romain Colomb, du 4 novembre 1834.]
[Footnote 31: Chapitre XLI.]
[Footnote 32: J'ai écrit horriblement vite douze ou quinze volumes
in-octavo, que M. de Stendhal a imprimés. (Lettre à Romain Colomb citée
ci-dessus.)]
[Footnote 33: Chapitre XXX.]
[Footnote 34: Chapitre XX.--Stendhal écrit encore, un peu plus loin: «
Justification de ma mauvaise écriture: les idées me salopent et s'en
vont si je ne les saisis pas. Souvent, mouvement nerveux de la main.»]
[Footnote 35: J'ai l'agréable devoir de remercier, à cette place, tous
ceux qui ont bien voulu m'assister de leur expérience. J'adresse en
particulier l'expression de ma gratitude à M. Georges Cain, Stendhalien
passionné et Parisien érudit, ainsi qu'à mes aimables concitoyens
Grenoblois, M. Edmond Maignien, bibliothécaire municipal, le dévoué
et compétent gardien des manuscrits de Stendhal; M. Samuel Chabert,
professeur à la Faculté des Lettres, dont la notice sur la Maison
natale d'Henri Beyle complète le présent ouvrage, et M. Émile Robert,
architecte municipal, un de ceux qui connaissent le mieux l'ancien
Grenoble.]