Une lettre de Henri Beyle annonçait, le 11 novembre 1832, au libraire
parisien Levavasseur: «J'écris maintenant un livre qui peut-être est
une grande sottise; c'est _Mes Confessions_, au style près, comme
Jean-Jacques Rousseau, avec plus de franchise.» Suivait un plan
sommaire du nouvel ouvrage: «J'ai commencé par la campagne de Russie
en 1812... A côté de la campagne de Russie et de la cour de l'Empereur,
il y a les amours de l'auteur; c'est un beau contraste.»
Stendhal faisait-il allusion à une première rédaction de son
autobiographie, qu'il intitula plus tard la _Vie de Henri
Brulard_?--C'est possible, mais peu probable, nous le verrons tout à
l'heure; en tout cas, rien n'est resté de ce premier essai. Aurait-il
été détruit par son auteur? Ce serait bien extraordinaire, car Beyle
fut toujours très soucieux de conserver la moindre page de ses écrits.
Dès 1832, cependant, Stendhal se préoccupait de raconter les
différentes péripéties de son existence. Il écrivait, de
Cività-Vecchia, le 12 juin, à son ami Di Fiore: «Quand je suis exilé
ici, j'écris l'histoire de mon dernier voyage à Paris, de juin 1821 à
novembre 1830. Je m'amuse à décrire toutes les faiblesses de l'animal;
je ne l'épargne nullement...» Mais cette histoire porte le titre de
_Souvenirs d'Egotisme_, elle n'a rien de commun avec la _Vie de Henri
Brulard._
En 1833, nouvelle tentative: le 15 février, Beyle commence les
_Mémoires de Henri B._, mais écrit à peine les quelques pages du
premier chapitre du livre I, que nous donnons en annexe de la présente
édition.
Enfin, il se décida en 1835: le 23 novembre, il commençait son
autobiographie, qu'il appela _Vie de Henri Brulard_, et dont il écrivit
sans désemparer près de neuf cents pages.
Son idée de 1832 le hantait encore: Stendhal débute ainsi: «Je me
trouvais ce matin, 16 octobre 1832...,» et affirme, quelques pages
plus loin: «Je ne continue que le 23 novembre 1835.» Fantaisie
d'écrivain, car le premier feuillet porte bien la date du 23 novembre
1835, et celle du 16 octobre 1831 (sic), mise en surcharge, a été
ajoutée postérieurement, lorsque Beyle a revu sa première rédaction:
les mots: 16 octobre 1831, et les corrections, sont de la même encre.
Le manuscrit, tel que le possède la Bibliothèque municipale de
Grenoble, est formé de trois gros volumes, cotés R 299, du format 300
sur 210 millimètres, que Beyle lui-même fit relier, et, en outre, de
deux cahiers, l'un compris dans le carton côté R 300, l'autre relié
avec le tome XII de la collection en vingt-huit volumes, cotée R 5.896.
Les trois volumes reliés contiennent respectivement les feuillets 2[1]
à 248, 249 à 500, et 501 à 796; la fin de l'ouvrage (fol. 797 à 808)
est dans le tome XII de la collection R 5.896; enfin, le cahier R 300
comprend (dans cet ordre) les chapitres XV, XIII et V de la présente
édition. Le papier est rugueux, de couleur verdâtre, sauf à partir du
feuillet 708, dans un angle duquel Stendhal a noté: «Nouveau papier,
acheté à Cività-Vecchia.»
Stendhal n'a pas économisé son papier: il a couvert seulement le recto
des feuillets, son écriture est large, les lignes sont très espacées.
Mais il corrigeait souvent, ajoutait à son texte, l'accompagnait
de réflexions; aussi, en beaucoup d'endroits, les marges, les
interlignes, le verso des pages ont été abondamment surchargés.
Enfin, le texte lui-même ou bien le verso des feuillets est illustré de
nombreux plans, dessinés à la diable, sans recherche des proportions ni
de l'échelle, et cependant, en général, exacts dans l'ensemble. On se
rappelle, en voyant ces croquis de mathématicien, que Beyle a préparé
l'École polytechnique; ils dénotent un très grand souci de précision
et permettent au lecteur de comprendre sans peine le texte[2]. Ils
localisent, bien souvent, la situation exacte d'un évènement, et
surtout d'une maison, d'un magasin. En plusieurs endroits, la légende
qui accompagne le plan de Grenoble en 1793, annexé à la présente
édition, a été précisée, après vérification, au moyen des dessins du
manuscrit.
La _Vie de Henri Brulard_ se présente comme très homogène de pensée
et de composition; elle a été écrite, presque sans interruption,
entre le 23 novembre 1835 et le 17 mars 1836, tantôt à Rome, tantôt
à Cività-Vecchia. Stendhal occupait tous ses moments de loisir à sa
nouvelle œuvre, et en rédigeait en moyenne dix pages par jour, ou
plutôt, comme il le dit lui-même dans l'une des notes marginales de
son manuscrit, «ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour et, les
jours de courrier, quatre ou cinq, ou pas du tout». Au reste, «aucun
travail les jours de voyage et le soir d'arrivée».
Le résultat de ce travail est du plus haut intérêt pour le biographe
et le critique, non seulement à cause du texte lui-même, mais aussi
à cause des notes et des observations que Stendhal a semées dans les
marges et au verso des feuillets. Manuscrit vivant entre tous, où
l'auteur se raconte avec toute la sincérité dont il est susceptible,
où parfois il se juge lui-même, où très souvent il met le lecteur au
courant des plus petits faits de sa vie journalière; aussi, l'ouvrage
est à la fois la synthèse de l'enfance et de la jeunesse de Beyle, et
le tableau de son existence en Italie, ou plus exactement à Rome, à la
fin de 1835 et au commencement de 1836.
Cette autobiographie est certainement, de tous ses livres, celui que
Stendhal a composé avec le plus de plaisir. Il dit, le premier jour: «
J'ai fait allumer du feu et j'écris ceci, sans mentir, j'espère, sans
me faire illusion, avec plaisir, comme une lettre à un ami.» Et il
ajoute encore, le 6 avril 1836, après avoir rédigé la dernière page[3]:
«Écrire ce qui suit était une consolation.»
C'est même plus que du plaisir, c'est de la passion: à mesure que les
souvenirs reviennent en foule, l'écriture se précipite, de mauvaise
devient parfois énigmatique, surtout lorsque Beyle, emporté par son
sujet, laisse tomber le jour et trace dans l'obscurité des signes
presque indéchiffrables.
Il est facile de constater, d'ailleurs, que la passion l'entraîne.
Au début, Stendhal est résolu à produire une œuvre bien écrite et
bien composée. Puis, le chaos de ses souvenirs l'embarrasse, le flot
des pensées fait bouillonner tumultueusement le style, qui se charge
d'incidentes, de parenthèses, de réflexions qui n'ont rien de commun
avec le sujet, si bien que cet aveu échappe à l'auteur: «En relisant,
il faudra effacer, ou mettre à une autre place, la moitié de ce
manuscrit.»
La _Vie de Henri Brulard_, en effet, telle que nous la possédons, n'est
qu'une ébauche, et une ébauche inachevée. On dirait d'un livre écrit
en voyage; et, de fait, c'est un peu cela: Beyle résidait le moins
possible au siège de son consulat, et passait le plus clair de son
temps à Rome; son manuscrit fit donc plusieurs fois le trajet de Rome
à Cività-Vecchia. Et puis, le nerveux écrivain accuse d'autres causes:
les devoirs de sa charge de consul, qu'il appelle dédaigneusement
le «métier», ensuite le froid de l'hiver, et surtout l'ennui qui
l'accable au milieu des «sauvages» d'Italie. Lui-même explique
cet état d'esprit dans une longue note ajoutée à l'un des cahiers du
manuscrit[4]:
«Pourquoi Rome m'est pesante.
«C'est que je n'ai pas une société, le soir, pour me distraire de mes
idées du matin. Quand je faisais un ouvrage à Paris, je travaillais
jusqu'à étourdissement et impossibilité de marcher. Six heures sonnant,
il fallait pourtant aller dîner... J'allais dans un salon; là, à moins
qu'il ne fût bien piètre, j'étais absolument distrait de mon travail du
matin, au point d'en avoir oublié même le sujet en rentrant chez moi, à
une heure.
«Voilà ce qui me manque à Rome: la société est si languissante!...
«Tout cela ne peut me distraire de mes idées du matin, de façon que,
quand je reprends mon travail, le lendemain, au lieu d'être frais et
délassé, je suis abîmé, éreinté, et, après quatre ou cinq jours de
cette vie, je me dégoûte de mon travail, j'en ai réellement usé les
idées en y pensant trop continuement. Je fais un voyage de quinze jours
à Cività-Vecchia ou à Ravenne (1835, octobre); cet intervalle est trop
long, j'ai _oublié_ mon travail. Voilà pourquoi le _Chasseur vert_[5]
languit, voilà ce qui, avec le manque total de bonne musique, me
déplaît dans Rome.»
Stendhal réduisit cet inconvénient au minimum en ne se séparant de
son manuscrit dans aucun de ses déplacements. Commencée à Rome le 23
novembre 1835, la _Vie de Henri Brulard_ est continuée à Cività-Vecchia
du 5 au 10 décembre; à Rome de nouveau du 13 décembre 1835 au 7
février 1836; à Cività-Vecchia du 24 février au 17 mars, avec quelques
corrections, faites à Rome les 22 et 23 mars. Enfin Stendhal en
reste là: le 26 mars 1836, dit-il, «annonce du congé pour Lutèce;
l'imagination vole ailleurs, ce travail en est interrompu». Et il
ajoute avec mélancolie: «L'ennui engourdit l'esprit, trop éprouvé de
1832 à 1836, Rome. Ce travail, interrompu sans cesse par le métier, se
ressent sans doute de cet engourdissement[6].»
Stendhal cependant comptait faire de ses confessions un véritable
livre, il écrivait pour la postérité. Les nombreux testaments, ou
fragments de testaments, qu'il sème au hasard des feuillets, en sont la
preuve. Je ne veux citer que les plus caractéristiques.
L'un est du 24 novembre 1835:
«Testament.
«Je lègue et donne ce manuscrit: _Vie de Henri Brulard_,
etc., et tous ceux relatifs à l'histoire de ma vie, à M.
Abraham Constantin, chevalier de la Légion d'honneur, et,
s'il ne l'imprime pas, à M. Alphonse Levavasseur, libraire,
place Vendôme, et, s'il meurt avant moi, je le lègue
successivement à MM. Ladvocat, Fournier, Amyot, Treutel et
Wurtz, Didot, sous la condition: 1° qu'avant d'imprimer ce
manuscrit, ils changeront tous les noms de femme: là où j'ai
mis Pauline Sirot, ils mettront Adèle Bonnet, et il suffit
de prendre les noms de la prochaine liste[7], de changer
absolument tous les noms de femmes et de ne changer aucun
nom d'homme.--Seconde condition: envoyer des exemplaires
aux bibliothèques d'Édimbourg, Philadelphie, New-York,
Mexico, Madrid et Brunswick. Changer tous les noms de femme,
condition _sine qua non._