dans la Nouvelle-Zélande,
Raconté par un ancien membre de sa Congrégation.
--Je vous demande pardon,--fit Wilding.
Le libraire répondit seulement par un signe de tête à ses excuses.
Wilding sortit.
Troisième et dernier espoir détruit. Pas d'issue!... pas d'issue!...
En vérité, il n'y avait plus rien à faire que de s'en retourner à
Londres. Il reprit le train. De temps en temps, durant le trajet, il
contemplait cette note inutile qui avait été le guide de son voyage, la
copie extraite du Registre des Enfants Trouvés. Il fit un geste comme
pour jeter au vent ce papier menteur, mais la réflexion l'en empêcha.
--Qui sait,--pensa-t-il,--cette note peut encore servir, je ne m'en
séparerai point tant que je vivrai, et mes exécuteurs testamentaires la
trouveront cachetée sous le même pli que mon testament.
Son testament!... Et pourquoi ne le ferait-il point? Cette idée s'empara
de lui avec force. Ce testament nécessaire, il résolut de le rédiger
sans perdre de temps. Et il continua son voyage songeant à toutes ses
démarches perdues, et murmurant:
--Plus d'espoir possible!... Pas d'issue!... pas d'issue!...
Ces derniers mots étaient de la façon de Bintrey. Dans sa première
conférence avec Wilding, l'homme d'affaires s'était écrié au bout d'un
moment: «Pas d'issue!». Et cent fois, durant l'entretien, secouant la
tête et frappant du pied, ce sagace personnage, jugeant la situation
sans remède, s'était pris à répéter: «Pas d'issue!... pas d'issue!...»
--Ma conviction,--ajoutait-il,--c'est qu'il n'y a rien à espérer après
tant d'années; et mon avis, c'est que vous demeuriez tranquille
possesseur des biens qu'on vous a légués.
Wilding avait fait apporter de nouveau le vieux Porto de quarante-cinq
ans, et Bintrey ne se faisait point faute de le trouver excellent comme
à l'ordinaire. Plus le rusé compagnon voyait se dessiner nettement, à
travers la liqueur dorée, le chemin qu'il fallait suivre, plus il
persistait à déclarer énergiquement qu'il n'y avait rien à faire, et,
tout en remplissant et vidant son verre, il répétait:
--Pas d'issue!... pas d'issue!...
Et maintenant, qui pouvait nier que le projet de Wilding de faire son
testament au plus vite, ne provînt encore de l'excessive délicatesse de
sa conscience (bien qu'au fond du coeur, il éprouvât aussi quelque
soulagement involontaire dans la perspective de léguer son embarras à
autrui, car telle était son intention). Il poursuivit donc ce nouveau
projet avec une ardeur extraordinaire et ne perdit point de temps pour
faire prier George Vendale et Bintrey de se rendre au Carrefour des
Écloppés, où il allait les attendre.
Lorsqu'ils furent tous trois réunis, les portes bien closes, Bintrey
prit la parole, et s'adressant à Vendale:
--Tout d'abord,--dit-il d'un ton solennel,--avant que notre ami (et mon
client) nous confie ses volontés à venir, je désire préciser clairement
ce qui est mon avis, ce qui est aussi le vôtre, Monsieur Vendale, si
j'ai bien compris les paroles que vous m'avez dites, et ce qui serait
d'ailleurs, l'avis de tout homme sensé. J'ai conseillé à mon client de
garder le plus profond secret sur cette affaire. J'ai causé deux fois
avec madame Goldstraw, une fois en présence de Monsieur Wilding, l'autre
fois en son absence. Si l'on peut se fier à quelqu'un (ce qui doit
toujours être l'objet d'un grand SI), je crois que c'est à cette dame.
J'ai représenté à mon client que nous devons nous garder de donner
l'éveil à des réclamations aventureuses, et que, si nous ne nous taisons
point, nous allons mettre le diable sur pied, sous la forme de tous les
escrocs du royaume. Maintenant, monsieur Vendale, écoutez-moi. Notre ami
(et mon client) n'entend pas se dépouiller du bien dont il se regarde
comme le dépositaire; il veut, au contraire, le faire fructifier au
profit de celui qu'il en considère comme le maître légitime. Moi, je ne
peux adopter la même façon de considérer cet homme-là, qui n'est
peut-être qu'une ombre, et, si jamais, après des années de recherche
même, nous mettions la main sur lui, j'en serais bien étonné; mais
n'importe. Monsieur Wilding et moi, nous sommes pourtant d'accord sur ce
point, qu'il ne faut pas exposer ce bien à des risques inutiles. J'ai
donc accédé au désir de Monsieur Wilding en une chose. De temps en
temps, nous ferons paraître dans les journaux une annonce prudemment
rédigée, invitant toute personne qui pourrait donner des renseignements
sur cet enfant adopté et pris aux Enfants Trouvés, à se présenter à mon
bureau. J'ai promis à Monsieur Wilding que cette annonce serait
régulièrement publiée. Après cela, mon client m'ayant averti que je vous
trouverais ici à cette heure, j'y suis venu. Remarquez bien que ce n'est
plus pour donner mon avis, mais pour prendre les ordres de Monsieur
Wilding. Je suis tout à fait disposé à respecter et à seconder ses
désirs. Je vous prierai seulement d'observer que ceci n'implique point
du tout mon assentiment aux mesures que j'ai consenti à prendre. Je m'y
prête, je ne les approuve peut-être point, et, dans tous les cas, je
n'entends pas que l'on puisse confondre ma complaisance avec mon opinion
professionnelle.
En parlant ainsi, Bintrey s'adressait autant à Wilding qu'à Vendale.
Certes il croyait devoir beaucoup de déférence à son client et il lui en
accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus tout, l'amusait. Bintrey
ne pouvait croire à une conduite si extravagante, à un désintéressement
si singulier; le donquichottisme du jeune négociant lui semblait une
chose réjouissante autant que rare, aussi ne pouvait-il s'empêcher de le
regarder de temps en temps avec des yeux qui clignotaient et avec une
curiosité très vive mêlée quelquefois d'une forte envie de sourire.
--Tout ce que vous venez de dire est fort clair!--soupira Wilding.--Plût
à Dieu que mes idées fussent aussi limpides que les vôtres, Monsieur
Bintrey.
--Remettez-le, remettez-le... si vous sentez que vos étourdissements
vont revenir!--s'écria Bintrey épouvanté.--Remettez-le, remettez-le....
--Remettez quoi?--fit Vendale.
--L'entretien! je veux parler de cet entretien.... Si vos bourdonnements,
Monsieur Wilding....
--Non, non, n'ayez pas peur,--répliqua le jeune négociant.
--Je vous en prie, ne vous excitez pas!--continua Bintrey....
--Je suis parfaitement calme,--reprit Wilding,--et je vais vous en
donner la preuve. George Vendale, et vous, Monsieur Bintrey,
hésiteriez-vous ou bien trouveriez-vous quelque inconvénient à devenir
les exécuteurs de mes dernières volontés?
--Aucun inconvénient,--répondit George Vendale.
--Aucun!--répéta Bintrey, avec un peu moins d'empressement.
--Je vous remercie tous les deux. Mes instructions seront simples, et
mon testament très bref. Peut-être aurez-vous la complaisance de rédiger
cela tout de suite, Monsieur Bintrey. Je laisse ma fortune réalisée, et
mon bien personnel, sans exception ni réserve, à vous, mes deux
dépositaires et exécuteurs testamentaires, à la charge, par vous, de
restituer le tout au véritable Walter Wilding, si vous pouvez le
découvrir et établir son identité dans les deux ans qui suivront ma
mort. Au cas où vous ne le retrouveriez point avant ce délai expiré,
vous remettriez, le dépôt à titre de legs et de don à l'Hospice des
Enfants Trouvés.... Eh bien?
--Ce sont là toutes vos instructions?--demanda Bintrey, après un assez
long silence durant lequel aucun de ces trois hommes n'avait osé
regarder les autres.
--Toutes.
--Et votre détermination est bien prise?
--Irrévocablement prise.
--Il ne me reste donc plus qu'à rédiger ce testament suivant la
forme,--reprit l'homme d'affaires, en levant les épaules,--mais, est-il
nécessaire de se presser? Il n'y a pas urgence, que diable! Vous n'avez
pas envie de mourir?
--Monsieur Bintrey,--dit Wilding,--ce n'est ni vous ni moi qui
connaissons le moment où je dois mourir et je serais aise d'avoir
soulagé mon esprit de ce pénible sujet.
--Comme il vous plaira,--dit Bintrey,--je redeviens homme de loi. Si un
rendez-vous, dans une semaine, à pareil jour, peut convenir à Monsieur
Vendale, je l'inscrirai sur mon carnet.
Le rendez-vous fut pris et l'on n'y manqua point. Le testament, signé
selon les formes, cacheté, déposé, attesté par les témoins, resta aux
mains de Bintrey. Celui-ci le classa en son ordre dans un de ces
coffrets de fer scellés et portant sur une plaque le nom du testateur,
qui étaient cérémonieusement rangés dans son cabinet de consultations,
comme si ce sanctuaire de la légalité avait été en même temps un caveau
funéraire. Quant à Wilding, l'esprit un peu rasséréné, et reprenant
courage, il se mit à ses occupations habituelles.
Son premier soin fut de réaliser l'installation patriarcale qu'il avait
rêvée; il fut aidé dans cette besogne par Madame Goldstraw et par
Vendale. Le concours de celui-ci n'était peut-être pas aussi
désintéressé qu'il en avait l'air. Le jeune homme pensait que lorsque la
maison serait en ordre on pourrait donner à dîner à Obenreizer et à sa
nièce.
Ce grand jour arriva, Madame Dor fut comprise dans l'invitation adressée
à toute la famille Obenreizer. Si Vendale était amoureux auparavant, ce
dîner mit le comble à sa passion et le poussa tout d'un coup jusqu'au
délire. Cependant il ne put, quoiqu'il fît, obtenir un mot en
particulier de la charmante Marguerite.
Plusieurs fois, dans le courant de la soirée, il crut trouver l'occasion
de lui parler à l'oreille. Aussitôt, Obenreizer, avec son nuage, se
trouvait là lui pressant les coudes; ou bien c'était le large dos de
Madame Dor qui s'interceptait brusquement entre lui et la lumière
vivante, c'est-à-dire Marguerite. Pas une fois, pas une seule fois si ce
n'est pendant le repas, on ne put voir de face la respectable matrone,
muette comme les montagnes où elle était née et dont elle était l'image.
Après le dîner, dont elle avait pris sa large part, comme on passait au
salon, elle regarda la muraille.
Et pourtant, durant ces quatre ou cinq heures, délicieuses quoique
tourmentées, Vendale avait pu voir Marguerite, il avait pu l'entendre,
s'approcher d'elle, effleurer sa robe. Lorsqu'on avait fait le tour des
vieilles caves obscures, il la conduisait par la main; lorsque le soir
elle chanta dans le salon, Vendale, debout auprès d'elle, tenait les
gants qu'elle venait de quitter. Pour les garder, ces gants mignons, que
n'eût-il point fait? Il aurait donné en échange jusqu'à la dernière
goutte du vieux Porto de quarante-cinq ans, ce vin eût-il eu
quarante-cinq fois les neuf lustres, eût-il coûté quarante-cinq fois
quarante-cinq livres la bouteille!
Lorsqu'elle fut partie et que la solitude et l'ennui retombèrent comme
un éteignoir immense sur le Carrefour des Écloppés, il se fit cette
question, pendant la nuit tout entière:
--Sait-elle que je l'admire? Sait-elle que je l'adore? Peut-elle se
douter qu'elle m'a conquis corps et âme? Si elle s'en doute, prend-elle
seulement la peine d'y songer? Pauvres coeurs inquiets que nous sommes!
N'est-il pas étrange de penser que ces millions d'hommes qui dorment,
momifiés depuis tant d'années, ont été amoureux comme nous autres qui
vivons, qu'ils ont éprouvé les mêmes angoisses, fait les mêmes sottises,
et qu'ils ont pourtant trouvé le secret d'être tranquilles après tout
cela!
--George, que pensez-vous de Monsieur Obenreizer?--demanda Wilding le
lendemain.--Je ne veux pas vous demander ce que vous pensez de
Mademoiselle Marguerite.
--Je ne sais,--dit Vendale,--je n'ai jamais bien pu savoir ce que je
pensais de cet homme-là.
--Il est très instruit et très intelligent.
--Très intelligent, pour sûr.
--Bon musicien.
Obenreizer avait fort bien chanté la veille.
--Très bon musicien vraiment,--fit Vendale.
--Et il cause bien.
--Oui,--répétait toujours Vendale,--il cause bien. Savez-vous une chose,
mon cher Wilding? C'est qu'en pensant à lui il me vient l'idée qu'il ne
sait pas se taire.
--Quoi!--dit Wilding,--il n'est pas bavard jusqu'à l'importunité?
--Ce n'est pas là ce que je veux dire. Mais lorsqu'il se tait, son
silence met ses interlocuteurs en peine. Son silence éveille tout de
suite, vaguement, injustement peut-être, je ne sais quelle méfiance.
Tenez, songez à des gens que vous connaissez, que vous aimez. Prenez
n'importe lequel de vos amis....
--Ce sera bientôt fait,--dit Wilding,--c'est vous que je prends.
--Je ne voulais pas m'attirer ce compliment; je ne l'avais même pas
prévu,--répliqua Vendale en riant.--Soit, prenez-moi donc et
réfléchissez un moment. N'est-il pas vrai que la sympathie que vous fait
éprouver mon intéressant visage vient, surtout, de l'expression qu'il a
quand je suis silencieux. Et, en effet, cette expression, n'étant point
cherchée ni composée, est la plus naturelle, et l'on peut dire qu'elle
est le vrai miroir de mon âme.
--Je crois que vous dites vrai.
--Je le crois aussi. Eh bien! quand Obenreizer parle, et qu'en parlant
il s'explique lui-même, il s'en tire à son avantage. Mais quand il est
silencieux, il est inquiétant. Donc, il se tire mal du silence. En
d'autres termes, il cause bien, mais il ne sait pas se taire.
--C'est encore vrai,--dit Wilding, en riant à son tour.
Malgré les attentions et les soins dont ses amis l'entouraient, Wilding
ne recouvrait que lentement la santé et le calme de l'esprit. Vendale,
pour l'arracher à lui-même, et peut-être aussi dans le but de se
procurer de nouvelles occasions de voir Marguerite, lui rappela son
ancien projet de former chez lui une classe de chants.
La classe fut promptement instituée, avec l'aide de deux ou trois
personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une façon
supportable. Le choeur fut formé, instruit, et conduit par Wilding. Le
nom des Obenreizer vint de lui-même en cette affaire. C'étaient
d'habiles musiciens; il était donc tout naturel qu'on leur demandât de
se joindre à ces réunions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant
consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne
fut plus qu'un mélange de ravissement et d'esclavage.
Dans la petite et vieille église, bâtie par Christophe Wreen, sombre et
sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le choeur était
rassemblé et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'était-ce pas la
voix de Marguerite qui effaçait toutes les autres, qui faisait frémir
les vitraux et les murailles, qui frappait les voûtes et perçait les
ténèbres des bas-côtés comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor,
assise dans un coin du temple, tournait le dos à tout le monde.
Obenreizer aussi chantait.
Mais ces concerts séraphiques du Dimanche étaient encore surpassés par
les concerts profanes du Mercredi, établis dans le Carrefour des
Écloppés, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi,
Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son
pays les chants des montagnes. Ces chants naïfs et sublimes semblaient
dire à Vendale: «Élève-toi au-dessus du niveau de la commerciale et
rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du
monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la
cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous auprès du ciel!»
En même temps le joli corsage, les bas à coins rouges, les souliers à
boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et
les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspirée....
Vendale en perdait la raison.
Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord
plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur.
Joey avait refusé avec fermeté de troubler ces flots d'harmonie en y
mêlant sa voix trop rude. Il manifestait un suprême dédain pour ces
distractions frivoles, et il avait envoyé promener «toute l'affaire.»
Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de découvrir une
source de véritable plaisir dans un choeur qu'il n'avait pas encore
entendu. Ce jour-là il s'adoucit jusqu'à prédire que les garçons de
cave, ses subordonnés, feraient peut-être à la longue quelque progrès
dans un art pour lequel ils n'étaient point nés. Une antienne d'Haendel,
le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin, à quelque temps de là,
l'apparition inattendue de Jarvis, armé d'une flûte, et d'un homme de
journée, tenant un violon, et l'exécution par ces «deux artistes» d'un
morceau fort bien enlevé, l'étonna jusqu'à le rendre stupide. Mais ce ne
fut pas tout: à ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer
ayant succédé, il demeura bouche béante; puis, quittant son siège d'un
air solennel, faisant précéder ce qu'il allait dire d'un salut qui
s'adressait particulièrement à Wilding, il s'écria:
--Après cela, vous pouvez tous tant que vous êtes, aller vous coucher.
Ce fut ainsi que commencèrent la connaissance personnelle et les
relations de société entre Marguerite Obenreizer et Joey Laddle. La
jeune fille trouva le compliment si original et en rit de si bon coeur,
que Joey s'approcha d'elle après le concert pour lui dire qu'il espérait
n'avoir pas eu la maladresse de dire une maladresse. Marguerite l'assura
qu'il avait eu beaucoup d'esprit. Joey inclina la tête d'un air
satisfait.
--Vous ferez renaître ici les temps heureux,
mademoiselle,--dit-il.--C'est une personne comme vous... et pas une
autre... qui pourrait ramener la chance dans la maison.
--Ramener la chance!...--fit-elle dans son charmant Anglais un peu
gauche.--J'ai peur de ne pas vous comprendre.
--Mademoiselle,--dit Joey d'un air confidentiel,--Monsieur Wilding a
changé ici la chance. Ne le savez-vous pas? C'était avant qu'il prit
pour associé le jeune George Vendale. Je les ai avertis. Allez, allez,
ils s'en apercevront. Pourtant, si vous veniez quelquefois dans cette
maison, et si vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez
peut-être bien l'apaiser.
Le Mercredi suivant, on remarqua autour de la table que l'appétit de
Joey n'était plus digne de lui-même. On chuchota, on sourit. Chacun
disait que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus que comme un homme
ordinaire, était produit par l'attente du plaisir qu'il se promettait à
entendre chanter Mademoiselle Obenreizer, et par la crainte de ne
pouvoir se procurer une bonne place pour ne rien perdre de ce plaisir.
On sait que Joey Laddle avait l'oreille un peu dure. Ces malins propos
arrivèrent jusqu'à Wilding, qui, dans sa bonté accoutumée, appela Joey
auprès de lui. Et Joey Laddle, ayant écouté avec ravissement, se mit à
répéter tout bas la fameuse phrase qui avait eu, la semaine précédente,
un si grand succès de gaieté dans l'auditoire: «Après cela vous pouvez
tous, tant que vous êtes, aller vous coucher.»
Mais les plaisirs simples et la douce joie qui animaient depuis quelque
temps le Carrefour des Écloppés ne devaient pas avoir une longue durée.
Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun ne s'apercevait que
trop bien depuis longtemps, et dont on évitait de parler comme d'un
sujet pénible. La santé de Wilding était mauvaise.
Peut-être Walter Wilding aurait-il supporté le coup qui l'avait frappé
dans la plus grande affection de sa vie; peut-être aurait-il triomphé du
sentiment qui l'obsédait; peut-être aurait il fermé l'oeil, à cette voix
qui lui criait sans cesse: «Tu tiens dans le monde la place d'un autre
et tu jouis de son bien;» peut-être aurait-il défié et vaincu l'une de
ces douleurs, l'un de ces deux tourments; mais, réunis ensemble, ils
étaient trop forts. Un homme, hanté par deux fantômes, est promptement
terrassé. Ces deux spectres,--l'idée de celle qui n'était point sa mère
et de celui qui était Wilding, le vrai Walter Wilding;--ces deux
spectres s'asseyaient à sa table avec lui, buvaient dans son verre, et
s'installaient la nuit à son chevet. S'il songeait à l'attachement de sa
mère supposée, il se sentait mourir. Quand, pour se reprendre à la vie,
il se retraçait l'affection dont l'entouraient dans sa maison ses
subordonnés et ses serviteurs, il se disait que cette affection aussi,
il l'avait volée; il se disait qu'il avait frauduleusement acquis le
droit de les rendre heureux, car ce droit était celui d'un autre; le
plaisir que cet autre y trouverait, il le lui dérobait encore comme le
reste.
Peu à peu, sous cette impression terrible qui lui déchirait le coeur,
son corps s'affaissa. Son pas s'alourdit, ses yeux cherchaient la terre.
Il s'avouait bien qu'il n'était point coupable de l'erreur dont il
recueillait injustement le profit, mais il reconnaissait en même temps
son impuissance à réparer cette erreur. Les jours, les semaines, les
mois s'écoulaient, et personne ne venait. Sur l'invitation des journaux,
personne ne venait chez Bintrey réclamer son nom et son bien. La tête de
Wilding s'égarait, et il en avait conscience. Il lui arrivait parfois
que toute une heure, tout un jour s'effaçait de son esprit, comme si ce
jour n'avait pas brillé à l'égal des autres. Il se disait: «Qu'ai-je
fait hier?» et ne s'en souvenait plus. Sa mémoire se perdait. Une fois
elle lui échappa justement tandis qu'il dirigeait les choeurs et battait
la mesure. Il ne la retrouva que longtemps après au milieu de la nuit,
et il se promenait alors dans la cour de sa maison à la clarté de la
lune.
--Qu'est-il donc arrivé?--demanda-t-il à Vendale.
--Vous n'avez pas été très bien,--lui répondit celui-ci.--Voilà tout.
Wilding chercha une explication sur le visage de ses employés qui
l'entourèrent.
--Nous sommes contents de voir que vous allez mieux,--lui dirent-ils.
Et il n'en put tirer autre chose.
Un jour, enfin,--et son association avec Vendale ne durait encore que
depuis cinq mois,--il fut forcé de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa
femme de charge, devint sa garde-malade.
--Puisque je suis couché et que vous me soignez, Madame Goldstraw,--lui
dit-il,--peut-être ne trouverez-vous pas mauvais que je vous appelle
Sally?
--Ce nom résonne plus naturellement à mon oreille que tout
autre,--fit-elle.--Et c'est celui que je préfère.
--Je vous remercie. Je crois que dans ces derniers temps j'ai dû
éprouver certaines crises.... Est-ce vrai, Sally?... Oh! vous n'avez plus
à craindre de me le dire maintenant....
--Cela vous est arrivé, monsieur.
--Voilà l'explication que je cherchais,--murmura-t-il.--Sally, Monsieur
Obenreizer dit que la terre est si petite, qu'il n'est pas étonnant que
les mêmes gens se heurtent sans cesse et se retrouvent partout.... Voyez!
Puisque vous êtes près de moi, me voilà presque revenu aux Enfants
Trouvés pour y mourir.
Il étendit la main vers les siennes. Elle la prit avec douceur.
--Vous ne mourrez point, cher Monsieur Wilding.
--C'est ce que Monsieur Bintrey m'assure; mais depuis que je suis
couché, j'éprouve le même calme, le même repos que jadis, quand j'étais
heureux, au moment où j'allais dormir. En vérité, je m'endors aussi
doucement que dans mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally, vous en
souvenez-vous?
Après un instant de silence, il se mit à sourire.
--Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,--dit-il.
Sa raison l'abandonnait tout à fait, il se croyait dans le dortoir de
l'Hospice.
Sally, accoutumée naguère à se pencher sur les pauvres petits orphelins,
se pencha vers ce pauvre homme, orphelin aussi, et le baisant au front:
--Que Dieu vous protège!--murmura-t-elle.
Il rouvrit les yeux.
--Sally,--dit-il,--ne me remuez pas. Je suis très bien couché, je vous
assure.... Ah! je crois que mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma
mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-même....
Il perdit connaissance... et il mourut....