RÉVÉREND JOHN HARKER

dans la Nouvelle-Zélande,

Raconté par un ancien membre de sa Congrégation.

--Je vous demande pardon,--fit Wilding.

Le libraire répondit seulement par un signe de tête à ses excuses.

Wilding sortit.

Troisième et dernier espoir détruit. Pas d'issue!... pas d'issue!...

En vérité, il n'y avait plus rien à faire que de s'en retourner à

Londres. Il reprit le train. De temps en temps, durant le trajet, il

contemplait cette note inutile qui avait été le guide de son voyage, la

copie extraite du Registre des Enfants Trouvés. Il fit un geste comme

pour jeter au vent ce papier menteur, mais la réflexion l'en empêcha.

--Qui sait,--pensa-t-il,--cette note peut encore servir, je ne m'en

séparerai point tant que je vivrai, et mes exécuteurs testamentaires la

trouveront cachetée sous le même pli que mon testament.

Son testament!... Et pourquoi ne le ferait-il point? Cette idée s'empara

de lui avec force. Ce testament nécessaire, il résolut de le rédiger

sans perdre de temps. Et il continua son voyage songeant à toutes ses

démarches perdues, et murmurant:

--Plus d'espoir possible!... Pas d'issue!... pas d'issue!...

Ces derniers mots étaient de la façon de Bintrey. Dans sa première

conférence avec Wilding, l'homme d'affaires s'était écrié au bout d'un

moment: «Pas d'issue!». Et cent fois, durant l'entretien, secouant la

tête et frappant du pied, ce sagace personnage, jugeant la situation

sans remède, s'était pris à répéter: «Pas d'issue!... pas d'issue!...»

--Ma conviction,--ajoutait-il,--c'est qu'il n'y a rien à espérer après

tant d'années; et mon avis, c'est que vous demeuriez tranquille

possesseur des biens qu'on vous a légués.

Wilding avait fait apporter de nouveau le vieux Porto de quarante-cinq

ans, et Bintrey ne se faisait point faute de le trouver excellent comme

à l'ordinaire. Plus le rusé compagnon voyait se dessiner nettement, à

travers la liqueur dorée, le chemin qu'il fallait suivre, plus il

persistait à déclarer énergiquement qu'il n'y avait rien à faire, et,

tout en remplissant et vidant son verre, il répétait:

--Pas d'issue!... pas d'issue!...

Et maintenant, qui pouvait nier que le projet de Wilding de faire son

testament au plus vite, ne provînt encore de l'excessive délicatesse de

sa conscience (bien qu'au fond du coeur, il éprouvât aussi quelque

soulagement involontaire dans la perspective de léguer son embarras à

autrui, car telle était son intention). Il poursuivit donc ce nouveau

projet avec une ardeur extraordinaire et ne perdit point de temps pour

faire prier George Vendale et Bintrey de se rendre au Carrefour des

Écloppés, où il allait les attendre.

Lorsqu'ils furent tous trois réunis, les portes bien closes, Bintrey

prit la parole, et s'adressant à Vendale:

--Tout d'abord,--dit-il d'un ton solennel,--avant que notre ami (et mon

client) nous confie ses volontés à venir, je désire préciser clairement

ce qui est mon avis, ce qui est aussi le vôtre, Monsieur Vendale, si

j'ai bien compris les paroles que vous m'avez dites, et ce qui serait

d'ailleurs, l'avis de tout homme sensé. J'ai conseillé à mon client de

garder le plus profond secret sur cette affaire. J'ai causé deux fois

avec madame Goldstraw, une fois en présence de Monsieur Wilding, l'autre

fois en son absence. Si l'on peut se fier à quelqu'un (ce qui doit

toujours être l'objet d'un grand SI), je crois que c'est à cette dame.

J'ai représenté à mon client que nous devons nous garder de donner

l'éveil à des réclamations aventureuses, et que, si nous ne nous taisons

point, nous allons mettre le diable sur pied, sous la forme de tous les

escrocs du royaume. Maintenant, monsieur Vendale, écoutez-moi. Notre ami

(et mon client) n'entend pas se dépouiller du bien dont il se regarde

comme le dépositaire; il veut, au contraire, le faire fructifier au

profit de celui qu'il en considère comme le maître légitime. Moi, je ne

peux adopter la même façon de considérer cet homme-là, qui n'est

peut-être qu'une ombre, et, si jamais, après des années de recherche

même, nous mettions la main sur lui, j'en serais bien étonné; mais

n'importe. Monsieur Wilding et moi, nous sommes pourtant d'accord sur ce

point, qu'il ne faut pas exposer ce bien à des risques inutiles. J'ai

donc accédé au désir de Monsieur Wilding en une chose. De temps en

temps, nous ferons paraître dans les journaux une annonce prudemment

rédigée, invitant toute personne qui pourrait donner des renseignements

sur cet enfant adopté et pris aux Enfants Trouvés, à se présenter à mon

bureau. J'ai promis à Monsieur Wilding que cette annonce serait

régulièrement publiée. Après cela, mon client m'ayant averti que je vous

trouverais ici à cette heure, j'y suis venu. Remarquez bien que ce n'est

plus pour donner mon avis, mais pour prendre les ordres de Monsieur

Wilding. Je suis tout à fait disposé à respecter et à seconder ses

désirs. Je vous prierai seulement d'observer que ceci n'implique point

du tout mon assentiment aux mesures que j'ai consenti à prendre. Je m'y

prête, je ne les approuve peut-être point, et, dans tous les cas, je

n'entends pas que l'on puisse confondre ma complaisance avec mon opinion

professionnelle.

En parlant ainsi, Bintrey s'adressait autant à Wilding qu'à Vendale.

Certes il croyait devoir beaucoup de déférence à son client et il lui en

accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus tout, l'amusait. Bintrey

ne pouvait croire à une conduite si extravagante, à un désintéressement

si singulier; le donquichottisme du jeune négociant lui semblait une

chose réjouissante autant que rare, aussi ne pouvait-il s'empêcher de le

regarder de temps en temps avec des yeux qui clignotaient et avec une

curiosité très vive mêlée quelquefois d'une forte envie de sourire.

--Tout ce que vous venez de dire est fort clair!--soupira Wilding.--Plût

à Dieu que mes idées fussent aussi limpides que les vôtres, Monsieur

Bintrey.

--Remettez-le, remettez-le... si vous sentez que vos étourdissements

vont revenir!--s'écria Bintrey épouvanté.--Remettez-le, remettez-le....

--Remettez quoi?--fit Vendale.

--L'entretien! je veux parler de cet entretien.... Si vos bourdonnements,

Monsieur Wilding....

--Non, non, n'ayez pas peur,--répliqua le jeune négociant.

--Je vous en prie, ne vous excitez pas!--continua Bintrey....

--Je suis parfaitement calme,--reprit Wilding,--et je vais vous en

donner la preuve. George Vendale, et vous, Monsieur Bintrey,

hésiteriez-vous ou bien trouveriez-vous quelque inconvénient à devenir

les exécuteurs de mes dernières volontés?

--Aucun inconvénient,--répondit George Vendale.

--Aucun!--répéta Bintrey, avec un peu moins d'empressement.

--Je vous remercie tous les deux. Mes instructions seront simples, et

mon testament très bref. Peut-être aurez-vous la complaisance de rédiger

cela tout de suite, Monsieur Bintrey. Je laisse ma fortune réalisée, et

mon bien personnel, sans exception ni réserve, à vous, mes deux

dépositaires et exécuteurs testamentaires, à la charge, par vous, de

restituer le tout au véritable Walter Wilding, si vous pouvez le

découvrir et établir son identité dans les deux ans qui suivront ma

mort. Au cas où vous ne le retrouveriez point avant ce délai expiré,

vous remettriez, le dépôt à titre de legs et de don à l'Hospice des

Enfants Trouvés.... Eh bien?

--Ce sont là toutes vos instructions?--demanda Bintrey, après un assez

long silence durant lequel aucun de ces trois hommes n'avait osé

regarder les autres.

--Toutes.

--Et votre détermination est bien prise?

--Irrévocablement prise.

--Il ne me reste donc plus qu'à rédiger ce testament suivant la

forme,--reprit l'homme d'affaires, en levant les épaules,--mais, est-il

nécessaire de se presser? Il n'y a pas urgence, que diable! Vous n'avez

pas envie de mourir?

--Monsieur Bintrey,--dit Wilding,--ce n'est ni vous ni moi qui

connaissons le moment où je dois mourir et je serais aise d'avoir

soulagé mon esprit de ce pénible sujet.

--Comme il vous plaira,--dit Bintrey,--je redeviens homme de loi. Si un

rendez-vous, dans une semaine, à pareil jour, peut convenir à Monsieur

Vendale, je l'inscrirai sur mon carnet.

Le rendez-vous fut pris et l'on n'y manqua point. Le testament, signé

selon les formes, cacheté, déposé, attesté par les témoins, resta aux

mains de Bintrey. Celui-ci le classa en son ordre dans un de ces

coffrets de fer scellés et portant sur une plaque le nom du testateur,

qui étaient cérémonieusement rangés dans son cabinet de consultations,

comme si ce sanctuaire de la légalité avait été en même temps un caveau

funéraire. Quant à Wilding, l'esprit un peu rasséréné, et reprenant

courage, il se mit à ses occupations habituelles.

Son premier soin fut de réaliser l'installation patriarcale qu'il avait

rêvée; il fut aidé dans cette besogne par Madame Goldstraw et par

Vendale. Le concours de celui-ci n'était peut-être pas aussi

désintéressé qu'il en avait l'air. Le jeune homme pensait que lorsque la

maison serait en ordre on pourrait donner à dîner à Obenreizer et à sa

nièce.

Ce grand jour arriva, Madame Dor fut comprise dans l'invitation adressée

à toute la famille Obenreizer. Si Vendale était amoureux auparavant, ce

dîner mit le comble à sa passion et le poussa tout d'un coup jusqu'au

délire. Cependant il ne put, quoiqu'il fît, obtenir un mot en

particulier de la charmante Marguerite.

Plusieurs fois, dans le courant de la soirée, il crut trouver l'occasion

de lui parler à l'oreille. Aussitôt, Obenreizer, avec son nuage, se

trouvait là lui pressant les coudes; ou bien c'était le large dos de

Madame Dor qui s'interceptait brusquement entre lui et la lumière

vivante, c'est-à-dire Marguerite. Pas une fois, pas une seule fois si ce

n'est pendant le repas, on ne put voir de face la respectable matrone,

muette comme les montagnes où elle était née et dont elle était l'image.

Après le dîner, dont elle avait pris sa large part, comme on passait au

salon, elle regarda la muraille.

Et pourtant, durant ces quatre ou cinq heures, délicieuses quoique

tourmentées, Vendale avait pu voir Marguerite, il avait pu l'entendre,

s'approcher d'elle, effleurer sa robe. Lorsqu'on avait fait le tour des

vieilles caves obscures, il la conduisait par la main; lorsque le soir

elle chanta dans le salon, Vendale, debout auprès d'elle, tenait les

gants qu'elle venait de quitter. Pour les garder, ces gants mignons, que

n'eût-il point fait? Il aurait donné en échange jusqu'à la dernière

goutte du vieux Porto de quarante-cinq ans, ce vin eût-il eu

quarante-cinq fois les neuf lustres, eût-il coûté quarante-cinq fois

quarante-cinq livres la bouteille!

Lorsqu'elle fut partie et que la solitude et l'ennui retombèrent comme

un éteignoir immense sur le Carrefour des Écloppés, il se fit cette

question, pendant la nuit tout entière:

--Sait-elle que je l'admire? Sait-elle que je l'adore? Peut-elle se

douter qu'elle m'a conquis corps et âme? Si elle s'en doute, prend-elle

seulement la peine d'y songer? Pauvres coeurs inquiets que nous sommes!

N'est-il pas étrange de penser que ces millions d'hommes qui dorment,

momifiés depuis tant d'années, ont été amoureux comme nous autres qui

vivons, qu'ils ont éprouvé les mêmes angoisses, fait les mêmes sottises,

et qu'ils ont pourtant trouvé le secret d'être tranquilles après tout

cela!

--George, que pensez-vous de Monsieur Obenreizer?--demanda Wilding le

lendemain.--Je ne veux pas vous demander ce que vous pensez de

Mademoiselle Marguerite.

--Je ne sais,--dit Vendale,--je n'ai jamais bien pu savoir ce que je

pensais de cet homme-là.

--Il est très instruit et très intelligent.

--Très intelligent, pour sûr.

--Bon musicien.

Obenreizer avait fort bien chanté la veille.

--Très bon musicien vraiment,--fit Vendale.

--Et il cause bien.

--Oui,--répétait toujours Vendale,--il cause bien. Savez-vous une chose,

mon cher Wilding? C'est qu'en pensant à lui il me vient l'idée qu'il ne

sait pas se taire.

--Quoi!--dit Wilding,--il n'est pas bavard jusqu'à l'importunité?

--Ce n'est pas là ce que je veux dire. Mais lorsqu'il se tait, son

silence met ses interlocuteurs en peine. Son silence éveille tout de

suite, vaguement, injustement peut-être, je ne sais quelle méfiance.

Tenez, songez à des gens que vous connaissez, que vous aimez. Prenez

n'importe lequel de vos amis....

--Ce sera bientôt fait,--dit Wilding,--c'est vous que je prends.

--Je ne voulais pas m'attirer ce compliment; je ne l'avais même pas

prévu,--répliqua Vendale en riant.--Soit, prenez-moi donc et

réfléchissez un moment. N'est-il pas vrai que la sympathie que vous fait

éprouver mon intéressant visage vient, surtout, de l'expression qu'il a

quand je suis silencieux. Et, en effet, cette expression, n'étant point

cherchée ni composée, est la plus naturelle, et l'on peut dire qu'elle

est le vrai miroir de mon âme.

--Je crois que vous dites vrai.

--Je le crois aussi. Eh bien! quand Obenreizer parle, et qu'en parlant

il s'explique lui-même, il s'en tire à son avantage. Mais quand il est

silencieux, il est inquiétant. Donc, il se tire mal du silence. En

d'autres termes, il cause bien, mais il ne sait pas se taire.

--C'est encore vrai,--dit Wilding, en riant à son tour.

Malgré les attentions et les soins dont ses amis l'entouraient, Wilding

ne recouvrait que lentement la santé et le calme de l'esprit. Vendale,

pour l'arracher à lui-même, et peut-être aussi dans le but de se

procurer de nouvelles occasions de voir Marguerite, lui rappela son

ancien projet de former chez lui une classe de chants.

La classe fut promptement instituée, avec l'aide de deux ou trois

personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une façon

supportable. Le choeur fut formé, instruit, et conduit par Wilding. Le

nom des Obenreizer vint de lui-même en cette affaire. C'étaient

d'habiles musiciens; il était donc tout naturel qu'on leur demandât de

se joindre à ces réunions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant

consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne

fut plus qu'un mélange de ravissement et d'esclavage.

Dans la petite et vieille église, bâtie par Christophe Wreen, sombre et

sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le choeur était

rassemblé et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'était-ce pas la

voix de Marguerite qui effaçait toutes les autres, qui faisait frémir

les vitraux et les murailles, qui frappait les voûtes et perçait les

ténèbres des bas-côtés comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor,

assise dans un coin du temple, tournait le dos à tout le monde.

Obenreizer aussi chantait.

Mais ces concerts séraphiques du Dimanche étaient encore surpassés par

les concerts profanes du Mercredi, établis dans le Carrefour des

Écloppés, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi,

Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son

pays les chants des montagnes. Ces chants naïfs et sublimes semblaient

dire à Vendale: «Élève-toi au-dessus du niveau de la commerciale et

rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du

monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la

cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous auprès du ciel!»

En même temps le joli corsage, les bas à coins rouges, les souliers à

boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et

les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspirée....

Vendale en perdait la raison.

Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord

plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur.

Joey avait refusé avec fermeté de troubler ces flots d'harmonie en y

mêlant sa voix trop rude. Il manifestait un suprême dédain pour ces

distractions frivoles, et il avait envoyé promener «toute l'affaire.»

Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de découvrir une

source de véritable plaisir dans un choeur qu'il n'avait pas encore

entendu. Ce jour-là il s'adoucit jusqu'à prédire que les garçons de

cave, ses subordonnés, feraient peut-être à la longue quelque progrès

dans un art pour lequel ils n'étaient point nés. Une antienne d'Haendel,

le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin, à quelque temps de là,

l'apparition inattendue de Jarvis, armé d'une flûte, et d'un homme de

journée, tenant un violon, et l'exécution par ces «deux artistes» d'un

morceau fort bien enlevé, l'étonna jusqu'à le rendre stupide. Mais ce ne

fut pas tout: à ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer

ayant succédé, il demeura bouche béante; puis, quittant son siège d'un

air solennel, faisant précéder ce qu'il allait dire d'un salut qui

s'adressait particulièrement à Wilding, il s'écria:

--Après cela, vous pouvez tous tant que vous êtes, aller vous coucher.

Ce fut ainsi que commencèrent la connaissance personnelle et les

relations de société entre Marguerite Obenreizer et Joey Laddle. La

jeune fille trouva le compliment si original et en rit de si bon coeur,

que Joey s'approcha d'elle après le concert pour lui dire qu'il espérait

n'avoir pas eu la maladresse de dire une maladresse. Marguerite l'assura

qu'il avait eu beaucoup d'esprit. Joey inclina la tête d'un air

satisfait.

--Vous ferez renaître ici les temps heureux,

mademoiselle,--dit-il.--C'est une personne comme vous... et pas une

autre... qui pourrait ramener la chance dans la maison.

--Ramener la chance!...--fit-elle dans son charmant Anglais un peu

gauche.--J'ai peur de ne pas vous comprendre.

--Mademoiselle,--dit Joey d'un air confidentiel,--Monsieur Wilding a

changé ici la chance. Ne le savez-vous pas? C'était avant qu'il prit

pour associé le jeune George Vendale. Je les ai avertis. Allez, allez,

ils s'en apercevront. Pourtant, si vous veniez quelquefois dans cette

maison, et si vous chantiez pour conjurer le sort, vous sauriez

peut-être bien l'apaiser.

Le Mercredi suivant, on remarqua autour de la table que l'appétit de

Joey n'était plus digne de lui-même. On chuchota, on sourit. Chacun

disait que ce miracle de Joey Laddle ne mangeant plus que comme un homme

ordinaire, était produit par l'attente du plaisir qu'il se promettait à

entendre chanter Mademoiselle Obenreizer, et par la crainte de ne

pouvoir se procurer une bonne place pour ne rien perdre de ce plaisir.

On sait que Joey Laddle avait l'oreille un peu dure. Ces malins propos

arrivèrent jusqu'à Wilding, qui, dans sa bonté accoutumée, appela Joey

auprès de lui. Et Joey Laddle, ayant écouté avec ravissement, se mit à

répéter tout bas la fameuse phrase qui avait eu, la semaine précédente,

un si grand succès de gaieté dans l'auditoire: «Après cela vous pouvez

tous, tant que vous êtes, aller vous coucher.»

Mais les plaisirs simples et la douce joie qui animaient depuis quelque

temps le Carrefour des Écloppés ne devaient pas avoir une longue durée.

Il y avait une chose, une triste chose, dont chacun ne s'apercevait que

trop bien depuis longtemps, et dont on évitait de parler comme d'un

sujet pénible. La santé de Wilding était mauvaise.

Peut-être Walter Wilding aurait-il supporté le coup qui l'avait frappé

dans la plus grande affection de sa vie; peut-être aurait-il triomphé du

sentiment qui l'obsédait; peut-être aurait il fermé l'oeil, à cette voix

qui lui criait sans cesse: «Tu tiens dans le monde la place d'un autre

et tu jouis de son bien;» peut-être aurait-il défié et vaincu l'une de

ces douleurs, l'un de ces deux tourments; mais, réunis ensemble, ils

étaient trop forts. Un homme, hanté par deux fantômes, est promptement

terrassé. Ces deux spectres,--l'idée de celle qui n'était point sa mère

et de celui qui était Wilding, le vrai Walter Wilding;--ces deux

spectres s'asseyaient à sa table avec lui, buvaient dans son verre, et

s'installaient la nuit à son chevet. S'il songeait à l'attachement de sa

mère supposée, il se sentait mourir. Quand, pour se reprendre à la vie,

il se retraçait l'affection dont l'entouraient dans sa maison ses

subordonnés et ses serviteurs, il se disait que cette affection aussi,

il l'avait volée; il se disait qu'il avait frauduleusement acquis le

droit de les rendre heureux, car ce droit était celui d'un autre; le

plaisir que cet autre y trouverait, il le lui dérobait encore comme le

reste.

Peu à peu, sous cette impression terrible qui lui déchirait le coeur,

son corps s'affaissa. Son pas s'alourdit, ses yeux cherchaient la terre.

Il s'avouait bien qu'il n'était point coupable de l'erreur dont il

recueillait injustement le profit, mais il reconnaissait en même temps

son impuissance à réparer cette erreur. Les jours, les semaines, les

mois s'écoulaient, et personne ne venait. Sur l'invitation des journaux,

personne ne venait chez Bintrey réclamer son nom et son bien. La tête de

Wilding s'égarait, et il en avait conscience. Il lui arrivait parfois

que toute une heure, tout un jour s'effaçait de son esprit, comme si ce

jour n'avait pas brillé à l'égal des autres. Il se disait: «Qu'ai-je

fait hier?» et ne s'en souvenait plus. Sa mémoire se perdait. Une fois

elle lui échappa justement tandis qu'il dirigeait les choeurs et battait

la mesure. Il ne la retrouva que longtemps après au milieu de la nuit,

et il se promenait alors dans la cour de sa maison à la clarté de la

lune.

--Qu'est-il donc arrivé?--demanda-t-il à Vendale.

--Vous n'avez pas été très bien,--lui répondit celui-ci.--Voilà tout.

Wilding chercha une explication sur le visage de ses employés qui

l'entourèrent.

--Nous sommes contents de voir que vous allez mieux,--lui dirent-ils.

Et il n'en put tirer autre chose.

Un jour, enfin,--et son association avec Vendale ne durait encore que

depuis cinq mois,--il fut forcé de prendre le lit. Madame Goldstraw, sa

femme de charge, devint sa garde-malade.

--Puisque je suis couché et que vous me soignez, Madame Goldstraw,--lui

dit-il,--peut-être ne trouverez-vous pas mauvais que je vous appelle

Sally?

--Ce nom résonne plus naturellement à mon oreille que tout

autre,--fit-elle.--Et c'est celui que je préfère.

--Je vous remercie. Je crois que dans ces derniers temps j'ai dû

éprouver certaines crises.... Est-ce vrai, Sally?... Oh! vous n'avez plus

à craindre de me le dire maintenant....

--Cela vous est arrivé, monsieur.

--Voilà l'explication que je cherchais,--murmura-t-il.--Sally, Monsieur

Obenreizer dit que la terre est si petite, qu'il n'est pas étonnant que

les mêmes gens se heurtent sans cesse et se retrouvent partout.... Voyez!

Puisque vous êtes près de moi, me voilà presque revenu aux Enfants

Trouvés pour y mourir.

Il étendit la main vers les siennes. Elle la prit avec douceur.

--Vous ne mourrez point, cher Monsieur Wilding.

--C'est ce que Monsieur Bintrey m'assure; mais depuis que je suis

couché, j'éprouve le même calme, le même repos que jadis, quand j'étais

heureux, au moment où j'allais dormir. En vérité, je m'endors aussi

doucement que dans mon enfance, lorsque vous me berciez, Sally, vous en

souvenez-vous?

Après un instant de silence, il se mit à sourire.

--Je vous en prie, nourrice, embrassez-moi,--dit-il.

Sa raison l'abandonnait tout à fait, il se croyait dans le dortoir de

l'Hospice.

Sally, accoutumée naguère à se pencher sur les pauvres petits orphelins,

se pencha vers ce pauvre homme, orphelin aussi, et le baisant au front:

--Que Dieu vous protège!--murmura-t-elle.

Il rouvrit les yeux.

--Sally,--dit-il,--ne me remuez pas. Je suis très bien couché, je vous

assure.... Ah! je crois que mon heure est venue. Je ne sais quel effet ma

mort va produire sur vous, Sally, mais sur moi-même....

Il perdit connaissance... et il mourut....

L'abîme · 第 11 / 16 题