LA VIE

Quoi! vous n’étiez pas revenu de bonne foi à Mme d’Anglure?--dit la

marquise avec un indescriptible étonnement. Ils avaient repris leur

place habituelle dans le boudoir de satin jonquille, et la vie pour

eux recommençait de couler, sans événements, sans aventure, dans sa

monotone variété.

--Non! je ne l’ai pas ré-aimée,--fit Raimbaud avec un sentiment trop

triste pour qu’il s’y mêlât de l’amertume.--Ce fut bien fini entre nous

du jour que je vous aperçus. Vous effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai

affiché chez vous de l’amour pour cette femme qui méritait mieux que

cette comédie, ce fut une fausseté pratiquée par moi pour exciter votre

jalousie. C’était ma dernière ressource que j’employais.

--Dernière et inutile,--reprit Bérangère.--Le jour où vous vîntes

dîner chez moi fut pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, il me

montrait le fond de ce cœur rebelle à tout. Pour vous, il vous ôtait

une dernière espérance et vous laissait un amour... éternel,--dit-elle

après avoir un peu hésité, et risquant enfin la romanesque épithète.

Et, comme la femme grave et compatissante se perdait toujours dans la

coquette qui était si près, elle ajouta légèrement, en jouant avec les

glands de sa robe de chambre:--Car, enfin, monsieur, qui pourriez-vous

aimer après moi?

--Eh! mon Dieu, la première venue,--fit lentement M. de Maulévrier

avec une majesté d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil

extravasé.--Quand on n’aime plus, la première venue est plus puissante

que la femme qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que l’attrait

de la nouveauté.

--Vous traitez l’amour comme un caprice,--fit-elle furieuse. Puis,

mordant ses lèvres et rattrapant le sang-froid perdu:--C’est peut-être

vrai--dit-elle--quand on n’aime plus, mais...

Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus simple de le regarder. La

joie du sauvage sûr de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux,

et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant faisait de tout cela

quelque chose de peu agréable à contempler.

--Et si je ne vous aimais plus?--dit Raimbaud câlinement, avec une voix

basse et douce, et en lui prenant la main dont il baisa les ongles

rosés, mais sans appuyer.

--Vous! ne plus m’aimer?--demanda-t-elle, changeant tout à coup d’air

et de contenance, et d’un ton plus curieux que dépité.

--Plus du tout,--dit Raimbaud, avec un désintéressement infini et du

naturel retrouvé.

--Bah!--répondit-elle avec explosion; et, se retournant vivement sur la

causeuse, elle lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit avec

bouderie, comme une objection à ce qu’il disait.

Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.

--Il n’y a pas de bah! madame,--dit Raimbaud avec calme.--C’est bien

vrai que le charme est détruit: vous voudriez vainement le faire

renaître. Ce que vous avez éteint en mon âme, vous ne le rallumeriez

pas.

--Vraiment!--fit-elle; et se penchant vers lui de trois quarts, pose

charmante qui lui allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins

sourires que la vanité d’une femme belle ait jamais inventés pour

répondre à un défi insolent.--Eh bien! nous verrons...

Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, elle employa toutes les

subtilités de son esprit, toutes les grâces de sa manière, toutes les

ressources de son génie, tous les artifices de ses négligés du matin,

toutes les ivresses d’un abandon téméraire, toutes les légèretés de

flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à des caresses positives:

M. de Maulévrier ne démentit point sa parole. Elle ne le troubla plus.

Il jouit de tout cela comme un peintre; il en jouit aussi comme un fat;

mais l’amant évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en trompant

ses désirs sans cesse, en flétrissant un à un tous les espoirs qu’il

s’était créés; elle aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, et

lui, comme elle, ne pouvait ressentir que l’amour comme le monde l’a

fait. Parfois, en la voyant tout risquer pour reconquérir sa conquête

perdue, l’idée lui vint de profiter, dans les intérêts les moins

distingués, des dangers auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux

qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis d’elle; et il ne

voulait pas qu’elle pût interpréter comme un reste d’amour encore la

tentative d’une possession que peut-être elle eût de nouveau disputée,

s’il avait essayé d’y revenir.

Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour rien, elle se lassa de

vouloir faire revivre un amour qui n’existait plus.

Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, mais

demeurèrent aussi fréquentes, aussi intimes que jamais, et le monde,

qui avait accusé Mme de Gesvres d’avoir _tué_ Mme d’Anglure, continua

de les nommer amants, quoiqu’ils ne fussent plus que des amis.

Amis étranges, il est vrai; singulière et triste liaison, d’un charme

puissant, inexplicable et empoisonné!

Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.

Après elle, il n’aima plus personne. On eût dit qu’en l’aimant il avait

contracté, pour les autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il

avait été la victime.

Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas plus qu’elle, ne prit

son parti sur soi-même et ne sut donner à sa vie la dignité de

l’indifférence, la fierté calme de la résignation.

Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le chercher encore.

Leur intimité ne leur suffisait pas. Ennuyés, le jugement cruel,

l’imagination exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie,

voulant être une dernière fois heureux encore dans l’amour avant de

mourir.

Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir l’un à l’autre et de

se dire ce qu’ils avaient trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes,

puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui de lui ou d’elle

viendrait se vanter, avec le plus d’orgueil, de ressentir enfin

l’amour. Mais cet amour, appelé par eux, expirait toujours dans

le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait si vite quand ils

regardaient entre les deux yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs

idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire de nouvelles,

qu’hélas! ils abattaient toujours.

A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour même, tout ce qu’il

admirait le plus, ne suffisait pour remplir sa pensée; et quant à elle,

ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes choses qu’elle sentait

mieux qu’un homme, ne pouvait longtemps la captiver.

Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils se détournaient avec le

même dégoût. Créés, à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un

tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté d’aimer, l’autre,

impatient, implacable, le poussait bientôt à ce mépris par l’ironie,

l’ironie qu’ils maniaient également tous deux.

Que de fois ils passèrent de longues heures dans la nuit l’un près

de l’autre, flanc à flanc, les mains enlacées, couple fait, on l’eût

dit du moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais trouvant sans

cesse l’esprit qui juge où ils avaient appelé la sensation qui enivre:

couple superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces amours qui

ne duraient pas et à rire entre soi des ridicules vus le matin dans le

tête-à-tête, affreuse comédie qu’ils se donnaient entre quelque baiser

vide, quelque sombre et vaine caresse, par dédommagement du bonheur

manqué et de l’enthousiasme impossible!

Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y avait qu’eux cependant,

mais ne s’expliquant pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient

dans les autres ils ne le rencontraient pas dans leur cœur, puisque

leur seul intérêt dans le monde naissait quand ils étaient réunis!

Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans nom parmi les hommes,

relation que le monde ne comprenait pas.

Plus leur espoir d’aimer une fois encore tarissait dans leurs âmes

impuissantes, plus ils se sentaient étroitement liés par ce qui ne

pouvait être un lien entre eux et personne! plus ils sentaient qu’ils

n’avaient rien à se préférer!

Quand lui sortait des bras d’une femme, ne venait-il pas, avec une

ardeur avide, essuyer ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié lui

tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie tous ses bonheurs

incomplets à flétrir!

Quand elle, plus coquette que les plus coquettes de Marivaux, avait

prêté sa charmante oreille aux adorations qu’elle faisait naître,

ne venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux mornes, poser sa

tête lasse sur cette poitrine qu’elle n’animait plus! Alors,--on ne

sait,--qui pourrait assurer de telles choses?--regrettaient-ils tous

deux de n’être pas amants au lieu d’être de si étonnants amis; et si

le regret existait au fond de leurs âmes, excepté des douleurs bien

désespérées, que peut-on tirer d’un regret?...

C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. C’est ainsi qu’ils

s’avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort,

qu’ils connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur restait à

apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée

et des organes, et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement

unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l’impuissance;

et, dans le néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se consoler ou

s’affermir, la vanité de ce qu’ils souffraient. Leur bon sens faisait

fi de la poésie de la douleur, comme leur bon goût en faisait mystère.

C’étaient toujours une femme élégante et un dandy, à l’intimité

desquels le monde insultait dans de jolies plaisanteries; c’étaient

toujours de part et d’autre la même convenance, les mêmes manières

irréprochables, cette même légèreté dans la parole, grâce charmante qui

n’appuyait jamais sur rien. On ne pouvait guères soupçonner ce qu’il

y avait de grave, de profond, dans ces deux êtres si exclusivement

occupés, à ce qu’il semblait, de choses extérieures, et dont l’esprit,

à certains soirs, partait tout à coup en mille étincelles et en

railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se composait pour eux la

vie, influence du monde et des habitudes sur ce que les sentiments ont

de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de leurs matinées, prise

au hasard entre toutes les autres, donnerait une idée plus exacte que

l’analyse la plus fidèle.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . Un matin, le marquis de Maulévrier alla chez la

marquise de Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place ordinaire,

dans le boudoir jonquille; elle était sortie. Séduite par le temps

qu’il faisait (on était au commencement du printemps), elle était allée

s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité d’une des allées du jardin de

l’hôtel de Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans doute par

les idées que lui inspirait sa lecture, elle ne sentait pas le fleuve

de soleil qui tombait en nappe de lumière et de chaleur sur sa tête

nue, sur ses mains divines dégantées, et sur des épaules que le soleil

même était impuissant à bronzer.

--Que lisez-vous donc là?--fit Maulévrier en s’approchant, frappé de la

préoccupation de sa physionomie.

--C’est _Lélia_,--répondit-elle,--un livre qu’ils disent faux et qui

n’est que la moitié de la vérité de ma vie. Que serait-il donc si

l’autre moitié s’y trouvait!

Elle parlait avec une agitation presque fébrile, les yeux durs, le

front contracté, violemment belle.

--Vous avez raison,--fit Maulévrier, qui ne raillait plus quand il la

voyait dans cet état, car il avait appris à connaître, à ses dépens, la

douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette femme révoltée de n’en

pas avoir davantage,--_Lélia_ n’est qu’une moitié de misère; il en est

dans le monde de bien plus grandes et qu’on ne voit pas.

--Oui! la mienne, par exemple,--reprit-elle avec une tristesse

animée;--oui! la nôtre, car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais;

en m’aimant vous avez gagné mon mal, et vous n’en guérirez pas plus que

moi.

«Mais _Lélia_! mais eux, ces artistes, ces grandes imaginations, ces

hautes pensées,--continua-t-elle en jetant le livre qui l’avait émue

et qu’elle n’aimait que comme un fragment de miroir,--ils ont beau

souffrir, sont-ils donc si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme à

nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils comme nous? N’ont-ils

pas des facultés supérieures qui leur créent des intérêts très vifs,

et les défendent de l’ennui et de la fatigue d’exister? Quand ils

n’auraient que la faculté de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent,

cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme qui a fait _Lélia_,

fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle pas eu un dédommagement en se

racontant avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas aussi dans son

livre des pages qui attestent qu’elle sent profondément les beautés de

la nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce pas de l’amour

après tout? Et qu’importe ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon

Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on pas dernièrement

que cette femme qui a fait ce livre avait le projet d’entrer dans un

cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui l’exaltent encore, ou

des lassitudes qui entrevoient la possibilité d’un repos? Mais moi,

mais nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce qui nous console? Qui

occupe notre vie? Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse froids;

la nature nous laisse froids; nous n’avons que l’esprit du monde, du

monde qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à qui nous n’avons

rien à préférer. Esprits bornés, natures finies, c’était pour nous que

l’amour devait être la grande préoccupation, la grande affaire, le

grand enthousiasme de la vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a

été qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,--et quand il s’est

agi de nous, Raimbaud, un avortement en amitié.

«Ah! maudit cœur! maudits organes!--ajouta-t-elle avec un mouvement de

rage; et, se jetant au cou de Raimbaud, pour la première fois, naïve et

hardie comme une femme aimée et heureuse, elle chercha sur les lèvres

de l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout jamais absente pour

elle et pour lui.

--Impossible!--fit-elle accablée, en laissant retomber ses bras.

Raimbaud, qui savait l’empire des choses extérieures sur les nerfs de

cette femme mobile qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même

de peur qu’elle n’y trouvât le vide et l’ennui, lui conseilla, après

quelques moments de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était

fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire diversion aux peines

de la vie pour les femmes, leur conseiller de faire leur toilette est

encore ce qu’il y a de plus profond.

Elle résista; elle voulut rester dans ses cruelles pensées. Mais, comme

M. de Maulévrier sembla l’exiger, elle quitta le jardin et monta chez

elle. Elle était partie à regret, pâle, sombre, crispée, insoucieuse

de son cou qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. Elle

revint souriante, épanouie, gracieuse, mise avec le goût que Maulévrier

lui savait, et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une légèreté

aussi fière que les plumes blanches qui se cambraient sur son chapeau

de paille d’Italie. C’était réellement une autre femme! Elle se

rassit près de lui pour lui faire boutonner ses gants chamois. Le fat

orgueilleux, devenu sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre

d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une soubrette, et, pour

récompense, elle lui accorda le beau privilège de poser un baiser,

comme on en donne aux petites filles, sur la raie des cheveux partagés.

Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des

rubans.

L'Amour impossible; La bague d'Annibal · 第 35 / 193 题