Cinq jours après cette scène, Mme d’Anglure était à l’agonie. Les
vomissements de sang étaient revenus avec une énergie effrayante. Le
médecin ne conservait nul espoir. M. de Maulévrier, qui se trouvait,
grâce à ses aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline, n’eut
point de résistance à vaincre en lui-même pour soigner cette pauvre
mourante qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer ses derniers
moments des formes de ce dévouement extérieur qui, après l’amour, fait
illusion encore aux cœurs tendres. Il resta, autant qu’il le put,
auprès du lit de la comtesse. Il n’avait plus à feindre un sentiment
qui le gênait. Au contraire, il pouvait être franc dans l’expression de
celui qu’il éprouvait, car il en éprouvait un alors: il s’attendrissait
sur cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre
empêche d’être amère, et à laquelle, pour cette raison, sans nul doute,
le cœur de l’homme sait se livrer avec abandon!
Elle qui finissait la vie comme elle l’avait commencée, par un seul
amour, jouissait tristement de l’attendrissement de M. de Maulévrier,
et lui souriait au milieu de toutes ses souffrances, avec les larmes de
la reconnaissance et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait plus
en termes irrités de la marquise, de cette _voleuse d’amants_ qu’elle
aurait désiré parfois dénoncer à toutes les femmes, et pourtant les
aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée. Elle croyait qu’il
était aimé de la marquise, et qu’il l’aimait assez pour avouer son
amour et le proclamer malheureux, pour se vanter de ses rigueurs. Elle
voyait là un généreux mensonge. Elle n’était pas une observatrice de
premier ordre, cette suave enfant qu’ils avaient appelée _la Belle et
la Bête_; front charmant, mais bien parfaitement fermé à la lumière,
elle ne comprenait guères que ce qui était simple, et jugeait les
autres par elle-même. Une femme de la complication de Mme de Gesvres
ne pouvait pas tomber sous ce sens étroit, les relations de M. de
Maulévrier avec Mme de Gesvres être expliquées par cette nature toute
droite, qui était venue, comme une fleur, en pleine terre, à la
campagne.
--Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez, mon ami,--disait-elle à M.
de Maulévrier, quand elle le voyait passer des heures entières près
de son lit et en silence; car il était défendu de faire trop parler
cette poitrine si souvent en sang;--voilà que toute votre vie est
changée parce que je me suis imaginée d’être malade. Raimbaud, je
ne veux pas de cela. Vous êtes délicat et bon pour moi; je vous en
remercie, j’en suis même heureuse au milieu de tout ce qui m’afflige
et me fait mourir, mais je ne veux pas qu’où l’amour n’est plus
soient les sacrifices de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux qu’on
n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux qu’on aime, et la marquise--ne
faites pas ce mouvement et écoutez-moi!--a droit de se plaindre de
l’abandon dans lequel vous la laissez. Quittez-moi donc souvent pour
elle, allez la voir, et cependant--ajoutait-elle avec une expression
irrésistible--revenez ici, Raimbaud, puisque la pitié vous y ramène.
Je n’ai pas la force qu’il me faudrait pour me priver de ce dernier
bonheur.
M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à Mme d’Anglure; une
affection si profonde, et en même temps si douce, lui donnait le
courage de résister à la malade dévouée qui, l’amour au cœur,
l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette bassesse sublime le touchait,
et, parce qu’il était touché, il restait, captivé davantage. Il
restait, comparant cet amour à l’impuissance d’aimer de la marquise;
et celle-ci, dont le noble esprit était fait, du moins, pour tout
comprendre, enviait, avec un regret plus inconsolable que jamais, le
sentiment dont elle était privée, quand M. de Maulévrier lui racontait
tout ce que ce sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable et
de bon.
Et comme, en dehors des mille vanités de la femme qui la faisaient si
souvent extravaguer avec tant de charme, Mme de Gesvres, à force de bon
sens, finissait par avoir un cœur excellent, elle apprécia dignement la
conduite de Mme d’Anglure et elle se sentit vivement attirée vers la
malade, quoiqu’elle crût--illusion analogue à celle de Caroline--que
M. de Maulévrier, qu’elle avait pris au mot dans la dernière comédie
qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie, était revenu à celle qu’il
avait si longtemps aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie,
elle savait bien qu’avec les convictions de Mme d’Anglure et ce qui
s’était passé entre cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait
convenablement se présenter chez Caroline et lui témoigner l’intérêt
sincère dont elle se sentait animée. Bizarre chose que les relations
humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments sont très souvent
inexprimables, et ce qui serait vrai, impossible!
Plus l’état de Mme d’Anglure empirait, plus Mme de Gesvres, qui
admirait la douce splendeur qu’un amour naïf et grand projetait sur les
derniers moments de celle qu’elle avait autrefois protégée et défendue,
souffrait de se sentir éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments
naturels par ce que M. de Maulévrier lui racontait de la mourante,
elle pensait parfois qu’elle ferait mieux comprendre à Mme d’Anglure
que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de Maulévrier, et que cette
assurance franchement donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux
angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de Maulévrier, qu’elle
croyait revenu de bonne foi à ses premiers sentiments pour Caroline,
n’avait pu calmer cette âme agitée et lui enlever ses doutes cruels, la
retenait toujours, et elle ne serait point sortie de cette incertitude
si M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher en toute hâte
pour la conduire chez la comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée
tout à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination.
Elle y alla, non sans quelque trouble. En la voyant entrer dans sa
chambre, Caroline lui tendit la main de la façon familière et simple
avec laquelle elle la lui avait prise à une autre époque, quand elle
revint de la campagne pour s’assurer du malheur de ne plus être aimée.
La comtesse était couchée sur une chaise longue, la tête soutenue par
des coussins et la taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous
les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant, les narines creuses,
la pâleur bleuâtre.
--Je vous sais bon gré d’être venue,--dit-elle d’une voix faible, mais
assurée, à la marquise, qui, quoique émue, s’assit près d’elle avec
cette absence d’embarras des femmes du monde qui fait croire si bien
à la chimère du naturel.--Je voulais vous voir avant de mourir. Vous
m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs j’ai été injuste pour vous
au fond de mon cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est pas votre
faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas su m’en défendre mieux que vous.
--Caroline,--lui répondit Mme de Gesvres comme au temps de leur
ancienne liaison, et avec le désir de lui causer quelque bien,--vous
êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai jamais aimé M. de
Maulévrier.
--Oh!--fit la comtesse en secouant la tête avec une grâce souriante et
triste,--je sais tout et je suis résignée; n’essayez donc plus de me
tromper: vous aimez Raimbaud...
--Non! je ne l’aime pas,--interrompit la marquise avec une noble
impatience et en jetant à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat
qui l’attestait;--je ne l’ai jamais aimé: qu’il le dise; moi, je vous
le jure. Si j’ai eu un tort avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous
l’avoir dit plus tôt.
--Plus tôt comme à présent, Bérangère, je ne vous aurais pas crue,--dit
Mme d’Anglure.
--Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée sans motif, et à présent,
vous en avez un dont je vous remercie. Vous voulez m’épargner du
chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, mais c’est inutile;
puisque je meurs, je ne regrette presque plus de n’être plus aimée. En
le laissant derrière moi,--ajouta-t-elle avec un regard ineffable,--il
souffrira moins.
--Mais...--dit Mme de Gesvres avec l’angoisse de ne pas être crue.
--Mais,--interrompit la comtesse avec une violence qui lui fit cracher
le sang de nouveau,--pourquoi cette obstination, Bérangère? Lui aussi
m’a tenu le même langage que vous, et je ne l’ai pas écouté davantage.
Ne tourmentez donc pas mes dernières heures par des négations et des
résistances inutiles. Si je vous ai envoyée chercher, ce n’était pas
pour vous adresser des reproches; c’était pour vous le confier, lui
que j’aime encore; c’était pour vous recommander de bien prendre garde
à son bonheur; c’était pour que mon souvenir--le souvenir d’une amie
morte de chagrin à cause de vous deux--ne se mît pas entre vous et
n’empoisonnât pas les relations d’une intimité que je vous pardonne,
quoiqu’elle m’ait fait cruellement souffrir.
--Ah! malheureuse enfant,--reprit avec emportement Mme de Gesvres,
poussée à bout par un aveuglement si obstiné,--comment donc faire
pour vous arracher cette folle croyance, pour vous convaincre de la
vérité de mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; non! je n’ai jamais
été, je ne suis pas sa maîtresse. Le monde l’a dit, je le sais bien;
mais vous, que j’ai défendue autrefois contre le monde, vous savez
si je sacrifierai jamais rien à de sots propos. Vous connaissez mon
indépendance. Aujourd’hui vous me prouvez que cette indépendance a
toujours des dangers pour une femme. On la punit en se méprenant sur
ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus jeune que je ne suis;
vous aussi, vous me jugez d’après ce que vous avez de jeunesse et
d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble pas, j’ai l’âme si
vieille, si dépouillée! Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne
l’eusse pas pu!
Et dominée par le besoin d’être crue, que les négations de Mme
d’Anglure avaient si vivement irrité en elle, elle se mit à lui dire
sur l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa nature, des choses
vraies, mais qui devaient demeurer incompréhensibles pour la comtesse.
Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla ce qu’elle était;
elle le fit avec éloquence: elle lui montra, une par une, ce qu’elle
appelait les misères de son âme; elle lui dit ses jalousies du bonheur
des autres, du bonheur de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit
de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, qui frappait sa
vie; étala tout, s’insulta, fut vraie, fut naïve, elle, la grande
Célimène de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié à une autre
femme que la comtesse, à une autre qu’une créature sans intelligence
et tout amour! La comtesse ne comprit pas un mot de toute cette triste
psychologie que le tact exercé de la marquise n’avait pourtant pu
retenir. Pour cette pauvre et adorable amoureuse, dont la vocation
avait été d’aimer, comme celle des roses est de sentir bon, les paroles
de Mme de Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. Elle l’écouta
en la regardant avec défiance, et quand la marquise, à qui le tact
revenait peu à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme qu’elle
essayait follement de persuader en lui parlant une langue étrangère,
s’arrêta, vaincue et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit,
avec une grande sécheresse:
--Vous avez certainement beaucoup plus d’esprit que moi, ma chère, mais
ce que vous me contez là est incroyable, et je ne vous crois pas.
--Adieu donc, Caroline,--fit Mme de Gesvres sans amertume et en se
levant, car cette scène où elle s’était oubliée commençait de la
fatiguer, et elle voyait dans ces airs de pardon et de générosité
auxquels Mme d’Anglure refusait si bien de renoncer quelque chose
de solennel et de _posé_ qui choquait vivement son bon goût et son
instinct du ridicule. Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion
que lui avait inspirée l’état de Mme d’Anglure et son amour pour
Raimbaud. Maulévrier était resté silencieux pendant l’entrevue des deux
femmes. Quand la marquise se leva, ses regards rencontrèrent les siens.
Un imperceptible sourire de moquerie méprisante se joua silencieusement
autour de leurs lèvres à tous les deux. Toujours spirituels et du
monde, ils ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu cette passion
aveugle, stupide, dramatique et dévouée, qui ne comprenait rien et
montrait la rage de se sacrifier en mourant.
Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle expira quelques jours
après dans son illusion indestructible,--les croyant heureux et leur
pardonnant,--illusion torturante qui fut un démenti donné par elle au
titre du livre si vrai qu’on appelle le _Bonheur des sots_.
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