Quand la comtesse d’Anglure entra, Mme de Gesvres se leva et fit
quelques pas au-devant d’elle, la main ouverte et la bouche souriante,
comme on va au-devant d’une amie trop longtemps absente. Bien loin de
repousser cette main qui lui était offerte, Mme d’Anglure la serra
comme aux jours de leur amitié la plus tendre. Ni l’une ni l’autre
de ces deux femmes ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame;
elles étaient de trop bonne compagnie et de leur époque pour copier
en miniature cette grande scène de Schiller entre Marie Stuart et
Élisabeth d’Angleterre, à propos du comte de Leicester. On est obligé
de le reconnaître, pour les gens aux yeux de qui le plus grand péché
d’élégance est de mettre ses impressions personnelles à la place des
usages reçus, le drame et tout ce qui y ressemble ne saurait guères
plus exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre théâtre que
la conscience, derrière les paroles et les actes qui servent toujours à
la violer. Quels que fussent donc les sentiments de Mme d’Anglure, elle
était trop comtesse pour les montrer à sa rivale, et cela en présence
de l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son émotion ne lui fit pas
transgresser ces lois du monde, contre lesquelles se révoltent des
moralistes de roman, et dont la gloire est de ressembler à ce qu’il y a
de plus beau dans la nature humaine,--à la pudeur et à la fierté.
Ainsi tout resta parfaitement convenable entre ces trois personnes
dont les sentiments étaient sans doute si agités et si divers. Les
deux femmes s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué M. de
Maulévrier, qui s’était incliné devant elle comme s’ils avaient été
étrangers l’un à l’autre, Mme d’Anglure s’assit sur la causeuse de
Mme de Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes enfermées dans la
courbe gracieuse du meuble consacré aux mollesses et aux intimités de
ces créatures languissantes! On eût dit deux charmantes couleuvres
s’enlaçant sur un tapis de fleurs et se caressant de leurs dards
sans oser encore se blesser. Alors commença, entrecoupée de petits
mots d’amitié et de familiarités ravissantes, une conversation
fort insignifiante dans le fond, mais qui, comme dissimulation et
souplesse, eût fait certainement beaucoup d’honneur à la barbe grise
des plus vieux et des plus rusés diplomates de l’Europe. Mme d’Anglure
dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne, auprès de sa belle-mère,
qu’elle n’avait pu résister à l’envie de partir. C’était là toute son
histoire, et elle la fit en quelques mots, avec une simplicité d’accent
à laquelle on se serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya la
balle dans ce sens, et la conversation, ricochant d’une idée à une
autre, dériva bientôt aux élégants commérages des femmes entre elles,
quand elles veulent se tenir en dehors de leurs sentiments. Cette
conversation, à côté de leur position réciproque, ne dut pas coûter
beaucoup à Mme de Gesvres. Elle était calme, puisqu’elle n’aimait
pas M. de Maulévrier et qu’elle venait de le lui dire dans le moment
même, mais Mme d’Anglure ne l’était pas, et réellement la marquise,
qui dédaignait un peu trop peut-être le caractère de son amie, et qui
savait qu’avec son amour aveugle pour M. de Maulévrier elle était fort
capable de provoquer un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât
si librement, et avec une facilité si animée, dans l’écume légère
d’une causerie toute de gaieté et de riens, quand elle devait avoir
le cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette jalousie, que Mme
d’Anglure nourrissait depuis plusieurs mois, avait marqué sa trace
partout sur les lignes de ce suave visage, délicat comme le velouté
des fleurs. Elle était extrêmement changée. L’idéale beauté du teint
s’était évanouie. Malgré les ruches qui garnissaient le chapeau lilas
qu’elle portait et qui encadraient l’ovale de cette figure, atteint
déjà, on voyait que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse, et
qu’elle commençait à être envahie par le vermillon âcre et profond que
donne la fièvre des passions contenues. Ce rapide et cruel changement
frappa d’autant plus la marquise, que la force des sentiments qu’il
attestait n’emporta pas une seule fois Mme d’Anglure. Elle demeura
aussi désintéressée en apparence dans les mille hasards de la causerie,
que si elle n’avait pas étudié la femme avec qui elle joutait de
paroles légères et de façons caressantes. Tout en cherchant à deviner
ce qu’elle croyait le secret de la marquise, elle ne livra point une
seule fois le sien. L’instinct de la conservation, naturel à tous les
êtres, l’éleva pendant tout le temps de sa visite au niveau d’une femme
d’esprit.
M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment douloureux cet étrange
spectacle. Il était frappé, comme Mme de Gesvres, du ravage de ces
quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée; et comme, si fat qu’il
fût, il avait de l’âme autant qu’en ont les hommes parfaitement
civilisés, il était épouvanté et attristé en même temps. La mesure que
gardait la comtesse l’étonnait bien un peu aussi, mais comme il était
mieux exercé à lire que la marquise dans les moindres mouvements de
Mme d’Anglure, où la marquise ne voyait que du calme il voyait, lui,
à de certains frémissements des lèvres, à de certains éclairs dans le
regard, que l’orage grondait et brûlait sous ces menteuses surfaces.
Quoique son aplomb d’homme du monde lui fût venu en aide, et qu’il
eût rougi de se montrer moins dégagé que les deux femmes qu’il avait
devant lui dans les allures d’une conversation qui n’exprimait aucun
des sentiments réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant cette
dissimulation aisée, ce charme de mensonge silencieux, ce tact inné
avec lequel Mme de Gesvres et Mme d’Anglure évitaient tout ce qui
eût pu amener une explosion. En comparaison de ces deux lutteuses,
il se trouvait gauche, parce qu’il se sentait contraint, et il était
contraint parce qu’il était homme, et parce qu’où les femmes passent
en se glissant comme des reptiles les hommes ne se frayent un passage
qu’en brisant tout comme des éléphants.
Cette visite de Mme d’Anglure, qui ressemblait à une reconnaissance de
la position de l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle heure
à la pendule de Mme de Gesvres, mais un siècle sans doute au cœur de
la malheureuse comtesse, qui devait compter les minutes autrement
que le bronze inerte et glacé. Dans cette heure de tortures dévorées,
la marquise ne donna pas à son ennemie (car la comtesse l’était
devenue) le plus petit des avantages. Elle fut de la sérénité la plus
désespérante. Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que M. de
Maulévrier fût plus pour elle qu’un homme bien né à qui tous les salons
étaient naturellement ouverts. Elle n’évita point une seule fois de
le regarder et de lui répondre. Elle aurait eu une passion dans le
cœur qu’elle n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion était
absente, et la sagacité de la jalousie, la seule sagacité qu’eût la
pauvre petite d’Anglure, fut considérablement désorientée par un
naturel si plein de vérité et si bien soutenu. Intérieurement, Mme
d’Anglure éprouvait une véritable colère de ce qu’elle croyait une
comédie parfaitement jouée. Comédienne elle-même, elle s’irritait
d’avoir affaire à une comédienne aussi habile qu’elle; elle se voyait
battue à plate couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit et
à celui que dans le monde on donnait à Mme de Gesvres. Son dépit
était aussi furieux qu’amer. C’étaient des sensations trop vives pour
résister longtemps à leur violence. Aussi, fort heureusement pour
elle, l’instinct qui l’avait préservée de toute ouverture imprudente,
l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il de s’en aller.
Mais cet instinct eut beau réclamer dans son âme, elle ne put supporter
l’idée qu’en s’en allant elle laisserait M. de Maulévrier avec Mme de
Gesvres, et si ce fut une faute que de vouloir arracher son amant à
celle qu’elle supposait sa rivale, oui! si ce fut une faute après les
dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées, elle la commit.
--Adieu, ma chère,--dit-elle à Mme de Gesvres;--je suis bien heureuse
de vous avoir revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant que
me voilà revenue de cette vilaine campagne où je me suis tant ennuyée,
nous pourrons nous voir tous les jours.
Et elle se souleva de la causeuse, mais elle y retomba assise avec une
négligence adorable, pour renouer un des rubans de son manchon.
--Monsieur de Maulévrier,--dit-elle alors, en nouant gravement
le ruban détaché, et avec ce ton que seules les femmes du monde
connaissent et qui sauverait l’inconvenance des propositions les plus
hasardées,--voulez-vous me donner le bras jusqu’à ma voiture? et si
vous n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous en passant; vous
êtes sur mon chemin.
Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non. Il se prépara donc à
sortir avec la comtesse. Celle-ci, soulagée des contraintes de la
soirée par ce qu’elle venait de décider, tendit encore une fois sa
petite main gantée à la marquise, qui, peut-être, sentit alors la
griffe d’abord si bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne
qui remporte sa proie à son nid.
--Comme elle l’aime et comme elle est changée!--fit la marquise de
Gesvres restée seule; et, disant cela, comme elle était debout, son
œil se porta sur la glace où elle se vit, elle, toujours belle, ne
changeant pas, astre magnifique, éternel, immuable.
On change,--ajouta-t-elle avec une tristesse amère qui vengeait bien
ceux qui l’avaient vainement aimée;--on change parce qu’on aime et
qu’on souffre, mais du moins on ne s’ennuie pas!
Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette pour venir la
déshabiller.
[Bandeau]