LES DERNIÈRES COQUETTERIES

A dater de ce moment, si ce fut une méprise, elle fut complète. M. de

Maulévrier crut être aimé de Mme de Gesvres, et dès lors il se mit à

agir avec l’assurance qu’une telle persuasion doit donner. Seulement,

à tout ce qu’il inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait

de tendre, la railleuse marquise répondait en agitant ses belles

boucles brunes sur ses joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus

positive, et en lui rappelant le langage qu’il avait parlé pendant

si longtemps. Elle aussi, comme on voit, avait changé le sien. Elle

faisait expier ainsi à M. de Maulévrier tous les petits mensonges qu’il

s’était permis; mais, il faut bien le dire, la pénitence n’allait pas

plus loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier pouvait très bien

penser que c’était là une de ces délicates comédies prolongées dans

les intérêts du dénoûment, comme en jouent souvent les femmes expertes

en bonheur; car, excepté cette sourde oreille de haute chasteté, cette

retenue de robe montante seulement dans le langage, tout ce qu’osait M.

de Maulévrier dans les détails du tête-à-tête ne rencontrait pas une

résistance, et Dieu sait si la contemplation était dans les allures

de son génie! Bérangère de Gesvres était beaucoup trop marquise pour

avoir, au moindre transport de l’homme dont elle avait, en résumé,

accepté l’hommage, puisqu’elle le recevait tous les soirs, de ces

soulèvements de pudeur effarouchée qu’ont les femmes de mauvais ton qui

se croient vertueuses, de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait

presque pour des désirs. Elle n’avait point la prétention d’être un

ange, et cependant elle eût mieux justifié, à certains égards, une

telle prétention que beaucoup de femmes, à la tournure en fuseau,

posées éternellement en vignettes de poésies modernes, vaporeuses

créatures qui boivent quatorze verres de vin de Sauterne après souper,

et se vermillonnent quand les doigts d’un homme ont pressé leur main

à travers un gant. Elle n’était point de cette race d’êtres éthérés

et d’une moralité si supérieure, mais c’était une femme que l’horreur

de tout ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne voulait donc

pas faire tort aux enivrantes séductions de sa pose en se défendant

contre les témérités de la caresse. L’aristocratie de sa nature avait

l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. Aussi son amant

buvait-il à longs traits dans la coupe d’opale de ses épaules la

cruelle ivresse des bonheurs non partagés,--un grand délire qui finit

par une grande angoisse,--tandis que sous l’impression de tous les

égarements qu’elle faisait naître, là où les autres femmes se livrent

ou se refusent d’ordinaire, elle restait toujours élégante, toujours

convenable, toujours marquise. C’était réellement un abîme de glace,

mais un abîme qui donnait le vertige. Après cela, comment n’eût-elle

pas pardonné à ceux que le vertige entraînait?

D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à l’honneur de la pureté des

femmes très belles, souvent on les croit sous l’empire des émotions

les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que la très immatérielle

jouissance de la vue des transports qu’elles excitent. Mme de Gesvres

l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui avait sur l’amour de

ces idées qui avaient effrayé Maulévrier dès l’abord, voulait-elle

grandir l’amour de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable idéal

devant lequel il s’était cabré, un certain soir? Si bien éprise que

soit une femme, il n’en est point qui ne cherche à augmenter par

tous les moyens possibles la passion qu’elle a inspirée. C’est

le machiavélisme des cœurs les plus tendres. C’est aussi la seule

explication qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous prétexte

de vertu, dans des organisations si bien combinées pour la défaite;

résistance dont la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, si

elles n’avaient appris de mesdames leurs mères «que se donner, c’est

diminuer l’amour».

Cette vieille tradition, si bien justifiée par l’expérience, cette

inébranlable notion du catéchisme des petites filles, semblait être

la limite que Mme de Gesvres opposait à M. de Maulévrier. L’orgueil

de cette femme était donc ici en défaut; cet orgueil titanique de la

beauté la plus célèbre de son temps et qui lui faisait souvent dire,

avec le plus somptueux de ses regards, que les femmes qui valaient

quelque chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, n’osait

pas risquer les hasards de la plus grande de toutes en l’accordant.

Certes! ni son passé ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle,

et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle avait autorisé

en ne le défendant pas, impossible à M. de Maulévrier de penser tout

bas ce que disait tout haut le roi Henri III d’une des princesses de

la maison de Lorraine, qui lui avait assez impertinemment résisté.

Le mot de l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur de cette

femme, mais pas ailleurs! C’est en vain que M. de Maulévrier se

rappelait tout ce qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même

sur le vif. Comme, en somme, les observations d’un dandy ne sont

pas fort nombreuses, et ses lectures encore moins, il ne trouvait

rien dans le rare trésor de ses connaissances qui pût lui expliquer

l’étrange conduite de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun,

il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires de coquetterie,

le refuge des hommes quand ils ne comprennent plus rien au manège

des femmes. Et encore, se disait-il,--car il s’était mis à raisonner

depuis peu,--de la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis _des autres_,

de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, et, si c’est de

l’amour,--ajoutait-il, enchanté de sa découverte,--pourquoi pas toutes

les conséquences de l’amour? A tout prendre, c’était là un raisonnement

assez juste; seulement, il était aussi stupide pour le cas présent

que le fameux _to be or not to be_ de l’écolâtre de Shakespeare,

car la logique ne pouvait pas plus expliquer Mme de Gesvres qu’elle

n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau d’Hamlet, et ce monde-ci

et l’autre monde,--s’il en faut absolument deux. Je l’ai dit plus haut,

Mme de Gesvres, quoique femme, avait un bon sens rare chez les hommes,

et que sa vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand il s’agissait

de sentiments ou de sensations, le bon sens se voilait tout à coup,

la queue du serpent menait la tête, et cette femme, d’un coup d’œil

si étendu et d’un discernement si sûr, devenait l’inconséquence en

personne. Ce n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent

qui nichent des essaims de caprices dans les plis de leurs jupes;

elle les secouait, les caprices pleuvaient. Elle accordait ceci ou

refusait cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui lui ressemblent

le savent-elles? Dieu lui-même, au jour de sa justice, n’aura pas le

courage de leur demander compte du bien ou du mal qu’elles auront fait.

Du reste, quand elle accordait le plus, jamais un aveu, jamais un mot

d’abandon ou de tendresse ne tombait de ces lèvres charmantes qui

n’étaient pas inaccessibles.

Elle avait pour système de ne point faire de réponse aux questions dont

l’amour a soif.

Elle conservait et savait varier à l’infini les gentillesses de sa

moquerie du premier jour, quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait

presque d’une aussi folle manière qu’elle avait envie d’être aimée.

Hélas! il se payait comme il pouvait de ses abaissements, en enlaçant

ses bras avides autour de ces genoux qui restaient strictement unis,

autour de ces flancs immobiles, comme autour de l’autel d’airain de

quelque divinité inexorable.

Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle et frémissant, à ses

pieds, avec ce regard attentif (son regard vrai et son plus beau)

qu’elle avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de quelque chose,

et elle restait longtemps ainsi, souriante comme la Grâce, silencieuse

comme l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.

Elle avait cette beauté qui passionne (et étonne un peu dans les

femmes) d’un secret admirablement gardé, tout cela accompagné de

ces familiarités adorables dont les femmes bien nées ont seules la

mesure, et qui retiendraient un homme à leurs pieds, en dépit des plus

implacables rigueurs.

Les hommes les plus positifs eux-mêmes se laissent prendre à ces riens

charmants, dont on enveloppe mielleusement toutes les froideurs et tous

les refus. M. de Maulévrier en était éternellement victime. Elle lui

aurait fait trouver bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait

aimer les soufflets.

Cet homme appelé fat par les femmes, ce fier Sicambre de salon, ployait

la tête, mais ce n’était pas, comme le barbare, sous une colombe

descendant du ciel: Mme de Gesvres ne méritait point une si douce

image. Elle allait parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.

C’étaient des négations si positives, si peu justifiées; c’étaient

des refus si nets, qu’il fallait être ensorcelé de cette femme pour

retourner briser ses questions aux mêmes réponses. Sûre de la grâce

qu’elle déployait dans la forme quand elle disait une maussaderie

dans le fond, elle avait une manière inattendue, originale, de vous

donner son coup de poignard, et on lui pardonnait l’assassinat. Je n’en

citerai qu’un exemple:

C’était, dans le cours de cette histoire, un des derniers soirs où elle

employa avec M. de Maulévrier les fascinations de cette coquetterie

fabuleuse qui allait expirer pour faire place à ce que le monde lui

avait laissé de noble et de bon; ils étaient à leur place habituelle,

sur cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette causeuse, hélas!

complice de bien des rapprochements dangereux.

M. de Maulévrier avait glissé son bras autour de ce divin corsage,

qui contrastait par sa puissance avec les élégances un peu étiolées

de notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou de guêpe, d’une

insaisissable volupté. Il rabâchait, Maulévrier, mais l’amour est un

rabâchage, et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux redites; il était

ardent et suppliant comme peut-être il ne l’avait jamais été.

Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, comme une enfant ou comme

une chatte elle s’empara, par un mouvement plein d’insouciance et de

taquinerie, d’un petit portefeuille d’ivoire sculpté que Maulévrier

portait toujours et dont elle avait senti, à travers le vêtement, les

pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était un ravissant bijou que ce

portefeuille. Il avait été donné à M. de Maulévrier par Mme d’Anglure,

mélancolique souvenir de l’amour absent et fidèle! Elle l’ouvrit,

et, après en avoir tourné curieusement les feuilles blanches encore

et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire des billets du matin à

peine lisibles) traça dans sa main et les coudes en l’air, avec une

netteté et une fermeté admirables, de la pointe du léger crayon que les

suppliantes caresses de M. de Maulévrier ne firent point trembler, le

mot _jamais_, qu’elle lui montra avec une malice triomphante.

A la réponse, n’est-il pas facile de deviner ce que cet enragé de

Maulévrier demandait?

Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà dit, et il n’y avait pas cru,

amoureux et fat tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! toutes

le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... ne le disent plus.

Seulement, nulle d’elles peut-être, comme la marquise, n’eût songé à

l’écrire, ce mot, dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela d’une

main aussi libre et aussi sûre que si elle avait écrit le temps qu’il

faisait à Paris à son mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de

Russie.

[Bandeau]

L'Amour impossible; La bague d'Annibal · 第 20 / 193 题