Quoique M. de Maulévrier n’acceptât pas le programme de Mme de Gesvres
sur la manière dont elle prétendait être aimée, il sentait pourtant, à
de certains frémissements qui passaient en lui près de cette femme, et
au poids de préoccupations qui le suivaient quand il n’y était plus,
qu’il aurait pu remplir quelques conditions de ce terrible programme,
l’utopie des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant plus à l’amour
dans les hommes que les désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier
croyait à la grandeur de son amour par la grandeur de ses impatiences.
Seulement, ce soi-disant amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni
désespoir, ni tous les mouvements des âmes jeunes et tendres. C’était
un amour d’homme de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme du monde
qui a beaucoup vu, beaucoup senti, et qui s’est aussi beaucoup moqué.
C’était un amour qui ne jetait pas la vie hors du droit commun, et qui
n’en était pas moins très réel, très impérieux, et pouvait devenir très
amer.
Or, un pareil amour se prenant à une femme comme la marquise de
Gesvres, âme sauvée par la froideur des sens et la mobilité de
l’esprit de l’éclat funeste des passions, un pareil amour avait
bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, malgré sa fatuité, M.
de Maulévrier ne s’illusionnait pas. Tous les jours il faisait des
découvertes dans le caractère de la marquise, et ces découvertes
l’accablaient. Ce qui le soutenait, c’est qu’elle était ennuyée,
et que l’ennui est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir de
l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui n’avait pas comme lui de ces
ardents désirs qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui l’esprit
qui juge et qui trouve je ne sais quelle affectation secrète dans
l’expression de tous les sentiments un peu vifs. Il était donc presque
impossible d’agir sur cette tête trop saine pour ne pas être rebelle à
l’enthousiasme, et certainement il aurait désespéré d’un tel résultat
si ce qui se brise le dernier chez un homme, la vanité, ne l’avait pas
induit à persévérer.
Ce qu’il savait de la marquise fut la cause du silence qu’il continua
longtemps encore de garder sur les sentiments qu’il avait pour
elle. Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes les époques de
sa vie, avait vu la terre à ses genoux, rester debout serait d’un
effet favorable et paraîtrait du moins distingué. Sachant combien la
contradiction exaspère les natures féminines, il alla quelquefois
jusqu’à nier à la fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté
ne rencontrait pas plus d’indifférents que de rivales, qu’il pût
jamais l’aimer d’amour. Elle, à qui l’on n’avait jamais dit de telles
impertinences, n’y croyait pas et lui soutenait, au contraire, qu’il
était déjà amoureux d’elle aux trois quarts. Alors il s’engageait entre
eux de ces débats, gracieux et légers dans la forme, qui plaisaient
à l’un et à l’autre parce qu’ils appartenaient l’un et l’autre à une
société où la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de plus sérieux
dans les sentiments et dans la pensée.
Mais ce manège, sur le succès duquel M. de Maulévrier avait trop
compté, et qui aurait réussi avec la plupart des femmes que le monde
traite en souveraines, échoua contre Mme de Gesvres. Échoua-t-il
contre son indolence ou contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces
déclarations mensongères et peu aimables que lui jetait incessamment
Maulévrier? On ne sait, mais toujours est-il qu’elle le laissa fort
tranquillement se fatiguer des petites faussetés qu’il avait d’abord
cru habiles. D’honneur, elle aurait mérité de porter dans ses armes la
devise des Ravenswood. Elle _attendit_ le moment de la revanche avec
une patience orgueilleuse, et il ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre
Maulévrier se sentait pris par la famine, faute de demander ce que
peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, après avoir caracolé, pour
l’honneur des armes, sur les limites d’une galanterie que sa vanité
d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse esclave ne devait
pas franchir d’un bond, il s’attacha enfin au courageux parti de
sortir d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette damnée marquise,
aurait pu durer sans profit jusqu’à la consommation des siècles. Il
saisit l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans leurs longs
tête-à-tête sur la même causeuse, pour lui dire très positivement ce
qu’elle n’aurait peut-être pas voulu comprendre s’il s’en fût tenu à la
lettre morte des cajoleries innocentes. Comme, depuis quelques jours,
Bérangère, très contente au fond du trouble qu’elle causait à un homme
de l’aplomb de M. de Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt
qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, des relations qui
pourraient plus tard passionner sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à
oublier ses idées un peu sultanesques sur les femmes, et à parler avec
beaucoup de facilité et d’entraînement un langage bien plus suppliant
qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis longtemps et stimulé ce soir-là
par tout ce que la supériorité en coquetterie de Mme de Gesvres put
inventer de plus décevant et de plus traître, le désir enflamma et
acéra sa parole. Il fut pressant et éloquent. Avec la joie qu’inspirait
à Mme de Gesvres cette volte-face de langage, une autre qu’elle eût
trahi ce qu’elle éprouvait. Mais elle, chez qui les sens demeuraient
toujours harmonieusement et imperturbablement tranquilles, écouta avec
une grâce très peu émue la rhétorique de Maulévrier, comme si c’eût été
un conte arabe.
Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou son mouchoir brodé.
Quand il eut fini sa tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste
de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant de trois quarts
vers M. de Maulévrier, dont les lèvres touchaient presque cette belle
épaule, brisée autrefois par la colère d’un homme:
--Ah! vous m’aimez?--fit-elle.--Mais ma pauvre amie, Mme d’Anglure, que
deviendrait-elle si elle savait cela?
Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. Ce simple mot fit
reculer de six pouces au moins les lèvres qui allaient se poser sur
la belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom de Mme d’Anglure,
de cette femme aimée si longtemps et qui, depuis quelques jours,
n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que si elle n’eût jamais
existé, lui causa un douloureux étonnement. Pour être un homme et
un homme amoureux, on n’est pas un monstre, et le premier mouvement
de Maulévrier fut fort bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être.
N’était-ce pas de surmonter une impression de nature à affaiblir
l’effet de l’aveu qu’il venait de risquer? Il n’y avait point à
reculer. Il est des moments dans la vie où, pour baiser le bas d’une
jupe, on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le
plus d’idolâtrie. Maulévrier marcha donc hardiment dans le sens de la
pente qui l’entraînait. Il jura à Mme de Gesvres qu’il n’aimait plus
Mme d’Anglure; et c’était vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans
se soucier de l’inconséquence de ce second serment après le premier,
c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, c’est que les circonstances
avaient fait seules une liaison qu’il eût rompue cent fois sans
l’affection dévouée de Mme d’Anglure, et que, malgré cette affection
dont il avait été reconnaissant, Mme d’Anglure l’avait toujours
épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et effroyable. Mais, hélas!
c’était un homme d’esprit qui parlait à une femme spirituelle d’une
liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; mais c’était
un homme amoureux qui parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de
plus dépravant que la femme qu’on aime? Du reste, en insultant si
menteusement son passé, M. de Maulévrier ne fut pas le seul coupable.
Mme de Gesvres le poussa à cela avec une adresse et une volupté
infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable pitié en parlant de
cette pauvre petite Mme d’Anglure, qui était bien la meilleure des
créatures humaines, mais qui ne devait pas être fort amusante dans
l’intimité. Elle entraîna Maulévrier à lui fournir des détails qui
pussent justifier cette opinion. Séduit par les câlineries soudaines
de la voix qui le questionnait, Maulévrier n’eut pas honte de soulever
les voiles qui devraient toujours rester baissés quand on n’aime plus,
par respect pour ce qu’on aima. Il se rapprocha de la belle épaule
que, dans l’électricité de ces confidences, il sentit frémir plus
d’une fois contre la sienne. Ce fut de la part de cet homme, enivré
du contact de celle à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour
éteint, une complète apostasie. Elle savourait, en souriant suavement,
tous les reniements qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous
ses souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât dessus, et pour
qu’il s’en vantât après comme ce matelot dans _Candide_, qui se vante
fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix au Japon. Elle
éprouvait la plus délicieuse sensation que pût éprouver une femme, et
surtout une femme comme elle. Elle se moquait gaiement, finement, mais
implacablement, avec un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait
aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère amie, qu’on allait
délaisser pour elle. En vérité, ce lui fut une charmante soirée; aussi
se laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec tout l’abandon de
l’amour.
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