_Le livre que voici fut publié en 184... C’était un début, et
on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et de goût horriblement
aristocratique, cherchait encore la vie dans les classes de la société
qui évidemment ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir
établir la scène de plusieurs romans, passionnés et profonds, qu’il
rêvait alors; et cette illusion de romans impossibles produisit_
L’Amour impossible. _Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire
de l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or l’âme et la
vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs jonquilles de l’époque
où se passe l’action, sans action, de ce livre auquel un critique
bienveillant faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:_ «une
tragédie de boudoir».
L’Amour impossible _est à peine un roman, c’est une chronique, et
la dédicace qu’on y a laissée atteste sa réalité. C’est l’histoire
d’une de ces femmes comme les classes élégantes et oisives--le_
high life _d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait même plus
se prononcer--nous en ont tant offert le modèle depuis 1839 jusqu’à
1848. A cette époque, si on se le rappelle, les femmes les plus
jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement les
plus parfaites, se vantaient de leur froideur, comme de vieux fats se
vantent d’être blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites,
elles jouaient, les unes à l’ange, les autres au démon, mais toutes,
anges ou démons, prétendaient avoir horreur de l’émotion, cette chose
vulgaire, et apportaient intrépidement pour preuve de leur distinction
personnelle et sociale, d’être inaptes à l’amour et au bonheur qu’il
donne... C’était inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations
sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait_ Lélia,--_ce roman
qui s’en ira, s’il n’est déjà parti, où s’en sont allés l’_Astrée _et
la_ Clélie, _et où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors
de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités des sociétés sans
énergie,--fortes seulement en affectations._
L’Amour impossible, _qui malheureusement est un livre de cette
farine-là, n’a donc guères aujourd’hui pour tout mérite qu’une valeur
archéologique. C’est le mot si connu, mais retourné et moins joyeux, de
l’ivrogne de la Caricature: «Voilà comme je serai dimanche.»--Voilà,
nous! comme nous_ étions... _dimanche_ dernier,--_et vraiment nous
n’étions pas beaux! Les personnages de_ L’Amour impossible _traduisent
assez fidèlement les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne
s’en doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement supérieurs.
L’auteur, alors, n’avait pas assez vécu pour se détacher d’eux par
l’ironie. Toute duperie est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens
sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages au sérieux.
Au fond, ils n’étaient que deux monstres moraux, et deux monstres
par impuissance,--les plus laids de tous, car qui est puissant n’est
monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les peignait, écrivait
de la même main la vie de_ Brummell, _a, depuis, furieusement changé
son champ d’observation romanesque et historique. Il a quitté, pour
n’y plus revenir, ce monde des marquises de Gesvres et des Raimbaud
de Maulévrier, où non seulement l’_amour _est_ impossible, _mais le
roman! mais la tragédie! et même la comédie bien plus triste encore!...
En réimprimant ce livre oublié, il n’a voulu que poser une date de sa
vie littéraire, si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà
tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon marché. Il n’a plus
d’intérêt pour l’espèce d’impressions, de sentiments et de prétentions
que ce livre retrace, et la Critique, en prenant la peine de dire le
peu que tout cela vaut, ne lui apprendra rien. Il le sait._