Frédérick Lemaître, né au Havre le 21 juillet 1800, est mort à Paris,
rue de Lancry, en 1876.
Il a été, à mon avis, le plus grand comédien qui ait existé. Qui n'a
pas vu Frédérick dans _Trente ans ou la Vie d'un joueur_, dans _Kean_,
dans _Don César de Bazan_, dans _Robert Macaire_, dans _le Crime de
Faverne_, ne peut concevoir jusqu'où peut aller la puissance du
comédien. La beauté du geste et des attitudes, la puissance et les
modulations merveilleuses de la voix, les envolées de lyrisme, les
cris de passion, la chaleur communicative de l'émotion, étaient
au-dessus de tout ce qu'on peut imaginer. La salle entière frémissait;
Frédérick Lemaître faisait passer parmi les spectateurs des frissons
d'enthousiasme et de terreur.
J'ai dit combien son caractère était bizarre et difficile. Il était
extraordinairement fantasque dans la vie de chaque jour.
Les représentations de _Paillasse_ avaient rapporté à Frédérick
beaucoup d'argent. Il se donna le luxe d'une voiture, mais il ne
voulut plus porter à la ville que des chaussons de lisière. Je le vis
arriver un jour avec ses chaussons chez Alexandre Dumas. L'auteur de
Kean lui demanda: «Est-ce que tu as mal aux pieds?--Non, répondit
Frédérick avec cette voix étonnante qu'il a gardée jusqu'à la fin;
mais, maintenant que j'ai une voiture, je n'ai plus besoin de porter
des bottes!»
M. Porel, directeur du Vaudeville, a raconté devant moi qu'il
avait été un jour invité à déjeuner chez Frédérick avec quelques
artistes. Frédérick avait à ce moment-là pour maîtresse une jeune
comédienne charmante, qu'il bousculait, qu'il maltraitait, qu'il
rendait horriblement malheureuse. Devant ses invités, à propos de
rien, il lui fit une scène épouvantable; il la força à quitter la
table et à se réfugier dans sa chambre, où elle se rendit fondant en
larmes. Puis Frédérick se lança dans des divagations politiques qui
n'avaient ni queue ni tête, sur l'avenir et la régénération de la
France. Les invités ne savaient où il voulait en venir. Tout d'un
coup, il abandonne la politique; il se met à parler théâtre, à
disserter sur l'art du comédien. «Pendant près d'une heure, disait
Porel, il parla avec une éloquence merveilleuse. Nous étions muets
d'admiration.»
Frédérick vécut longtemps avec une actrice de talent, Clarisse Miroy.
Il était effroyablement jaloux; il lui fit tant de scènes qu'elle
finit par le quitter. Elle prit pour amant un jeune et très beau
garçon, A..., comédien lui-même, qui faisait fureur parmi les
comédiennes. Frédérick, la rage au coeur, allait voir jouer Clarisse
et son jeune amant. Il se plaçait au premier rang des fauteuils
d'orchestre, il fixait sur son heureux rival des regards chargés de
haine, puis, à la fin du spectacle, il se retirait en disant: «Oh! les
femmes! Encore, si ce misérable avait du talent!»
Un jour, pendant une scène de jalousie, il se mit à maltraiter
Clarisse Miroy d'une façon indigne; il la rouait de coups. La mère de
Clarisse voulut s'interposer «Misérable, lui criait-elle, frappez-moi
donc aussi!»--Frédérick s'arrêta, et, dans une pose admirable, avec
une de ces intonations dont il avait le secret, il lui dit: «Vous?
madame! pourquoi vous battrais-je? Est-ce que je vous aime?»
Nous hésitons un peu devant une dernière anecdote, un peu risquée;
mais elle peint si bien l'excentricité énorme et rabelaisienne de cet
artiste génial que nous demandons à nos lecteurs la permission
de les choquer un peu. Frédérick se trouvait, à une certaine époque,
avoir pour directeur un comédien doué, dans son genre, d'un certain
talent, qui joua d'une façon très remarquable le rôle de Rodin, dans
_le Juif errant_, M. de Chilly. Froid et correct d'allures, Chilly
était souverainement antipathique à Frederick. Un jour que celui-ci
avait fait je ne sais quelle excentricité, un employé du théâtre vint
le prier de se rendre dans le cabinet de M. de Chilly. Frederick le
regarde, et répète le nom en appuyant sur la particule: «M. _de_
Chilly! _de_ Chilly.» Il paraît réfléchir un instant. «Au fait,
pourquoi pas? on dit bien: «De la m...»
Frédérick jugeait George avec quelque sévérité. Il l'accusait de
hauteur, d'amour du faste et de la réclame.