Jamais carrière dramatique ne fut mieux remplie que celle de Mlle
George: douée d'une beauté qui semble appartenir à une race disparue
et avoir transporté la durée du marbre dans une chose ordinairement si
fragile et si fugitive, que sa comparaison naturelle est une fleur,
Mlle George a rendu des services égaux aux deux écoles; personne n'a
mieux joué le drame; les classiques et les romantiques la réclament
exclusivement. «Quelle Clytemnestre!» s'écrient les uns.--Quelle
Lucrèce Borgia!» s'écrient les autres. Racine et Hugo l'avouent pour
prêtresse et lui confient leurs plus grands rôles.
Par la pureté sculpturale de ses lignes, par cette majesté naturelle
qui l'a sacrée reine de théâtre à l'âge des ingénues, par cet imposant
aspect dont la Melpomène de Vellétri donne l'idée, elle était la
réalisation la plus complète du rêve de la Muse tragique, comme par sa
voix sonore et profonde, son air impérieux, son geste naturel et fier,
son regard plein de noires menaces ou de séductions enivrantes, par
quelque chose de violent et de hardi, de familièrement hautain et de
simplement terrible, elle eût paru à Shakespeare l'héroïne formée
exprès pour ses vastes drames.
De longtemps on ne verra une pareille Agrippine, une semblable
Clytemnestre; ni Lucrèce Borgia, ni Marie Tudor ne trouveront une
interprète de cette force. Le souvenir de Mlle George se mêlera
toujours à ces deux formidables rôles, où elle a vraiment collaboré
avec le poète, et ceux qui n'auront pas vu les deux pièces jouées par
la grande actrice n'en comprendront pas aussi bien l'effet
irrésistible, immense.
. . . . . .
Revenons à cette curieuse et triomphale représentation où
s'est produit un phénomène bien rare: celui d'un soleil levant et d'un
soleil couchant vis-à-vis l'un de l'autre, c'est-à-dire Mlle Rachel et
Mlle George, la fleur qui grandit, la splendeur qui va s'envelopper
d'ombres, l'espérance et le souvenir, hier et demain, bonjour et
bonsoir. C'était une belle lutte que celle de ces deux femmes: toutes
deux la gloire du théâtre; l'une que nos pères ont admirée, l'autre
qu'admireront nos fils. C'était un intéressant spectacle que cette
bataille tragique à grands coups d'alexandrins, où personne n'a été
vaincu.
Des intermèdes de chant et de danse, un air par Mme Pauline
Viardot-Garcia, ajoutaient encore à l'attraction puissante de ces deux
noms: Rachel et George, Rachel, qui joue pour la dernière fois avant
de partir en congé; George, qui ne jouera plus.