21 mai 1849.

Jamais carrière dramatique ne fut mieux remplie que celle de Mlle

George: douée d'une beauté qui semble appartenir à une race disparue

et avoir transporté la durée du marbre dans une chose ordinairement si

fragile et si fugitive, que sa comparaison naturelle est une fleur,

Mlle George a rendu des services égaux aux deux écoles; personne n'a

mieux joué le drame; les classiques et les romantiques la réclament

exclusivement. «Quelle Clytemnestre!» s'écrient les uns.--Quelle

Lucrèce Borgia!» s'écrient les autres. Racine et Hugo l'avouent pour

prêtresse et lui confient leurs plus grands rôles.

Par la pureté sculpturale de ses lignes, par cette majesté naturelle

qui l'a sacrée reine de théâtre à l'âge des ingénues, par cet imposant

aspect dont la Melpomène de Vellétri donne l'idée, elle était la

réalisation la plus complète du rêve de la Muse tragique, comme par sa

voix sonore et profonde, son air impérieux, son geste naturel et fier,

son regard plein de noires menaces ou de séductions enivrantes, par

quelque chose de violent et de hardi, de familièrement hautain et de

simplement terrible, elle eût paru à Shakespeare l'héroïne formée

exprès pour ses vastes drames.

De longtemps on ne verra une pareille Agrippine, une semblable

Clytemnestre; ni Lucrèce Borgia, ni Marie Tudor ne trouveront une

interprète de cette force. Le souvenir de Mlle George se mêlera

toujours à ces deux formidables rôles, où elle a vraiment collaboré

avec le poète, et ceux qui n'auront pas vu les deux pièces jouées par

la grande actrice n'en comprendront pas aussi bien l'effet

irrésistible, immense.

. . . . . .

Revenons à cette curieuse et triomphale représentation où

s'est produit un phénomène bien rare: celui d'un soleil levant et d'un

soleil couchant vis-à-vis l'un de l'autre, c'est-à-dire Mlle Rachel et

Mlle George, la fleur qui grandit, la splendeur qui va s'envelopper

d'ombres, l'espérance et le souvenir, hier et demain, bonjour et

bonsoir. C'était une belle lutte que celle de ces deux femmes: toutes

deux la gloire du théâtre; l'une que nos pères ont admirée, l'autre

qu'admireront nos fils. C'était un intéressant spectacle que cette

bataille tragique à grands coups d'alexandrins, où personne n'a été

vaincu.

Des intermèdes de chant et de danse, un air par Mme Pauline

Viardot-Garcia, ajoutaient encore à l'attraction puissante de ces deux

noms: Rachel et George, Rachel, qui joue pour la dernière fois avant

de partir en congé; George, qui ne jouera plus.

Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original · 第 71 / 129 题