Mlle George a joué Lucrèce en artiste consommée: elle a dit la scène
conjugale du second acte avec toute la finesse d'intention de
Mlle Mars. Le charmant sourire, la voix veloutée, argentine, le regard
moelleux et provocant, rien n'y manquait; l'on aurait dit que Mlle
George n'avait fait autre chose toute sa vie que de jouer Célimène et
Sylvia. Mais, à la moindre résistance d'Alphonse d'Este, on entendait
rugir des tonnerres étouffés sous les langoureuses roulades, et l'on
voyait la blanche main abandonnée frissonner et se crisper comme pour
saisir le manche d'un poignard. Il est impossible de mieux rendre
cette admirable situation.
Le fameux _hein_? du dernier acte a été poussé avec un râlement
guttural tout à fait léonin, à faire trembler les plus intrépides.
1er janvier 1838.
A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_ a
obtenu un succès qui n'est point encore près de se ralentir. Quelle
fermeté de lignes! quel caractère et quel port de style! comme
l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une oeuvre, à notre
avis, d'une perfection classique: jamais la prose théâtrale n'a
atteint cette vigueur et ce relief. _Marie Tudor_, que l'on vient
aussi de reprendre, n'a pas moins réussi. Jamais Mlle George n'a été
plus familièrement terrible et plus royalement belle; la grande scène
de la fin, d'une anxiété si suffocante, a produit le même effet qu'aux
premières représentations.
PORTE-SAINT-MARTIN--_Le Manoir de Montlouvier_, drame de M. Rosier.
Mlle George.