4 décembre.

Mlle George a joué Lucrèce en artiste consommée: elle a dit la scène

conjugale du second acte avec toute la finesse d'intention de

Mlle Mars. Le charmant sourire, la voix veloutée, argentine, le regard

moelleux et provocant, rien n'y manquait; l'on aurait dit que Mlle

George n'avait fait autre chose toute sa vie que de jouer Célimène et

Sylvia. Mais, à la moindre résistance d'Alphonse d'Este, on entendait

rugir des tonnerres étouffés sous les langoureuses roulades, et l'on

voyait la blanche main abandonnée frissonner et se crisper comme pour

saisir le manche d'un poignard. Il est impossible de mieux rendre

cette admirable situation.

Le fameux _hein_? du dernier acte a été poussé avec un râlement

guttural tout à fait léonin, à faire trembler les plus intrépides.

1er janvier 1838.

A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_ a

obtenu un succès qui n'est point encore près de se ralentir. Quelle

fermeté de lignes! quel caractère et quel port de style! comme

l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une oeuvre, à notre

avis, d'une perfection classique: jamais la prose théâtrale n'a

atteint cette vigueur et ce relief. _Marie Tudor_, que l'on vient

aussi de reprendre, n'a pas moins réussi. Jamais Mlle George n'a été

plus familièrement terrible et plus royalement belle; la grande scène

de la fin, d'une anxiété si suffocante, a produit le même effet qu'aux

premières représentations.

PORTE-SAINT-MARTIN--_Le Manoir de Montlouvier_, drame de M. Rosier.

Mlle George.

Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original · 第 66 / 129 题