_Article de Geoffroy pour le début de Mlle George Weimer, élève de
Mlle Raucourt._
On n'avait pas pris de mesures assez justes pour contenir la foule
extraordinaire que devait attirer un début si fameux: toute la garde
était occupée aux bureaux où les billets se distribuent, tandis que la
porte d'entrée, presque sans défenseurs, soutenait le plus terrible
siège; là se livraient des assauts dont il ne tiendrait qu'à moi de
faire une description tragique, car j'étais spectateur, et même acteur
très involontaire. Le hasard m'avait jeté dans la mêlée avant que je
pusse prévoir le danger.
_Quæque ipse miserrima vidi, et quorum pars magna fui_, les
assaillants étaient animés par le désir de voir une actrice nouvelle,
et par l'enthousiasme qu'inspire une beauté célèbre. C'est dans ces
occasions que la curiosité n'est plus qu'une passion insensée et
brutale; c'est alors que le goût des spectacles et des arts ressemble
à la férocité et à la barbarie. Les femmes étouffées poussaient des
cris perçants, tandis que les hommes, dans un silence farouche,
oubliant la politesse et la galanterie, ne songeaient qu'à s'ouvrir un
passage aux dépens de tout ce qui les environnait.
Les conseillers d'État du roi Priam s'écriaient en voyant passer
Hélène: «Une si belle princesse mérite bien qu'on se batte pour elle;
mais, quelque merveilleuse que soit la beauté, la paix est encore
préférable.» Et moi, j'ai dit en voyant Mlle George: «Faut-il être
surpris qu'on s'étouffe pour une aussi superbe femme? Mais fût-elle,
s'il est possible, plus belle encore, il eût mieux valu ne pas
s'étouffer, même pour ses propres intérêts, car les spectateurs sont
plus sévères à l'égard d'une débutante, quand sa vue leur coûte si
cher.»
Précédée sur la scène d'une réputation extraordinaire de beauté, Mlle
George n'a point paru au dessous de sa renommée; sa figure réunit aux
grâces françaises la régularité et la noblesse des formes grecques; sa
taille est celle de la soeur d'Apollon lorsqu'elle s'avance sur les
bords de l'Eurotas, environnée de ses nymphes, et que sa tête s'élève
au-dessus d'elles. Toute sa personne est faite pour offrir un modèle
au pinceau de Guérin. Lorsqu'elle a fait entendre les premiers vers de
son rôle, l'oreille ne lui a pas été aussi favorable que les yeux; le
trouble inséparable d'un pareil moment avait altéré son organe
naturellement flexible, étendu et sonore; il faut attribuer à la même
cause quelques défauts qu'on a pu remarquer dans le jeu et dans la
diction, mais qui tous peuvent être aisément corrigés. Une fille de
seize ans, qui paraît pour la première fois devant une assemblée si
nombreuse et si imposante, ne doit pas avoir le libre usage de ses
facultés; il suffit que, dans cette première apparition, elle ait
montré les dispositions les plus heureuses et le germe d'une grande
actrice. Il faut attendre et ne pas étouffer par une sévérité
meurtrière un beau talent prêt à se développer. Ses défauts mêmes ont
une noble origine; ils tiennent à une impétuosité et à une ardeur
qu'elle ne sait pas encore bien régler et qui précipite son débit et
ses mouvements; car, dans ce beau corps, il y a une âme impatiente de
s'épancher; ce n'est pas une statue de marbre de Paros; c'est la
Galatée de Pygmalion, pleine de chaleur et de vie, et, en quelque
sorte, oppressée par la foule des sentiments nouveaux qui s'élèvent
dans son sein.
On a reconnu dans l'élève la manière de l'institutrice. Cela ne
pouvait être autrement; ce sont même presque toujours les défauts que
les disciples imitent, mais, quand ils ont du talent, ils ont bientôt
une manière. Quand Mlle George ne serait qu'une fidèle copie de Mlle
Raucourt, notre théâtre ne serait pas malheureux, et les spectateurs
n'auraient point à se plaindre de revoir Mlle Raucourt à dix-huit ans.
La débutante paraît destinée à l'emploi des reines. Son extrême beauté
sera peut-être du superflu pour cet emploi, mais sa taille, sa dignité
et sa grâce, l'éclat et la fermeté de son organe sont de première
nécessité.
_Journal des Débats_
du 28 janvier 1804 (17 pluviôse an XII).
Feuilleton sur _Phèdre_ où les plus vifs éloges sont prodigués au
talent de Mlle George.
_Journal des Débats_
du 28 mai 1804 (8 prairial an XII).
Feuilleton sur la rentrée de Mlle George dans _Didon_.
_Journal des Débats_
du 7 juin 1804 (18 prairial an XII).
Feuilleton sur une récente reprise de _Sémiramis_ de Voltaire. «...
Ouvrage usé et rebattu... tragédie du dimanche, pièce du peuple, poème
à fracas et à spectacle, qui est comme le précurseur des mélodrames du
boulevard...
«C'est Mlle George que l'on vient voir, c'est la belle reine de
Babylone qui attire les curieux; elle a été également intéressante, et
dans les moments où il faut étaler la fierté et la majesté de la
souveraine d'un vaste empire, et dans les scènes pathétiques où il
faut exprimer la douleur et le désespoir d'une mère, qui ne retrouve
dans son fils qu'un vengeur et un assassin.»
_Journal des Débats_
du 16 octobre 1804 (24 vendémiaire an XIII).
Paris, 15 octobre.
Feuilleton sur _Iphigénie_... «Jamais Mlle George n'a aussi bien joué
le rôle de Clytemnestre; jamais elle n'a paru plus pathétique, plus
vive, plus impétueuse... Mlle Fleur y est toujours justement applaudie
dans sa première scène du second acte.
_Journal de l'Empire. Journal des Débats_
du 18 septembre 1805 (1er jour complémentaire de l'an XIII).
Feuilleton sur un incident survenu à la dernière représentation des
_Templiers_, où Mlle George fit défaut Lettre de la tragédienne
s'expliquant sur l'impossibilité où elle avait été de jouer, et
qu'elle avait signifiée en temps utile.
_Mémoires de Mme de Rémusat._
(Calmann-Lévy, éditeur, tome Ier, page 202.)
On sait que M. de Rémusat protégeait Mlle Duschesnois, sans doute en
tout bien tout honneur. Mme de Rémusat, dans ses _Mémoires_, est peu
bienveillante pour Mlle George. Il est intéressant de lire les lignes
qu'elle lui consacre, et une appréciation de son petit-fils, Paul de
Rémusat, qui nous donne l'opinion de toute la famille de Rémusat.
«Deux actrices remarquables (Mlles Duchesnois et George) avaient
débuté en même temps à peu près dans la tragédie, l'une fort laide,
mais distinguée par un talent qui conquit bien des suffrages; l'autre
médiocre, mais d'une extrême beauté[42]. Le public de Paris
s'échauffa pour l'une ou l'autre, mais, en général, le succès du
talent l'emporta sur celui de la beauté. Bonaparte au contraire, fut
séduit par la dernière, et Mme Bonaparte apprit assez vite par le
secret espionnage de ses valets que Mlle George avait été, durant
quelques soirées, introduite secrètement dans un petit appartement
écarté du château. Cette découverte lui inspira une vive inquiétude;
elle m'en fit part avec une émotion extrême, et commença à répandre
beaucoup de larmes qui me parurent plus abondantes que cette occasion
passagère ne le méritait.
[42] Voici quel souvenir mon père avait gardé de la rivalité et du
talent de ces deux actrices célèbres: «La liaison de l'empereur
avec Mlle George fit quelque bruit. La société, j'en ai moi-même
souvenir, était très animée sur cette controverse touchant le
mérite respectif des deux tragédiennes. On se disputait vivement
après chaque représentation de l'une ou de l'autre. Les
connaisseurs, et, en général, les salons, étaient pour Mlle
Duchesnois. Elle avait cependant assez peu de talent, et jouait
sans intelligence. Mais elle avait de la passion, de la
sensibilité, une voix touchante qui faisait pleurer. C'est, je
crois, pour elle qu'a été inventée cette expression de théâtre:
«Avoir des larmes dans la voix.» Ma mère et ma tante (Mme de
Nansouty) étaient fort prononcées pour Mlle Duchesnois, au point
de rompre des lances contre mon père lui-même qui était obligé
administrativement à l'impartialité. Ce sont ces discussions sur
l'art dramatique, entretenues par la facilité que les fonctions de
mon père nous donnaient de suivre tous les événements du monde
théâtral, qui éveillèrent de très bonne heure en moi un certain
goût, un certain esprit de littérature et de conversation, qui
n'étaient guère de mon âge. On me mena très jeune à la tragédie,
et j'ai vu, presque dans leurs débuts, ces deux Melpomènes. On
disait que l'une était si bonne qu'elle en était belle, l'autre si
belle qu'elle en était bonne. Cette dernière, très jeune alors, se
fiait à l'empire de ses charmes, et un organe peu flexible, une
certaine lourdeur dans la prononciation ne lui permettaient pas
d'arriver facilement aux effets d'une diction savante. Je crois
cependant qu'elle avait au fond plus d'esprit que sa rivale, et
qu'en prodiguant son talent à des genres dramatiques bien divers,
elle l'a tout à la fois compromis et développé, et elle a mérité
une partie de la réputation qu'on a essayé de lui faire dans sa
vieillesse.»--(P. R.)
. . . . . .
Page 208.
Un soir, Mme Bonaparte, plus pressée que de coutume par sa jalouse
inquiétude, m'avait gardée près d'elle et m'entretenait vivement de
ses chagrins. Il était une heure du matin; nous étions seules dans le
salon. Le plus profond silence régnait aux Tuileries. Tout à coup,
elle se lève: «Je ne peux plus y tenir, me dit-elle; Mlle George est
sûrement là-haut, je veux les surprendre.» Passablement troublée par
cette résolution subite, je fis ce que je pus pour l'en détourner, et
je ne pus en venir à bout. «Suivez-moi, me dit-elle; nous monterons
ensemble. «Alors, je lui représentai qu'un pareil espionnage, étant
même sans convenance de sa part, serait intolérable de la mienne, et
qu'en cas de la découverte qu'elle prétendait faire, je serais
sûrement de trop à la scène qui s'ensuivrait. Elle ne voulut entendre
à rien, et me pressa si vivement que, malgré ma répugnance, je cédai à
sa volonté, me disant d'ailleurs intérieurement que notre course
n'aboutirait à rien, et que, sans doute, leurs précautions étaient
prises au premier étage contre toute surprise.
Nous voilà donc marchant silencieusement l'une et l'autre: Mme
Bonaparte la première, animée à l'excès; moi derrière, montant
lentement un escalier dérobé qui conduisait chez Bonaparte, et très
honteuse du rôle qu'on me faisait jouer. Au milieu de notre course, un
léger bruit se fit entendre. Mme Bonaparte se retourna: «C'est
peut-être, me dit-elle, Rostan, le mameluck de Bonaparte, qui garde la
porte. Ce malheureux est capable de nous égorger toutes les deux.» A
cette parole, je fus saisie d'un effroi qui, tout ridicule qu'il était
sans doute, ne me permit pas d'en entendre davantage; et, sans songer
que je laissais Mme Bonaparte dans une cruelle obscurité, je descendis
avec la bougie que je tenais à la main, et je revins aussi vite que je
pus dans le salon. Elle me suivit peu de minutes après, étonnée de ma
fuite subite. Quand elle revit mon visage effaré, elle se mit à
rire et moi aussi, et nous renonçâmes à notre entreprise. Je la
quittai en lui disant que je croyais que l'étrange peur qu'elle
m'avait faite lui avait été utile, et que je me savais bon gré d'y
avoir cédé.
STENDHAL (_oeuvres posthumes_).
_Napoléon._ Paris, éditions de la _Revue Blanche_, 1898.
Page 27.
(Napoléon) voulut avoir, et il eut, dit-on, par son valet de chambre
Constant, presque toutes les femmes de la cour.
L'une d'elles, nouvellement mariée, le second jour qu'elle parut aux
Tuileries, disait à ses voisines:
--Mon Dieu, je ne sais pas ce que l'empereur me veut; j'ai reçu
l'invitation de me trouver à huit heures dans les petits appartements!
Le lendemain, les dames lui demandèrent si elle avait vu l'empereur.
Elle rougit extrêmement.
L'empereur, assis à une petite table, l'épée au côté, signait les
décrets. La dame entrait, il la priait de se mettre au lit, sans se
déranger.
Bientôt il la reconduisait lui-même avec un bougeoir, et se remettait
à lire ses décrets, à les corriger, à les signer.
L'essentiel de l'entrevue ne durait pas trois minutes. Souvent, son
mamelouck se trouvait derrière un paravent.
Il eut seize entrevues de ce genre avec Mlle George, et à l'une
d'elles lui donna une poignée de billets de banque. Il s'en trouva
quatre-vingt-seize[43].
[43] Je crois que Stendhal exagère un peu. (_Note de l'éditeur._)
Quelquefois même il priait la dame d'ôter sa chemise, et, sans se
déranger, la renvoyait.
Il eût été plus aimable que Louis XIV, s'il eût voulu se donner la
moindre apparence d'une maîtresse, et lui jeter deux préfectures,
vingt brevets de capitaine et dix places d'auditeur à distribuer.
Qu'est-ce que cela lui faisait? Ne savait-il pas que, sur les
présentations de ses ministres, il nommait quelquefois les protégés de
leurs maîtresses? Un politique devait-il nommer faiblesse ce qui lui
eût donné toutes les femmes?
Il n'y aurait pas eu tant de mouchoirs blancs à l'entrée des Bourbons.
Par cette conduite, l'empereur désespéra les femmes de Paris. Les
renvoyer au bout de trois minutes pour signer ses décrets, souvent
même ne pas quitter son épée, leur parut atroce... C'était leur faire
mâcher le mépris.
_Mémoires du général-major russe baron de Löwenstern_
(1776-1858). Paris, Albert Fontemoing, éditeur, 1903.
. . . . . .
La princesse Gallyzin, née Wsevoloschky, était une des femmes que je
voyais le plus souvent. J'allais par habitude plus que par goût la
voir tous les matins, et souvent, pour ménager ses chevaux, je la
ramenais chez elle. C'était une belle femme, très extravagante; un
esprit tourné vers une originalité ridicule. Elle avait entièrement
secoué le joug de l'opinion. Huit jours après son mariage, elle
s'était séparée de son mari, et on prétend, comme fille. Elle n'a
jamais eu d'amants et méprisait trop notre sexe pour tolérer que nous
lui fussions de quelque chose. Mais, sans s'en apercevoir, elle avait
pris la tournure des hommes, leur costume, sans exclure pour cela le
jupon. Elle s'engouait pour les femmes, comme nous le faisons, et elle
abusait de leur confiance et de leur abandon avec moins de scrupule
que nous n'aurions pu le faire.
_Mme Ouvaroff._--Sa première passion a été pour Mme Ouvaroff, jeune et
belle femme, mais d'une dépravation rare; ce qui a fini par la mettre
dans la tombe, à la fleur de l'âge. La princesse Gallyzin la
courtisait avec toutes les attentions dont les hommes sont capables.
Elle en était amoureuse, éprise. Les attentions, les sacrifices
qu'elle lui porta furent délicats et recherchés. La mort lui enleva
cette amie, ou, pour mieux dire cette amante. La princesse fut
inconsolable.
_Mlle George._--Heureusement, la belle Mlle George, la célèbre actrice
française, arriva pour la distraire. Elle en devint éperdument
amoureuse, la poursuivit, la présenta, la prôna et la protégea.
Le hasard me fit être témoin d'une scène qui me donna la mesure de la
violence de la passion de cette femme.
La princesse Metchersky était la soeur de l'élégant et plus tard
célèbre Tchernitcheff, qui me présenta à sa soeur et à l'occasion de
la fête de son mari qu'on célébra par un bal et un feu d'artifice, à
sa campagne de Kamenoï Ostroff.
Mlle George était invitée. La princesse Gallyzin l'avait introduite.
La nuit étant très noire et la société s'étant réunie dans les
jardins, le feu d'artifice commença. Les moments de grande clarté
produite par les fusées ou d'autres artifices me firent apercevoir
deux femmes couchées dans un bosquet qui se firent des caresses si
tendres que je fus un moment tenté de croire que c'était un couple
amoureux. Ma curiosité une fois piquée, je ne quittai plus des yeux ce
bosquet et je profitai des moments où un artifice l'éclaira encore et
je vis, enfin je vis Mlle George représenter Iphigénie, et la
princesse Achille.
Dès ce moment, le secret de la princesse fut dévoilé pour moi et son
aversion pour les hommes ne m'étonna plus. Je fus discret, et voilà ce
qui me valut son amitié.
Elle donna des fêtes charmantes. Mlle George, Durand, la comtesse
Tiesenhausen (depuis Mme Hitroff), le comte Ruschkine jouèrent des
comédies françaises et des scènes de Voltaire et de Racine.
Mlle George, soeur cadette de la célèbre actrice, dansa, et
sa danse fut accompagnée par une célèbre harpiste, Mme Dumonteil, et
par la voix divine de Mme Mainvielle Fodor. Il est impossible
d'imaginer quelque chose de mieux arrangé.
(Tome Ier, p. 171 et suiv.)