Marly-le-Roi, dimanche.
Cher ami,
J'ai vu Mlle George à l'Odéon, en 1842 ou 43, dans _Rodogune_ et
_Lucrèce Borgia_. _Rodogune_ ne m'a laissé que le souvenir d'une
figure vraiment royale. La tragédie m'ennuyait. Mais _Lucrèce Borgia_
fut un enchantement pour mon romantisme naissant! Mlle George frisait
alors la soixantaine. Elle était obèse jusqu'au ridicule. Après avoir
rampé aux pieds de Gennaro, elle ne se relevait qu'avec son aide. Je
me rappelle ses mains d'enfant attachées à des bras gros comme des
cuisses, et, sur ses épaules massives, le cou et la tête d'une Junon
trop mûre, cruellement empâtés par la graisse! Et, néanmoins, elle
était si tragique par habitude, la démarche, le geste, le débit un peu
emphatique et la belle sonorité de la voix, que cette soirée-là est
toujours présente à ma mémoire. Je vois encore Lucrèce masquée, tout
en blanc,--ce qui n'était pas pour l'amincir, arpenter la scène avec
Monrose fils, qui jouait Gubetta.--Je la vois s'effondrer sous les
invectives des amis de Gennaro. Les décors étaient odieux; le premier
entre autres: un vieux rideau de fond usé, pelé, raclé, sans trace
visible de dessin ni de couleur, et qui représentait le même soir les
brouillards de la Tamise dans _l'Anglais ou le fou raisonnable_,
et, dans _Lucrèce_, le grand canal à Venise. Les costumes étaient
ridicules, la mise en scène enfantine. Les moines du dernier acte,
avec leurs barbes postiches, mal attachées, faisaient la joie du
parterre. George triomphait de tout cela, tant elle était pour le
public l'incarnation même de l'héroïne de Victor Hugo, absolument
fausse d'ailleurs!
Vers 1860, un soir, aux Folies-Dramatiques, j'allais m'installer dans
une baignoire, en compagnie de Déjazet, quand, derrière nous, la porte
de communication de la scène à la salle s'ouvrit devant une grosse
dame qui, d'une voix éraillée, s'écria: «Tiens, _Deujazet!_» (_Sic._)
C'était Mlle George.
Tandis que les deux grandes actrices échangeaient quelques propos
plaisants, je regardais avec stupeur la duchesse de Ferrare. Elle
avait tiré de son manchon une tabatière et y puisait à pleines mains
d'énormes prises de tabac, dont elle se bourrait le nez avec rage...
Souvenir de Napoléon!
Je ne l'ai vue de près que cette fois-là.
Mille amitiés.