RETOUR A PARIS (1815)

En passant par la place Vendôme, je vis une foule immense. Que vis-je,

mon Dieu! Une corde au col de l'empereur et ces misérables tirant

cette corde pour faire tomber ce grand homme. Mais leurs forces

réunies ne purent l'abattre; il resta sur sa colonne, les regardant

en souriant de pitié. Il devait dire ce qu'il a dit depuis:

«Ah! ce sont là les hommes!»

Mais, moi, quand je vis cet affreux spectacle, je devins pâle et

froide. J'allais me jeter hors de ma voiture, folle que j'étais;

m'opposer, moi, faible femme, à cet acte de férocité, quand une amie

qui était avec moi me prit et me coucha dans le fond de la voiture, en

me reconduisant chez moi, rue de Rivoli. Il était temps: je me sentais

mourir!

* * * * *

Lucien, la reine Hortense, le prince Eugène, Mme Bacciochi, la mère de

l'empereur, le drapeau blanc que je vis hisser sans savoir ce que je

voyais!

* * * * *

Ma visite chez le duc de Vicence, Caulaincourt, la nuit où

l'empereur perdit l'empire. Ce fut M. de Talleyrand le plus entouré.

Le duc de Vicence me reconduisant chez moi à pied, passant sur

la place du Carrousel, jonchée de Cosaques, d'Autrichiens, de

Prussiens.--Caulaincourt me disant: «Hein! ma chère Georgina, quelle

jolie promenade pour des Français!»

* * * * *

Monsieur Lemercier, je vous vois encore un jour d'une représentation

de _Pinto_, à la Porte-Saint-Martin, montant chez moi, tout haletant

de ce que vous veniez d'entendre. Bocage répétait Pinto, créé

d'une manière si remarquable par Talma, par le grand artiste.

M. Lemercier fit une observation à M. Bocage dans je ne sais quelle

scène, en lui disant:

--Tenez, Talma faisait ainsi, et il obtenait un grand succès par ce

moyen.

--Mon cher, _papa Talma_ faisait comme il l'entendait.

Sur _papa Talma_, Lemercier se mit dans une indignation bien

naturelle. Il aurait du lever les épaules et rire au nez de M. Bocage.

Oui, Talma faisait comme il l'entendait, et il entendait tout avec

génie; _Nicomède_, par exemple, que M. Bocage a joué comme Bocage

l'entendait; il doit s'en souvenir.

Bocage prétendait qu'il fallait être bête pour jouer la tragédie.

Quelque temps après ce joli mot, M. Bocage jouait _Nicomède_ à

l'Odéon. Une personne, qui assistait à cette fameuse représentation et

qui connaissait le mot de M. Bocage, s'écria, après la tragédie:

--Je ne savais pas tant d'esprit à Bocage. C'est l'homme le plus

spirituel de notre siècle!

* * * * *

(_Chère Caroline, ne sachant pas où j'en suis dans tout le griffonnage

que vous avez, je passe outre, et je vais commencer le romantisme._)

Après une tournée en province, tournée d'un an avec une troupe à moi,

où l'on jouait tragédies et comédies, je revins à Paris en 1829. M.

Harel obtint le privilège de l'Odéon. Les antécédents de ce cher

Harel ne sonnaient pas bien aux oreilles du gouvernement de

Charles X. Harel, ancien préfet, destitué naturellement pour ses

opinions bien connues, Harel, exilé cinq ans avec Boulay de la

Meurthe, le général Exelmans; Harel ayant fondé le journal _le Nain

jaune, le Miroir_!

Tout cela était dangereux et rien ne devait faire présumer qu'il

obtiendrait la direction d'un théâtre royal. M. de la Bouillerie, qui

l'aimait et le connaissait particulièrement, en parla à Charles X, qui

ne fit qu'une seule question:

--Est-il honnête homme?

--Oui, sire. La preuve: cinq ans d'exil pour être resté attaché à

l'empereur. Et, en lui accordant ce privilège, il se conduira avec

loyauté.

--Je n'en veux pas davantage. Je le lui accorde et trouve très bien et

le loue de sa fidélité et de son dévouement. Je voudrais avoir autour

de ma personne beaucoup de sujets comme lui. Ils sont rares, mon cher

monsieur de la Bouillerie, n'est-ce pas?

* * * * *

Mlle Contât, cette grande dame de la cour, cette magnifique insolence,

ces grandes manières, ce ton leste, cette prétention sans façons, ce

laisser-aller sans minauderies, cette comédie si spirituelle, ce

sourire enchanteur, cette gaieté franche du grand monde de Louis XV.

Mlle Contat!

* * * * *

_A Mme Valmore._

Me voilà à toutes mes impressions. Laissez-moi vous les dire et ne

m'accusez pas. Il n'y a point de particularité; mes impressions, mes

sensations, voilà tout.

A cette époque, par exemple, nos confidents étaient détestables; ils

écoutaient fort mal tous les secrets de leurs princes et princesses.

Ah! les malheureux, qu'ils faisaient souffrir leur roi et son peuple!

* * * * *

J'ai entendu raconter par Mme de Staël: «Je me trouvais placée à table

à côté d'un beau parleur qui, entre Mme Récamier et moi, se croyait

obligé de faire de l'esprit, et après mûre réflexion, accoucha de la

plus lourde inpertinence que j'aie entendue: «Je suis sûr de me

trouver placé «entre la beauté et le génie.--Oui, lui dis-je, sans

avoir ni «l'un ni l'autre.»

* * * * *

Joséphine aimait beaucoup les fleurs. Mlle Raucourt en était très

amateur. Elles faisaient des échanges. Vous devez vous rappeler, cher

Valmore, que Mlle Raucourt avait fait faire à La Chapelle une serre,

qui renfermait les plantes les plus rares. A un voyage que fit

Joséphine, elle s'arrêta à La Chapelle; elle vint visiter la serre et

emporta des plantes. Ce petit détail est pour bien établir l'intimité

de Joséphine avec Mlle Raucourt, et la familiarité qui faisait qu'elle

l'appelait Fanny.

Voici le livre dont je vous ai parlé, mon cher Valmore, et qui parle

de l'amour de Joséphine pour les fleurs et pour le jasmin surtout, qui

lui rappelait son beau pays.

* * * * *

En parlant de La Fontaine, quelqu'un dit: «Il a le génie de la

simplicité.»

Non: La Fontaine avait la simplicité du génie.

_De l'écriture de Mlle George_: «mettre ce mot sur le compte de M.

Taylérant» (_Talleyrand_).

_Jules Janin._

La spirituelle indifférence de Janin. Son enthousiasme factice. Il

aimait à détruire ce qu'il avait fait. La contradiction de lui-même

l'amusait.

_Sur l'art du comédien._

Des leçons de déclamation! Ceci m'a toujours paru dérisoire!

Comment un maître peut-il penser changer la nature d'un élève? On peut

guider, mais donnera-t-on de l'âme à qui n'en a pas, et du coeur?

Non! Donnera-t-on de la noblesse? Non. Vous donnerez de la

raideur, vous apprendrez à marcher peut-être? Mais donnera-t-on la

démarche du désordre? Non! De la passion? Apprendra à faire des

gestes, par exemple, quelle dérision! De la physionomie? Mais les

gestes, les physionomies, tout cela dérive de ce que vous éprouvez,

des sentiments qui se passent en vous. Comment apprendre cela? Est-ce

que, dans le monde, on apprend les gestes? Vous commencez une

conversation, le sujet vous intéresse, vous vous animez à mesure, vous

gesticulez juste, votre physionomie reflète ce que vous éprouvez. A

côté, vous avez une personne qui ne s'impressionne de rien, qui écoute

froidement. Dites-lui donc d'avoir de la physionomie: elle sera

grotesque, voilà tout. Non, la leçon est ridicule! Des conseils, des

exemples à l'appui de ce que vous indiquez et pour développer une

nature. On peut apprendre à _dire_, mais à jouer, _non_! Donnez une

leçon de théâtre, alors. Et voulez-vous en donner de sérieuses? Il

faut vous y consacrer; y donner tous vos soins, toute votre patience;

ne pas donner des répliques d'un vers, d'une phrase: dites des scènes

entières. Vous jugerez l'intelligence de l'élève, vous verrez comment

il écoute, vous jugerez l'impression de sa physionomie, comment il

entrera dans l'action de son personnage; mais si l'action est guidée

par l'intérêt, si vous comptez les minutes de votre pendule, vous

faites un métier. Quant à l'art, il n'existe pas.--On devrait vraiment

accorder un prix à celui qui présenterait un élève artiste. On me dira

que mon idée est bouffonne. Je ne le pense point. On récompense le

talent partout, dans tous les arts; pourquoi donc l'art

dramatique n'occuperait-il pas sa place? En le perfectionnant,

pourquoi ne recevrait-il pas un prix, comme le parfumeur qui aura

perfectionné un savon? C'est que le théâtre n'est plus un art sérieux;

c'est que l'on admet très facilement des femmes qui ne veulent qu'un

piédestal. C'est que l'on permet à des directeurs, même subventionnés,

de recevoir souvent, sans appointements ou avec des appointements si

faibles, de jolies femmes qui sont bien forcées de s'occuper d'autre

chose! Adieu donc tout avenir artistique, adieu l'art. Le plaisir, les

parures avant tout. Pauvres artistes! Pauvre théâtre! A quoi bon

étudier, au fait, pour que l'on dise que vous avez du talent? Bah!

vous savez bien que l'on vous en trouvera quand même. La critique

existe-t-elle pour vous, mesdemoiselles? Vous avez toutes beaucoup de

talent. Jamais on n'a vu tant de grâces, tant de distinction. Vous

lisez votre feuilleton; vous êtes convaincues, excepté celui qui l'a

écrit, homme d'esprit et de goût qui sait bien, lui, qu'il vous

trompe, mais qui ne tient pas à vous affliger; et puis, ceci a si peu

d'importance!

La critique pour le véritable talent, à la bonne heure! mais, pour ces

petites drôlesses, des éloges sans restrictions. Cela n'ira pas plus

loin que cela ne doit aller. On me lira. Aujourd'hui, les jolies

femmes... Lundi, les artistes.

Oh! la spéculation, tu franchiras donc toutes les classes de la

société!

Argent, toujours... L'argent tuera tout.

Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original · 第 34 / 129 题