En passant par la place Vendôme, je vis une foule immense. Que vis-je,
mon Dieu! Une corde au col de l'empereur et ces misérables tirant
cette corde pour faire tomber ce grand homme. Mais leurs forces
réunies ne purent l'abattre; il resta sur sa colonne, les regardant
en souriant de pitié. Il devait dire ce qu'il a dit depuis:
«Ah! ce sont là les hommes!»
Mais, moi, quand je vis cet affreux spectacle, je devins pâle et
froide. J'allais me jeter hors de ma voiture, folle que j'étais;
m'opposer, moi, faible femme, à cet acte de férocité, quand une amie
qui était avec moi me prit et me coucha dans le fond de la voiture, en
me reconduisant chez moi, rue de Rivoli. Il était temps: je me sentais
mourir!
* * * * *
Lucien, la reine Hortense, le prince Eugène, Mme Bacciochi, la mère de
l'empereur, le drapeau blanc que je vis hisser sans savoir ce que je
voyais!
* * * * *
Ma visite chez le duc de Vicence, Caulaincourt, la nuit où
l'empereur perdit l'empire. Ce fut M. de Talleyrand le plus entouré.
Le duc de Vicence me reconduisant chez moi à pied, passant sur
la place du Carrousel, jonchée de Cosaques, d'Autrichiens, de
Prussiens.--Caulaincourt me disant: «Hein! ma chère Georgina, quelle
jolie promenade pour des Français!»
* * * * *
Monsieur Lemercier, je vous vois encore un jour d'une représentation
de _Pinto_, à la Porte-Saint-Martin, montant chez moi, tout haletant
de ce que vous veniez d'entendre. Bocage répétait Pinto, créé
d'une manière si remarquable par Talma, par le grand artiste.
M. Lemercier fit une observation à M. Bocage dans je ne sais quelle
scène, en lui disant:
--Tenez, Talma faisait ainsi, et il obtenait un grand succès par ce
moyen.
--Mon cher, _papa Talma_ faisait comme il l'entendait.
Sur _papa Talma_, Lemercier se mit dans une indignation bien
naturelle. Il aurait du lever les épaules et rire au nez de M. Bocage.
Oui, Talma faisait comme il l'entendait, et il entendait tout avec
génie; _Nicomède_, par exemple, que M. Bocage a joué comme Bocage
l'entendait; il doit s'en souvenir.
Bocage prétendait qu'il fallait être bête pour jouer la tragédie.
Quelque temps après ce joli mot, M. Bocage jouait _Nicomède_ à
l'Odéon. Une personne, qui assistait à cette fameuse représentation et
qui connaissait le mot de M. Bocage, s'écria, après la tragédie:
--Je ne savais pas tant d'esprit à Bocage. C'est l'homme le plus
spirituel de notre siècle!
* * * * *
(_Chère Caroline, ne sachant pas où j'en suis dans tout le griffonnage
que vous avez, je passe outre, et je vais commencer le romantisme._)
Après une tournée en province, tournée d'un an avec une troupe à moi,
où l'on jouait tragédies et comédies, je revins à Paris en 1829. M.
Harel obtint le privilège de l'Odéon. Les antécédents de ce cher
Harel ne sonnaient pas bien aux oreilles du gouvernement de
Charles X. Harel, ancien préfet, destitué naturellement pour ses
opinions bien connues, Harel, exilé cinq ans avec Boulay de la
Meurthe, le général Exelmans; Harel ayant fondé le journal _le Nain
jaune, le Miroir_!
Tout cela était dangereux et rien ne devait faire présumer qu'il
obtiendrait la direction d'un théâtre royal. M. de la Bouillerie, qui
l'aimait et le connaissait particulièrement, en parla à Charles X, qui
ne fit qu'une seule question:
--Est-il honnête homme?
--Oui, sire. La preuve: cinq ans d'exil pour être resté attaché à
l'empereur. Et, en lui accordant ce privilège, il se conduira avec
loyauté.
--Je n'en veux pas davantage. Je le lui accorde et trouve très bien et
le loue de sa fidélité et de son dévouement. Je voudrais avoir autour
de ma personne beaucoup de sujets comme lui. Ils sont rares, mon cher
monsieur de la Bouillerie, n'est-ce pas?
* * * * *
Mlle Contât, cette grande dame de la cour, cette magnifique insolence,
ces grandes manières, ce ton leste, cette prétention sans façons, ce
laisser-aller sans minauderies, cette comédie si spirituelle, ce
sourire enchanteur, cette gaieté franche du grand monde de Louis XV.
Mlle Contat!
* * * * *
_A Mme Valmore._
Me voilà à toutes mes impressions. Laissez-moi vous les dire et ne
m'accusez pas. Il n'y a point de particularité; mes impressions, mes
sensations, voilà tout.
A cette époque, par exemple, nos confidents étaient détestables; ils
écoutaient fort mal tous les secrets de leurs princes et princesses.
Ah! les malheureux, qu'ils faisaient souffrir leur roi et son peuple!
* * * * *
J'ai entendu raconter par Mme de Staël: «Je me trouvais placée à table
à côté d'un beau parleur qui, entre Mme Récamier et moi, se croyait
obligé de faire de l'esprit, et après mûre réflexion, accoucha de la
plus lourde inpertinence que j'aie entendue: «Je suis sûr de me
trouver placé «entre la beauté et le génie.--Oui, lui dis-je, sans
avoir ni «l'un ni l'autre.»
* * * * *
Joséphine aimait beaucoup les fleurs. Mlle Raucourt en était très
amateur. Elles faisaient des échanges. Vous devez vous rappeler, cher
Valmore, que Mlle Raucourt avait fait faire à La Chapelle une serre,
qui renfermait les plantes les plus rares. A un voyage que fit
Joséphine, elle s'arrêta à La Chapelle; elle vint visiter la serre et
emporta des plantes. Ce petit détail est pour bien établir l'intimité
de Joséphine avec Mlle Raucourt, et la familiarité qui faisait qu'elle
l'appelait Fanny.
Voici le livre dont je vous ai parlé, mon cher Valmore, et qui parle
de l'amour de Joséphine pour les fleurs et pour le jasmin surtout, qui
lui rappelait son beau pays.
* * * * *
En parlant de La Fontaine, quelqu'un dit: «Il a le génie de la
simplicité.»
Non: La Fontaine avait la simplicité du génie.
_De l'écriture de Mlle George_: «mettre ce mot sur le compte de M.
Taylérant» (_Talleyrand_).
_Jules Janin._
La spirituelle indifférence de Janin. Son enthousiasme factice. Il
aimait à détruire ce qu'il avait fait. La contradiction de lui-même
l'amusait.
_Sur l'art du comédien._
Des leçons de déclamation! Ceci m'a toujours paru dérisoire!
Comment un maître peut-il penser changer la nature d'un élève? On peut
guider, mais donnera-t-on de l'âme à qui n'en a pas, et du coeur?
Non! Donnera-t-on de la noblesse? Non. Vous donnerez de la
raideur, vous apprendrez à marcher peut-être? Mais donnera-t-on la
démarche du désordre? Non! De la passion? Apprendra à faire des
gestes, par exemple, quelle dérision! De la physionomie? Mais les
gestes, les physionomies, tout cela dérive de ce que vous éprouvez,
des sentiments qui se passent en vous. Comment apprendre cela? Est-ce
que, dans le monde, on apprend les gestes? Vous commencez une
conversation, le sujet vous intéresse, vous vous animez à mesure, vous
gesticulez juste, votre physionomie reflète ce que vous éprouvez. A
côté, vous avez une personne qui ne s'impressionne de rien, qui écoute
froidement. Dites-lui donc d'avoir de la physionomie: elle sera
grotesque, voilà tout. Non, la leçon est ridicule! Des conseils, des
exemples à l'appui de ce que vous indiquez et pour développer une
nature. On peut apprendre à _dire_, mais à jouer, _non_! Donnez une
leçon de théâtre, alors. Et voulez-vous en donner de sérieuses? Il
faut vous y consacrer; y donner tous vos soins, toute votre patience;
ne pas donner des répliques d'un vers, d'une phrase: dites des scènes
entières. Vous jugerez l'intelligence de l'élève, vous verrez comment
il écoute, vous jugerez l'impression de sa physionomie, comment il
entrera dans l'action de son personnage; mais si l'action est guidée
par l'intérêt, si vous comptez les minutes de votre pendule, vous
faites un métier. Quant à l'art, il n'existe pas.--On devrait vraiment
accorder un prix à celui qui présenterait un élève artiste. On me dira
que mon idée est bouffonne. Je ne le pense point. On récompense le
talent partout, dans tous les arts; pourquoi donc l'art
dramatique n'occuperait-il pas sa place? En le perfectionnant,
pourquoi ne recevrait-il pas un prix, comme le parfumeur qui aura
perfectionné un savon? C'est que le théâtre n'est plus un art sérieux;
c'est que l'on admet très facilement des femmes qui ne veulent qu'un
piédestal. C'est que l'on permet à des directeurs, même subventionnés,
de recevoir souvent, sans appointements ou avec des appointements si
faibles, de jolies femmes qui sont bien forcées de s'occuper d'autre
chose! Adieu donc tout avenir artistique, adieu l'art. Le plaisir, les
parures avant tout. Pauvres artistes! Pauvre théâtre! A quoi bon
étudier, au fait, pour que l'on dise que vous avez du talent? Bah!
vous savez bien que l'on vous en trouvera quand même. La critique
existe-t-elle pour vous, mesdemoiselles? Vous avez toutes beaucoup de
talent. Jamais on n'a vu tant de grâces, tant de distinction. Vous
lisez votre feuilleton; vous êtes convaincues, excepté celui qui l'a
écrit, homme d'esprit et de goût qui sait bien, lui, qu'il vous
trompe, mais qui ne tient pas à vous affliger; et puis, ceci a si peu
d'importance!
La critique pour le véritable talent, à la bonne heure! mais, pour ces
petites drôlesses, des éloges sans restrictions. Cela n'ira pas plus
loin que cela ne doit aller. On me lira. Aujourd'hui, les jolies
femmes... Lundi, les artistes.
Oh! la spéculation, tu franchiras donc toutes les classes de la
société!
Argent, toujours... L'argent tuera tout.