INTRODUCTION

Eugène de Mirecourt, dont _les Contemporains_ suscitèrent jadis tant

de scandale, a consacré à Mlle George un petit volume sympathique et

documenté[1]. Il avait certainement lu le travail de Valmore, dont il

reproduit des passages entiers. Dans leur _Galerie historique de la

Comédie-Française_[2], MM. de Manne et Ménétrier ont écrit sur la

tragédienne une biographie moins bienveillante. Avec ces documents,

avec les _Mémoires_ d'Alexandre Dumas, les articles du temps, avec _le

Monde dramatique_, avec l'_Histoire de l'art dramatique_ de Théophile

Gautier, ses _Portraits romantiques_, l'ouvrage sur _les Belles Femmes

de Paris_, il est facile de reconstituer la vie de la femme et

de l'artiste et de tracer d'elle un portrait fidèle et ressemblant.

[1] Eugène DE MIRECOURT, _les Contemporains_. _Portraits et

silhouettes au dix-neuvième siècle_, 3e édition. Librairie des

Contemporains.--_Mademoiselle George_, un vol. in-32, 1870.

[2] _Galerie historique de la Comédie-Française pour servir de

complément à la troupe de Talma_, par E.-D. DE MANNE et C.

MÉNÉTRIER.--Lyon, N. Scheuring, éditeur, 1876.

Mlle Marguerite-Joséphine Weymer, dite George, est née le 23 février

1787, au théâtre de Bayeux, pendant une représentation de _Tartufe_ et

de _la Belle Fermière_. Son père, George Weymer, Allemand d'origine,

avait formé une petite troupe nomade qui allait de ville en ville,

jouant la comédie, le vaudeville, et même la tragédie. Il était

_imprésario_ et chef d'orchestre. Sa femme tenait l'emploi des

soubrettes. Elle s'appelait Verteuil, de son nom de famille, et son

neveu a été longtemps secrétaire de la Comédie-Française. Le père et

la mère de Mlle George étaient des artistes modestes, consciencieux,

honnêtes, pleins de dévouement et de coeur, et leur fille a conservé

pour eux une reconnaissance, une tendresse qui les honorent tous les

trois.

A cinq ans, Georgette Weymer parut dans _les Deux chasseurs et la

Laitière_, au théâtre d'Amiens, dont son père était devenu directeur.

Elle joua bientôt à côté de la célèbre Dugazon, et, enfin, Mlle

Raucourt, de passage à Amiens, fut émerveillée de la beauté et des

dispositions exceptionnelles de la jeune Weymer. Elle décida son père

à la lui confier, et l'emmena à Paris pour lui donner des leçons et la

préparer à débuter à la Comédie-Française.

Mlle George obtint son ordre de début le 23 novembre 1802.

Elle avait seize ans, et débuta dans le rôle de Clytemnestre.

Le choix de ce rôle pour les débuts d'une si jeune fille serait

inexplicable, si on ne se rappelait la beauté précoce et sculpturale

de la débutante. De plus, Mlle Dumesnil et Mlle Raucourt avaient

reconnu que sa vocation la destinait à l'emploi des grands rôles de

mère tragiques.

Toute cette première partie de la carrière de Mlle George, ses visites

à Mlles Clairon et Dumesnil, ses débuts, les appréciations du public,

celles de Geoffroy dont sa beauté et son talent avaient désarmé

l'habituelle sévérité, la rivalité avec Mlle Duchesnois, la bonne

camaraderie de Talma, le tableau de la Comédie-Française sous le

Consulat, les relations avec la prince Sapieha, les amours de George

avec Bonaparte, tout cela est raconté dans les mémoires avec un

entrain, une verve, une fraîcheur de souvenirs, que nous ne voulons

pas déflorer.

Bien que leur auteur n'élève aucune prétention à juger cette

merveilleuse époque du Consulat, la simplicité même de ses récits

laisse deviner le charme de ces belles années de 1802 à 1804, les plus

belles peut-être que la France ait connues. On était enfin débarrassé

des sectaires de la Révolution. Victorieuse à l'extérieur, la France

se relevait de ses ruines; elle se réorganisait, se reprenait à vivre

et à espérer. Une politique intelligente et pratique, qui ne

s'était pas formée à l'école des sophismes de Rousseau, rétablissait à

l'intérieur la sécurité, la confiance et le crédit. C'était un

magnifique réveil de toutes les forces sociales, que la Terreur avait

comprimées et neutralisées dans la boue et dans le sang. Comme on

comprend l'admiration qu'inspirait le Premier Consul!--«Celui-là,

c'est mon héros!»--s'écriait Sophie Arnould, sexagénaire, dans sa

retraite du Paraclet.

L'enthousiasme éprouvé par George pour l'être incomparable, _immense_,

c'est son mot, qu'était Bonaparte, répond à un sentiment universel,

qui se traduisait par des applaudissements frénétiques, lorsque le

Premier Consul entrait dans sa loge au Théâtre-Français.

D'autre part, ces mémoires sont un document d'une valeur

inappréciable, qui éclaire, d'une façon inattendue, un côté intime et

mal connu du caractère de Napoléon. On a souvent posé cette question:

«Quelle fut au juste l'attitude de l'empereur, sa manière d'agir avec

les femmes?» Les réponses étaient contradictoires, et, il faut bien

l'avouer, plutôt défavorables. Sans doute, avec Joséphine et

Marie-Louise, il fut d'une tendresse qui alla jusqu'à l'aveuglement.

Mais c'étaient deux impératrices. Pour lui, elles étaient au-dessus de

leur sexe et de l'humanité. Bien d'autres femmes ont passé dans sa

vie; car, si absorbé qu'il fût par ses préoccupations politiques et

militaires, par ses travaux, il était ardent et sensuel.

Comment s'est-il conduit à l'égard de ces autres femmes! Stendhal nous

apporte des révélations terribles.--«Il leur faisait mâcher le

mépris,» dit-il, en parlant de celles qui étaient appelées à partager,

pour un soir, la couche du nouveau César. Pauvres victimes! elles

s'imaginaient marcher à un triomphe; elles ne se doutaient pas des

humiliations qui les attendaient.

M. Frédéric Masson lui-même, dont les nobles sentiments bonapartistes

sont bien connus, n'a pu, dans sa loyauté d'historien, s'empêcher

d'écrire: «Lorsque la femme est à sa portée, parfois sa fantaisie est

passée; plus souvent, sa pensée est absorbée par les affaires; il

travaille, et tout ce qui le distrait de son travail lui est une

fatigue et un ennui. On gratte à la porte pour le prévenir:

«Qu'elle attende!» On gratte de nouveau: «Qu'elle se déshabille!» On

gratte encore: «Qu'elle s'en aille!» Et il reprend son travail.»

Il arrivera parfois qu'après avoir dit à la dame d'ôter sa chemise, et

l'avoir laissée se morfondre, il la renverra sans autre cérémonie. Le

plus souvent, Roustan, son Mameluck, assiste, derrière un paravent,

aux ébats très expéditifs de son maître.

Stendhal donne encore un vilain détail. La dame de service (c'est bien

là le mot exact) est déshabillée; elle est étendue sur ce lit, qui ne

présage pas beaucoup d'abandon et de volupté. La rage au

coeur, les larmes dans les yeux, elle attend que le maître veuille

bien venir à elle. Il se décide enfin; d'un air soucieux et distrait.

Il s'approche de la victime, qui s'efforce de sourire, et il n'a pas

même eu l'attention élémentaire d'ôter son ceinturon, auquel son épée

reste accrochée! Et Stendhal ajoute «L'essentiel ne durait pas trois

minutes.»

«Fi! le monstre! l'horrible tyran!» se sont écriées, après ces dures

nuits d'épreuve, et Mme Branchu, la Vestale de l'Opéra, et Mlles

Duchesnois, Thérèse Bourgoin, Leverd, du Théâtre-Français, et les

dames de la cour, qu'avait paru distinguer un instant le caprice

impérial.

Il faut l'avouer: ce sont là des moeurs quelque peu sauvages. Nous

voilà loin de la vieille galanterie française. Où se sont enfuies les

grâces du dix-huitième siècle? On comprend les haines féminines qui,

sourdement amassées, ont éclaté avec furie en 1815! Les femmes en

voulaient à mort à l'empereur, non pour la conscription, comme on l'a

dit, mais pour les insultants dédains dont il les avait cravachées

pendant son règne.

Maintenant, une question se pose. Napoléon fut-il toujours ainsi?

Cette dureté envers les femmes tenait-elle, au fond même de sa nature?

Je ne le pense pas. Ces brusqueries, ces violences étaient, à mon

sens, le résultat inconscient d'une tension d'esprit formidable, d'un

labeur surhumain.

A cet égard, les mémoires de George nous apportent une lumière

décisive, qui réjouira le coeur des amis du grand empereur. Après

les avoir lus, il n'est plus permis de douter qu'à son heure,

Bonaparte ait été un amant tendre, prévenant, plein d'une ardeur

juvénile, énamouré comme un officier de vingt ans. C'est sous cet

aspect sympathique, entièrement nouveau, que George va nous le

révéler. Lui, l'homme _immense_, il a vraiment aimé sa belle

tragédienne, il s'est laissé charmer par sa nature franche et loyale.

Il s'amusait de son babillage sans prétention; il trouvait près d'elle

un délassement d'esprit, une détente, dont ses nerfs et son cerveau en

ébullition avaient besoin. Il se plaisait à folâtrer avec George comme

un grand enfant, à taquiner cette superbe créature, qu'au début de

leur liaison il sentait tout à lui. Il se moquait, en riant, de ses

vilains pieds, lui qui mettait un prix considérable à la finesse des

attaches chez les femmes. Heureusement, George avait des mains

admirables, des mains de reine et d'enfant. Elles ont obtenu grâce

pour les pieds, qui étaient lourds et vulgaires. Il est vrai qu'ils

avaient un poids peu ordinaire à supporter.

Dira-t-on que, pour relever le prix de sa conquête, George s'est plu à

en exagérer le charme? qu'elle nous a montré un Bonaparte de

fantaisie, adouci, embelli par la complaisance orgueilleuse de

ses souvenirs? Je n'en crois rien. La tendresse de Napoléon pour elle,

et, par suite, la sensibilité dont il était capable me paraissent un

point absolument démontré. La liaison va de 1802 à 1808. Il ne s'agit

pas là d'un simple caprice, qui s'envole après la possession, ni d'une

attirance purement sensuelle, où le sentiment n'a point de part. Ce

fut une affection véritable. Elle a duré jusqu'à la mort de Napoléon.

A Sainte-Hélène, il parlait encore de celle qu'il appelait autrefois:

sa belle Georgina, ou sa bonne Georgina.

En 1808, à la date où les mémoires s'arrêtent, l'existence triomphante

de Mlle George s'assombrit brusquement. Les tracasseries de Mlle

Duchesnois, sa rivale, protégée par M. de Rémusat, deviennent

intolérables. L'empereur a changé: il n'est plus l'amant des premières

années du Consulat. Ce Bonaparte inconnu, qui apparaît plein de

séduction dans les mémoires, s'est un peu transformé avec les

grandeurs et les soucis de la toute-puissance. Il n'est pas détaché

d'elle; mais George s'imagine n'être plus pour lui qu'une habitude.

Elle se sait entourée de rivales, elle est humiliée à la pensée de ne

plus offrir à son impérial amant qu'une distraction intermittente et

un banal instrument de plaisir.

Elle écoute alors les offres de l'ambassadeur de Russie, le comte

Tolstoï. Elle est entraînée par les instances du comte de

Beckendorf, son amant. Il lui a promis de l'épouser; mais il veut

auparavant l'offrir à son maître, Alexandre Ier. Bref, cédant à un

coup de tête que, vingt-quatre heures plus tard, elle regrettera, elle

part brusquement pour Pétersbourg, le soir de la quatrième

représentation de l'_Artaxerxès_ de Delrieu, où elle devait jouer le

rôle de Mandane (7 mai 1808). On l'attend vainement pour la

représentation. Grand scandale à la Comédie. Ordre d'arrestation est

donné contre la fugitive; mais elle avait déjà passé la frontière.

A Pétersbourg, son succès fut immense. Elle charma l'empereur

Alexandre, l'impératrice mère, le grand-duc Constantin. Elle avait

débuté au théâtre impérial par le rôle de Sémiramis. Après la

représentation, l'empereur vint dans sa loge la féliciter.--«Madame,

lui dit-il, vous portez la couronne mieux que notre grande

Catherine.--Sire, c'est qu'elle est moins lourde que celle de toutes

les Russies.»--L'empereur lui envoya une splendide couronne, faite sur

le modèle de celle autrefois portée par l'impératrice Catherine II.

Un autre soir, après _Mérope_, l'empereur, en s'essuyant les yeux, lui

dit: «Voilà les premières larmes que j'aie versées depuis que je vais

au théâtre.»

Toutefois, si elle fut la maîtresse d'Alexandre Ier, ce ne fut qu'un

caprice passager. Un certain parti avait espéré que George

remplacerait auprès du tsar Mme Nariskine. Cette combinaison

échoua, mais Alexandre et toute sa cour ne cessèrent de combler la

tragédienne d'attentions et de cadeaux.

Si l'on en croit les mémoires du général russe Loewenstern, elle

étendit même ses conquêtes parmi les grandes dames de la cour de

Russie. Ce n'est là sans doute qu'une vilaine calomnie. Pourtant, il

n'est pas impossible qu'à l'école de Fanny Raucourt, de celle que les

pamphlets galants du dix-huitième siècle appelaient la présidente de

la secte anandryne, George eût appris certains raffinements, et fait

provision de savantes recettes de libertinage.

Au milieu de ces ravissements et de ces fêtes, la campagne de 1812 a

commencé. On regarde à Pétersbourg la bataille de la Moskova comme une

victoire. Ordre d'illuminer leurs fenêtres est donné aux habitants.

Malgré cet ordre, les fenêtres de George restent closes, sans

illuminations.--«Elle a raison, dit l'empereur. Je ne veux pas qu'on

l'inquiète; elle se conduit comme une bonne Française!»

Le séjour de la Russie devenait pour elle impossible. Elle a gardé

jusqu'à sa mort le culte passionné de Napoléon. Elle ne pouvait rester

à Pétersbourg pour entendre le récit de l'épouvantable retraite de la

Grande Armée. Quelques notes nous racontent son départ pour la Suède,

son arrivée à Stockholm. Le prince royal Bernadotte la reçut comme

une reine et comme une amie. Elle rejoint l'armée française

à Dresde. Napoléon la fait jouer avec Talma et la troupe de la

Comédie-Française, mandée d'urgence. Chaque jour, elle était reçue par

l'empereur, qui dissertait avec elle et avec Talma sur le

Théâtre-Français, sur Corneille et sur Racine, à la veille de la

bataille de Leipzig.

Par décret impérial, George est réintégrée dans tous ses droits de

sociétaire. Napoléon ordonna même qu'on lui payât ses années

d'absence. C'était un peu excessif, et, comme le remarque M. Frédéric

Masson, jamais les sociétaires ne lui pardonnèrent cette faveur, qui

sentait trop la favoritisme et l'arbitraire.

«Aux Cent-Jours, nous raconte l'éminent historien, elle fit

dire à l'empereur qu'elle avait à lui remettre des papiers qui

compromettaient singulièrement le duc d'Otrante. Napoléon envoya chez

elle un serviteur affidé, et, au retour: «Elle ne t'a pas dit,

demanda-t-il, qu'elle était mal dans ses affaires?--Non, sire; elle ne

m'a parlé que de son désir de remettre elle-même ces papiers à Votre

Majesté.--Je sais ce que c'est, reprit l'empereur. Caulaincourt m'en a

parlé; il m'a dit aussi qu'elle était gênée. Tu lui donneras vingt

mille francs de ma cassette.»

Alexandre Dumas affirme que Mlle George avait sollicité l'honneur

d'accompagner l'empereur à Sainte-Hélène. Nous ne savons si le fait

est vrai, mais il honorerait grandement l'amante du Premier

Consul. Au milieu de tant de trahisons et de défections, ce serait une

belle chose que ce témoignage de reconnaissance de la part d'une

comédienne.

Après la chute de l'empereur, devant les hostilités royalistes

de ses camarades, George se sentit cruellement dépaysée à la

Comédie-Française. Elle en fut exilée par le duc de Duras,

surintendant des théâtres, pour s'être bravement montrée avec un

bouquet de violettes au corsage. Le gouvernement punissait ainsi cette

innocente manifestation bonapartiste.

Mlle George va jouer en province. Au bout de cinq ans, Louis XVIII,

qui était un homme d'esprit, la rappelle à la Comédie, et lui accorde

un bénéfice à l'Opéra. Elle joua _Britannicus_. La recette fut énorme.

Après ce triomphe, il semblait qu'elle dût reprendre sa place de

sociétaire. Mais elle retrouva chez Mlle Duchesnois et ses partisans

les intrigues et les mauvais procédés d'autrefois. Elle préféra jouer

à l'Odéon _Sémiramis_, _Mérope_[3], _Clytemnestre_, _l'Orphelin de la

Chine_, _les Macchabées_, de Guiraud[4]. Elle parut ensuite dans

_Saül_[5], _Cléopâtre_ et _Jeanne d'Arc_[6] de Soumet. Mais

bientôt une nouvelle carrière triomphale allait s'ouvrir devant

elle.

[3] 1er octobre 1822.

[4] 14 juin 1822.

[5] 9 novembre 1822. Mlle George joua en outre _le Comte Julien_,

de Guiraud; _Jane Shove_, de Liadières (2 avril 1824).

[6] _Cléopâtre_ (2 juillet 1824), _Jeanne d'Arc_ (14 mars 1825).

Elle fut l'interprète admirable des premiers drames romantiques. Elle

créa _Christine_, de Frédéric Soulié[7]; puis la _Christine_ de Dumas;

_Une Fête sous Néron_, de Soumet[8]; _la Maréchale d'Ancre_, d'Alfred

de Vigny[9]; _Jeanne la Folle_, de Fontan[10].

[7] 13 octobre 1829.

[8] _Une Fête sous Néron_ (29 octobre 1829).--_Christine_, d'A.

Dumas (30 mars 1829).

[9] La première représentation de _la Maréchale d'Ancre_ eut lieu

le 25 juin 1830. Le 21 juin, la pièce avait dû être interrompue

après le second acte, par suite d'une indisposition de George. La

vraie première eut lieu le 25 juin. Le drame fut froidement

accueilli.

[10] _Jeanne la Folle_, 28 août 1829.

Ce n'étaient là que les préludes de succès plus retentissants. Sous la

direction de Harel, à la Porte-Saint-Martin, la grande tragédienne,

devenue avec Frédérick Lemaître l'incarnation la plus haute du drame

romantique, sera successivement la Marguerite de Bourgogne de _la Tour

de Nesle_ (29 mars 1832), Lucrèce Borgia (12 février 1833), Marie

Tudor (17 novembre 1833) et la marquise de Brinvilliers. Dans

l'appendice, on lira les belles pages que Victor Hugo lui a

consacrées.

Malgré ce répertoire incomparable, le public abandonna peu à peu la

Porte-Saint-Martin. Les fusillades de la rue Transnonain et du

Cloître-Saint-Merry absorbaient toutes les préocupations. Harel finit

par succomber. L'interdiction du _Vautrin_ de Balzac, au lendemain de la

première représentation, amena la fermeture du théâtre.

Après une grande tournée en Italie, en Autriche, en Russie, Mlle

George donna aux Italiens quelques représentations de _Britannicus_ et

de _Lucrèce Borgia_ (janvier 1843). Elles eurent un très grand succès.

A l'Odéon, sous la direction Lireux, George joua _Marie Tudor_, avec

Mme Marie Dorval, pour laquelle elle avait une grande amitié[11], puis

_la Chambre ardente_, à la Gaîté, et _la Tour de Nesle_ avec Frédérick

Lemaître, à la Porte-Saint-Martin[12].

[11] Janvier 1844.

[12] Décembre 1844.

On sait que Frédérick Lemaître, le plus grand comédien peut-être qui

ait existé, avait un caractère détestable. Il se grisait volontiers,

jouait admirablement, même lorsqu'il était ivre; mais il était encore

plus insupportable sous l'influence de quelques bouteilles de

Champagne ou de bourgogne. Un soir qu'il devait jouer avec George, il

déclara qu'il ne paraîtrait pas en scène si on ne lui remettait une

certaine somme sur ses appointements. Toutes les protestations du

directeur, les supplications, les larmes de George restèrent inutiles.

L'heure de commencer le spectacle était arrivée. Dans ce temps-là, il

n'y avait jamais beaucoup d'argent dans la caisse d'un directeur. Pour

ne pas faire manquer la représentation, Marguerite de Bourgogne se

dévoua. Elle envoya ses bijoux au Mont-de-Piété, et remit à Frédérick

la somme prêtée. Jamais Buridan ne fut plus magnifique: il se

surpassa; mais il est probable que la pauvre George ne parvint pas à

retirer ses diamants, si généreusement engagés.

Le moment approchait où Mlle George allait être forcée de prendre sa

retraite. Un embonpoint, qu'elle n'avait pu ou su enrayer, rendait sa

démarche pénible et alourdie; elle était devenue énorme. La voix, si

émouvante autrefois, s'était éraillée. Le geste avait perdu peu à peu

sa noblesse et sa majesté. Après une courte apparition au

Théâtre-Historique[13] et quelques tentatives malheureuses en

province, George dut renoncer au théâtre.

[13] _Marie Tudor_ (17 août 1848), _Lucrèce Borgia_ (7 octobre

1848), _la Tour de Nesle_ (24 juin 1849).

C'est le 27 mai 1849 qu'elle donna sa représentation d'adieux. Mlle

Rachel avait accepté d'y jouer à côté de George. Soirée mémorable qui

allait mettre en présence Clytemnestre et la créatrice de Lucrèce

Borgia, et Mlle Rachel, qui avait conquis, dès son apparition, la

première place au Théâtre-Français!

Rachel, que nous avons vue jouer deux fois, dans _Cinna_ et à la

première représentation de _Diane_, d'Augier, nous a laissé de si

grands souvenirs, elle a été si admirablement louée par

Eugène Delacroix, un de nos maîtres chers et préférés; Rachel, enfin,

nous apparaît comme une si lumineuse et sculpturale figure, qu'il nous

en coûte d'admettre les récits malveillants auxquels cette rencontre

des deux tragédiennes a donné lieu. Jusqu'ici, nous avons à peu près

suivi la brochure de Mirecourt. Nous allons lui emprunter, en faisant

toutes réserves, le récit textuel de cette bataille fameuse.

«Cette bataille, dit-il, eut lieu aux Italiens.

«Rachel jouait le rôle d'Eriphyle, dans _Iphigénie en Aulide_, et

George remplissait le rôle de Clytemnestre. Mlle Félix fut

littéralement écrasée. Pâle, frémissante, elle suivait dans les

coulisses, une brochure à la main, les tirades de Clytemnestre, et

s'arrachait les cheveux de désespoir, en disant: «Mon Dieu! je

n'arriverai jamais là! Quelle vigueur!»

«Au moment où Mlle George était en scène, un sifflet furieux partit

d'une région de l'orchestre où se trouvait le jeune Félix.--«Ceci

n'est pas pour moi, sans doute?» dit Clytemnestre à la salle, avec

majesté.

«Tous les spectateurs se levèrent par un élan d'énergique

protestation. Deux cents bouquets parurent aux pieds de l'illustre

tragédienne, et, cinq minutes durant, les bravos l'empêchèrent de

continuer son rôle. Quand Rachel reparut, après cette ovation

provoquée par l'imprudence de ses partisans, on vit son oeil briller

de colère.

«Elle osa dire vers la cantonade, et en laissant échapper un geste de

dédain:

«--Mais, ôtez donc ces fleurs; on ne peut plus marcher.»

«Des coups de sifflet, mieux nourris que le précédent, accueillirent

cette insolente boutade. Personne ne protesta.

«--La cause est jugée, dit Victor Hugo. Nous venons de voir la

statuette à côté de la statue. Quelle réduction!»

Mlle Félix, en vertu des promesses de l'affiche, devait jouer _le

Moineau de Lesbie_, à la fin de cette soirée. Furieuse de

l'humiliation qu'elle venait de subir, elle monta dans sa loge, prit

ses habits de ville et disparut. On supplia le public de vouloir bien

entendre, au lieu de la pièce annoncée, un grand air de Mme Viardot.

--«Certainement, cria-t-on dans la salle; nous acceptons le rossignol

à la place du moineau.»

N'oublions pas que--pour des raisons peut-être faciles à

deviner--Mirecourt était un ennemi acharné de Rachel. Il doit y avoir

dans son récit pas mal de fantaisie et d'exagération. Théophile

Gautier, dans son feuilleton, ne relate aucun des incidents dont parle

Mirecourt. Pourtant, dans un article de _Profils et Grimaces_ que nous

reproduisons dans l'appendice, Auguste Vacquerie, qui n'aimait

pas Rachel, est aussi affirmatif que le pamphlétaire. Enfin, une

lettre, qu'on retrouvera plus loin dans la correspondance de George,

constate le refus par Rachel de jouer _le Moineau de Lesbie_, et une

violente acrimonie de la part d'Hermione à l'égard de son illustre

devancière.

Après cette représentation, Mlle George fut nommée inspectrice au

Conservatoire.

Le 17 décembre 1853, elle eut, à la Comédie-Française, sa véritable

représentation de retraite. Elle joua _Rodogune_; elle sut encore s'y

montrer admirable. Toute une génération, qui n'avait pas eu l'occasion

de l'applaudir, fut profondément émue par la noblesse de sa diction et

de son geste «et l'aspect sculptural et vraiment grandiose encore de

toute sa personne[14].» Elle a plus que la beauté de la vieillesse,

écrivait M. Édouard Thierry; elle a la vieillesse de la beauté.»

[14] _Journal intime de la Comédie-Française_, 1852-1871, par

Georges D'HEYLLI.

Après cette représentation, qui avait été pour elle un triomphe, elle

ne devait plus reparaître devant le public.

Ses dernières années furent pénibles. Très généreuse pour tous ceux

qui l'entouraient, elle n'avait rien gardé de sa fortune d'autrefois.

Je crois que le gouvernement du second empire lui faisait une

pension[15].

[15] J'ai entendu dire--mais je ne puis affirmer le fait--que,

pour l'Exposition universelle de 1855, elle avait obtenu la

concession des petits chalets de nécessité. Triste compensation

pour une reine de beauté et de tragédie! Hélas! pauvre

Clytemnestre! pauvre Marie Tudor!

Comme il arrive souvent pour les prodigues, elle avait beaucoup

d'ordre matériel, ses livres de dépenses sont admirablement tenus.

Presque chaque jour, on y voit figurer dix centimes pour son tabac à

priser, dont elle faisait une grande consommation, comme toutes les

personnes de son temps.

Elle parlait de Napoléon avec une respectueuse et

communicative émotion. «Mais, dit excellemment M. Frédéric Masson, ce

n'était point l'amant qu'elle évoquait, c'était l'empereur. Et cette

fille (_le mot ne semble-t-il pas un peu dur?_) non pas par pudeur de

vieille femme,--car elle parlait volontiers et crûment de ses autres

amants,--mais par une sorte de crainte respectueuse, semblait ne plus

se rappeler qu'il l'eût trouvée belle et qu'il le lui eût dit; ne

voyait plus l'homme qu'il avait été pour elle, mais voyait l'homme

qu'il avait été pour la France, pareille à ces nymphes qui, honorées

un instant des caresses d'un dieu, n'avaient point regardé son visage,

éblouies qu'elles étaient par la lumière aveuglante de sa gloire.»

M. Ludovic Halévy nous a raconté qu'un jour, aux Tuileries, se

trouvant au ministère de la maison de l'empereur, il reçut la visite

de George qui venait en solliciteuse. C'était l'heure de la garde

montante. Les tambours battaient aux champs. L'empereur Napoléon III

parut au perron des Tuileries pour recevoir la garde, qui allait

prendre le service. George s'était mise à la fenêtre, attirée par ce

spectacle. Elle se retourna tout émue, avec des larmes dans les yeux.

«Ah! dit-elle, j'ai vu cela bien souvent,--autrefois!--sous l'autre!»

«Lorsque je mourrai, avait dit George, je veux être enterrée dans le

manteau de Rodogune.»

Elle mourut à Passy, 3, rue du Ranelagh, le 11 janvier 1867. Elle

avait quatre-vingts ans. L'empereur prit à sa charge les frais de son

inhumation, qui eut lieu au cimetière du Père-Lachaise.

Essayons maintenant de porter un jugement impartial sur le talent et

le caractère de la femme et de l'artiste.

Tous les contemporains sont d'accord pour célébrer sa merveilleuse

beauté. Avant ses débuts, lorsqu'elle paraissait au balcon de la

Comédie-Française, le public applaudissait son entrée. Elle devait se

lever pour remercier cette foule d'admirateurs anonymes. Comme le

remarque le critique Geoffroy, on songe involontairement à

l'enthousiasme des vieillards de Troie, lorsque Hélène passait devant

eux avec le prestige radieux de son irrésistible séduction.

Dans les _Belles Femmes de Paris_, Théophile Gautier a consacré à

George une de ses plus admirables pages. Il la compare à une Isis des

bas-reliefs éginétiques. Il parle de sa bouche superbement

dédaigneuse, comme celle de Némésis vengeresse, qui attend l'heure de

démuseler son lion aux ongles d'airain. Après avoir dit qu'un

de ses bracelets d'épaule ferait une ceinture pour une femme de taille

moyenne, il ajoute que ses bras sont très blancs, très purs, terminés

par un poignet d'une délicatesse enfantine, et par des mains mignonnes

frappées de fossettes, de vraies petites mains royales, faites pour

porter le sceptre et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et

d'Euripide.

Ce merveilleux portrait en dit plus peut-être que les peintures mêmes

inspirées par la tragédienne. Le portrait par Lagrenée, dont nous ne

saurions fixer la date avec précision, nous montre une Clytemnestre ou

une Émilie déjà très robuste, très imposante. Le peintre n'a pas

oublié le dessin des bras et la finesse des mains. Il est entendu

qu'il ne faut pas parler des pieds, pour ne pas contrarier Napoléon.

Dans le portrait qu'il a fait d'elle[16], Gérard a dissimulé

l'embonpoint de son modèle; il l'a aminci, affiné quelque peu. Le

portrait n'est qu'un buste, mais la tête a le rayonnement, la majesté

douce et le sourire d'une déesse antique.

[16] Le portrait de Gérard a appartenu à Vivant-Denon, le

Spirituel surintendant des musées du premier Empire, et l'auteur

de l'adorable conte: _Pas de lendemain_. A la vente qui eut lieu

après le décès de Denon, en 1826, le portrait de George fut

racheté moyennant un prix dérisoire (2,010 fr.) par le peintre

Pérignon. Il appartient à Mme la comtesse de Pourtalès.

Dans ses _Mémoires_, Alexandre Dumas, qui fut un peu l'amant de

George, nous raconte qu'elle ne dédaignait pas de se montrer

sans voiles, en prenant son bain, fière d'offrir aux regards de ses

admirateurs les formes pures de sa nudité marmoréenne.

Tout passe, hélas! et le temps inflexible ne respecte guère les

chefs-d'oeuvre de l'art ou de la beauté humaine. Une obésité

déplorable vint envahir ce corps de femme, que la perfection de ses

lignes aurait dû protéger. Dans les dernières années de sa vie, la

déesse apparaissait comme une sorte de mastodonte. La figure seule

avait conservé quelque majesté.

Que fut maintenant le talent de l'artiste? Rien ne reste

malheureusement du comédien ou de la comédienne. Quelques souvenirs de

contemporains, et rien de plus. George fut-elle, comme le disent M. de

Manne et Ménétrier, une artiste médiocre, sans grande originalité,

plus faite pour jouer le drame que la tragédie? Fut-elle, au

contraire, l'artiste inspirée, émouvante, sublime, qu'ont célébrée

Victor Hugo et Alexandre Dumas? Elle interprétait leurs oeuvres; ils

ont pu, inconsciemment, forcer un peu la note de l'admiration.

J'estime que la vérité doit se trouver entre ces deux appréciations.

A seize ans, George faisait pleurer la vieille Dumesnil, en lui

récitant des tirades de Clytemnestre. Son professeur, Mlle Raucourt,

qui était elle-même une grande tragédienne et une femme

d'esprit, jugeait que le talent de son élève l'appelait à jouer

les mères tragiques. En effet, George avait au plus haut point le

sentiment familial, plus que le sens de l'amour. Elle a dû être une

Clytemnestre, une Mérope, une Idamé magnifiques, si, à son talent

tragique on ajoute la beauté de toute sa personne, la vigueur et la

puissance de son geste et de sa voix. Lorsqu'elle a abordé le drame

romantique, lorsqu'elle y a porté cette fermeté de diction que peut

seule donner l'étude de la tragédie, elle a dû être vraiment splendide

dans Marguerite de Bourgogne, dans Lucrèce Borgia, dans Marie Tudor.

Mais elle n'a jamais dû avoir l'acuité tragique, ni ce que

j'appellerai la distinction antique, la ligne plastique, sculpturale

de Rachel, ni la grâce souveraine et l'intelligence artistique sans

rivale de Sarah Bernhardt.

Définir le talent de George, c'est dire en même temps son caractère.

Elle n'a jamais eu d'enfant; mais la maternité était sa vocation. Elle

était foncièrement bonne, généreuse, incapable de méchanceté ni de

rancune. Pas une ligne amère, pas un mot cruel dans ses mémoires. Il

me semble les lui voir débiter avec un sourire aimable et maternel.

Victor Hugo a dit, en parlant de la reine Anne: _Elle était fière

d'être grasse_[17]. Je crois que le mot pourrait être appliqué à

George. La lettre de Sardou, qu'on trouvera plus loin, constate que,

dans ses dernières années de théâtre, elle avait gardé un grand air et

une grande noblesse. Retirée de la scène, elle se négligea, s'alourdit

de plus en plus. Elle devint la grosse maman, dont parle Sardou à la

fin de sa lettre.

[17] Victor Hugo, _l'Homme qui rit_.--Paris, librairie Lacroix,

Verboeckoven et Cie, 1869. Tome II, p. 86.

Malgré les récits peut-être un peu embellis de ses relations avec

Bonaparte, et malgré sa longue liaison avec Harel, son directeur et

son amant, je ne crois pas que George ait été très amoureuse et très

sensuelle. On cite parmi ses admirateurs Talleyrand, Murat, le prince

de Wurtemberg, Lucien Bonaparte, le roi Jérôme, l'empereur Alexandre

Ier, Coster de Saint-Victor, le comte Beckendorf, Jules Janin,

Alexandre Dumas, d'autres encore. Mais ce ne furent que des caprices

passagers. La liaison durable, c'est celle avec Harel, peut-être parce

que, ni d'un côté ni de l'autre, on ne s'était promis une absolue

fidélité. Quoi qu'il en soit, je serais disposé à penser que, pour

cette nature opulente et paresseuse, l'amour était plutôt une fatigue.

George devait aimer mieux se montrer, faire admirer ses charmes, se

complaire en d'agréables préludes, plutôt que se donner d'un élan

fougueux et passionné. Elle n'avait rien du tempérament de son amie,

Marie Dorval, cette enragée d'amour, dont je publierai un jour la

correspondance. Celle-là, c'est

Vénus tout entière à sa proie attachée!

C'est l'amoureuse par excellence, c'est la Phèdre du

dix-neuvième siècle.

Tout autre était la calme, sereine et plantureuse Marie Tudor. D'une

intelligence plutôt moyenne, bonne jusqu'à l'aveuglement, généreuse,

répandant autour d'elle tout ce qu'elle gagnait, supportant gaiement

la pauvreté, c'était, j'imagine, par laisser-aller, par douceur d'âme,

par curiosité d'art antique, plutôt que par passion, qu'elle devait

s'abandonner aux caresses d'un amant.

Ses mémoires, pleins de tendresse filiale, de reconnaissance pour

l'Empereur et les Bonaparte, d'indulgence pour tous, nous la font

aimer. Cette femme, que sa beauté souveraine, ses conquêtes impériales

auraient pu rendre vaniteuse et hautaine, n'a jamais su haïr, ni faire

du mal à qui que ce fût. C'est un éloge que n'ont pas toujours su

mériter les grands artistes. Il y a parfois un peu de férocité chez

les dieux, surtout dans l'âme des déesses.

Et maintenant, laissons parler Mlle George.

Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original · 第 14 / 129 题