I
Un an avait passé. Marcelin, ayant achevé ses classes, avait résolu de
faire ses études de droit. Il arriva à Paris par un après-midi
d’octobre; un soleil clair brillait; et, tout à coup, le crépuscule
était tombé, les rues s’étaient illuminées, les fenêtres, les boutiques,
les becs de gaz, les lanternes des voitures, parmi le brouhaha du soir.
Son cousin, M. Desruyssarts, lui avait recommandé une pension de famille
de la rue de Grenelle, une antique et respectable maison; l’hôtesse, la
vieille madame de M., avait la réputation de soigner ses dix ou douze
pensionnaires comme des enfants adoptifs. Elle accueillit Marcelin avec
une bonhomie correcte qui le séduisit.
Après dîner, il monta à sa chambre; au milieu de ce Paris qui lui
représentait la vie moderne, il était libre, maître de lui-même; les
bruits du dehors entraient par la fenêtre ouverte, et mille rêves, mille
désirs anciens lui revenaient au cœur; il se demanda si l’heure des
accomplissements allait enfin sonner.
* * * * *
Il avait tenu autrefois, au collège, un petit livre de ses pensées
intimes. Une nuit, quelques semaines après son arrivée à Paris, il
écrivit:
«Dans ma première adolescence je me souviens de rêves bleus et dont les
parfums sont devenus une fluide vapeur dans mon âme. Puis, comme après
des catastrophes, ce fut une sorte d’effacement de tout, un oubli, une
disparition, quelque chose comme l’obscur recommencement qui suit les
bouleversements de la terre. Depuis que je suis installé ici, dans le
confort et la régularité de ma vie paisible, je sens peu à peu se
rouvrir la fleur de mon adolescence.
»Et, depuis lors, j’attends.
»Je veux, j’espère aimer; autour de moi passent des vols de Juliettes et
de Marguerites; je leur tends les bras; que de fois me suis-je enivré
d’illusoires extases! Puis, subitement, je me retrouve dans mon
isolement, et, comme Hamlet, je plonge mes yeux dans le vide de l’air.
»Je ne supporte pas la pensée de l’amour vénal; je m’efforce à chasser
l’idée même de la profanation, et je m’écrie: Venez et me consolez,
idéales amantes! Car je me sais le cœur vivant, très jeune, très
fertile. Et parfois je me prends à rêver de la belle jeune fille
pensive, aux yeux chers, que je rencontrerai quelque jour providentiel.»
«Je suis, écrivit-il une autre fois, le jeune amant, qui, la nuit, au
bas du mur et du verger, cherche,--l’amant vierge dont le cœur palpite,
et qui attend celle qui doit venir, et l’entrevoit, blanche, derrière
les feuilles.»
«Désirs! s’écriait-il encore, désirs, non des sens, désirs de l’âme!»
Souvent, dans les rues, son cœur tout à coup se mettait à battre
violemment; il marchait à grands pas, dans un flux d’ardeurs
exubérantes. Son âme débordait de son corps, remplissait l’espace,
s’étendait parmi la création. Il sentait alors en lui une force
surhumaine, et quelles confiances!
L’exaltation durait des soirées entières.
* * * * *
Il n’allait plus au théâtre sans en revenir troublé. Il rentrait dans
son solitaire logement de garçon avec un malaise d’inquiétude et de
tristesse qui persévérait plusieurs jours. Des clameurs lui restaient
dans l’esprit; il ne pouvait oublier; il souhaitait quelqu’un qui prît
part à ses obsessions; le vide l’étouffait.
Jadis les poètes lyriques le laissaient en un enchantement; les désirs
qu’ils éveillaient étaient des voix joyeuses; leurs mélancolies autant
que leurs enthousiasmes étaient très douces.
Aujourd’hui le moindre cri de passion proféré par une bouche humaine au
milieu d’un drame quelconque le bouleversait.
* * * * *
Ses fenêtres ouvraient sur l’endroit le plus fréquenté de la rue de
Grenelle. Il s’attardait à regarder les passants, sans intérêt, sans
sympathie, ne cherchait pas à deviner leurs préoccupations. Des femmes
défilaient, des jeunes et des vieilles, des ouvrières, des bourgeoises;
étaient-elles jolies? étaient-elles capables d’amour, dignes d’amour? à
quoi bon! Et tout à coup il se disait que peut-être il y avait là,
pourtant, une âme dont la pensée eût correspondu à la sienne; mais, dans
le flot confus des choses, comment trouver, comment seulement chercher?
* * * * *
«A celle qui viendra quelles richesses sont réservées! écrivit-il un
soir. Une tendresse infinie prête à se répandre, une infinie sympathie,
un besoin d’écouter et de comprendre, de répondre aux plus intimes
aspirations d’un cœur, d’être un dévouement et une seconde conscience,
et une virginale profusion de baisers... Le fruit n’est-il pas mûr pour
que quelqu’une le cueille?»
* * * * *
Quelques jours avant Noël, il quitta son deuil. Il y avait un an que son
père était mort, seul, dans ce château de Saint-Paulin où il l’avait
laissé... Il se rappela l’enterrement, le long de la route grise et
neigeuse, les cierges dans l’église jetant à travers un jour sombre
leurs ombres fumeuses sur le mur, la cérémonie sans fin, les
condoléances...
Et il se demandait s’il allait, avec ses vêtements noirs, se débarrasser
de la hantise du passé,--s’il allait devenir un autre homme.
* * * * *
Rien toujours. D’insignifiantes relations, des études oiseuses, nulles
joies, maints rêves, la seule récréation de quelques livres. Il songeait
parfois à fréquenter avec des gens de son âge, essayer des plaisirs, des
femmes. Mais puis-je, se disait-il, suicider les choses nobles que je
crois exister en mon âme? J’ai le temps encore; rien n’est perdu;
l’époque n’est pas venue de l’abdication.
* * * * *
Un jour, il fit une lettre pour une jeune actrice admirée au théâtre;
mais, au dernier moment, il n’osa l’envoyer.
Pendant une semaine, il se persuada qu’il était amoureux.
La trop grande inutilité de son amour finit pourtant par le décourager.
Et la crise passée le laissa plus calme.
* * * * *
Un autre jour, il écrivait dans son petit livre:
«De grandes confiances parfois renaissent...
»Je suis le voyageur qui entre dans la route; la cité est lointaine;
mais dans les brumes je l’aperçois; et puis, c’est le matin, et jusqu’au
soir combien d’heures! Je vois sans effroi la route longue, les pierres
et les marais du chemin, les lassitudes du midi brûlant, les suites
moroses des murs qui voilent de leurs circuits le but; je ne crains
point les brigands des bois, les sirènes des sources, les tonnerres qui
peut-être gronderont dans les nuages. Dans le soir de la ville rêve
quelque vierge prédestinée.»
* * * * *
Il ne comprenait pas qu’on n’aimât pas qui vous aime. Dans ses souvenirs
classiques il restait choqué de Bajazet n’aimant pas Roxane, de Pyrrhus
méprisant Hermione; il souffrait de la Esméralda repoussant Claude
Frollo; toute sa sympathie allait à l’archidiacre contre l’aveugle jeune
fille. Il ne doutait point qu’il eût aimé qui l’eût aimé; l’amour non
partagé lui semblait un monstre.
* * * * *
Deux samedis de suite, aux répétitions générales des Concerts Colonne,
qu’il suivait assez régulièrement, il se trouva auprès de la fille de
l’un de ses anciens professeurs du Collège. Elle était arrivée des
premières, il salua son père, la salua. Et dans la salle mi-éclairée,
sous les galeries vides et noires, parmi la foule élégante qui
remplissait l’orchestre et les balcons, il considérait à la dérobée ce
blond visage de jeune Parisienne, ces grands yeux brillants. Elle
l’avait une fois regardé et avait souri. Il se promit de lui adresser la
parole le samedi suivant.
* * * * *
Sous sa fenêtre passaient des groupes d’ouvrières, alertes, jolies,
nu-tête et les cheveux voltigeants, la taille mince. Il les suivait du
regard qui marchaient avec des balancements d’épaules et des rires et de
juvéniles fronts au ciel.
* * * * *
Le troisième samedi, il ne vit pas à la répétition la demoiselle de ses
pensées. Pourquoi n’était-elle pas venue?...
--Quelle folie, se dit-il! Qu’ai-je à espérer, à seulement désirer? Je
ne puis me marier avec elle. A quoi bon y penser?
* * * * *
Aux jours gras, il alla au bal de l’Opéra. Son camarade d’école, Charles
Berty, l’avait emmené. Ils se promenèrent, deux heures durant, parmi
l’ennui des habits noirs, la trivialité des créatures débraillées. Les
efforts de Charles à la gaîté, au flirt, le navraient et les navraient
tous deux. A trois heures ils rencontrèrent les deux frères Crémone qui
suivaient deux dominos assez propres. Marcelin assista à une demi-heure
de cette campagne, puis accepta de souper avec ses trois amis et les
deux dominos.
Au Café Riche, les dominos se démasquèrent; c’étaient deux jolies
filles, la blonde et la brune traditionnelles, d’un demi-monde de marque
convenable. Il était assis entre l’aîné des frères Crémone et la brune,
Angélique, se nomma-t-elle.
Marcelin se grisa pour la première fois de sa vie, d’une sorte de fort
étourdissement qui l’intéressa beaucoup. Au quatrième verre de Mumm, il
se sentit entraîné. La conversation restait générale; il avait été un
peu silencieux, et la brune Angélique le méprisait un peu; maintenant,
des gaîtés, des expansivités lui venaient; ce fut lui qui commença la
série des excentricités. Il se mit ensuite à dire des galanteries à sa
voisine; en même temps il trouvait des plaisanteries à lancer; il était
heureux.
Le Mumm coulait à flots; Marcelin se laissait aller; cela l’amusait; il
remarqua que ses compagnons s’échauffaient. Il avait la tête brûlante,
les mains moites, le sang aux yeux. Il se surprit à fredonner un air de
valse... Heu! heu! se dit-il. Et il rit tout haut. Personne n’y fit
attention.
Le verre d’Angélique était vide; Marcelin eut un attendrissement et un
remords; il saisit la bouteille et le remplit.
--A votre santé!
--A votre santé!
Il se pencha et s’accouda en face d’elle; elle s’était renversée dans
son fauteuil; il s’approcha. Alors il prit la parole et parla, parla;
dans une demi-conscience, lui-même il admirait sa facilité. Il buvait à
petites gorgées; il passait de temps en temps la main sur les épaules
nues de sa voisine, et il continuait.
Au milieu d’une phrase, tout d’un coup, elle l’interrompit; à son tour,
elle prit la parole. Elle lui raconta des épisodes, évidemment
mensongers, de sa vie; elle le regardait en parlant; il avait le
sentiment d’être un vague public; il souriait béatement.
Il était arrivé à cette première ivresse qui est une sorte de séparation
de l’âme et du corps. Il agissait par mouvements automatiques; il eût
été incapable de se lever; mais sa présence d’esprit, il la gardait;
seulement, son corps n’aurait plus obéi aux ordres de sa raison.
Davantage, il n’aurait pu parler, malgré qu’il eût fort bien su que
dire; sa langue était comme inerte; cela ressemblait, moins l’horreur, à
l’état de cauchemar, quand l’on veut sans pouvoir. Il lui venait à
l’esprit une foule de réflexions profondes ou spirituelles, dont
émailler les narrations d’Angélique et qu’il ne savait que se formuler
intérieurement. Tout à coup, il eut une honte: il ne fallait pas laisser
voir qu’il était ivre: et, en fait, l’était-il? il se rendait compte de
tout, il avait son bon sens entier. Il se redressa, se raidit; mais sa
tête penchait de côté et d’autre, comme s’il avait été pris de sommeil.
Le cadet des frères Crémone s’était assis sur le divan avec son amie
blonde, et la pinçait obstinément. Son frère et Charles discutaient sur
quelque chose... Marcelin notait tout cela pour se prouver sa lucidité.
L’idée lui vint de remplir à nouveau les deux verres; Angélique but sans
cesser de parler; il but avec un sourire. Il mit son fauteuil tout près
du sien; d’un geste elle gara sa robe; il admira sa présence d’esprit.
Brusquement elle se tut. Marcelin sentit ses yeux papilloter. Je suis
gris, se dit-il; mais cela ne m’empêchera pas de faire mon devoir. Son
devoir lui apparut de pincer Angélique; il l’exécuta avec facilité. Il
lui prit la taille et lui baisa la gorge. Elle le laissa faire. Elle
semblait rêvasser. Il chiffonnait dans son corsage, avec persévérance et
lenteur. Bientôt, il se trouva presque sur elle. Ils se disaient des
mots langoureux:
--Ma petite chatte! Mon gros chien! Mon beau mimi! Le toutou à sa petite
femme...
Il prit ses mains, résolu à oublier toutes les convenances. Charles à ce
moment s’écria:
--Sacrédié! regarde Marcelin et Angélique se bécoter... C’est joli...
Angélique ânonnait, les yeux sur les yeux de Marcelin:
--Laisse-les dire, mon bébé; laisse-les dire, mon rat; laisse-les dire,
mon petit poulet...
En même temps, Charles l’interpellait, en se tournant à moitié:
--Crois-tu, Marcelinet, que cet animal de Crémone ne veut pas, depuis
une heure, convenir que le niveau intellectuel est plus élevé en Pologne
qu’en Danemark?
L’outrecuidance de Crémone révolta Marcelinet. Mais une invincible envie
de dormir l’étreignit. Il entendit encore que sa voisine le traitait de
crétin; une discussion avait lieu entre elle et Crémone l’aîné. Il
renonça à barder sa lucidité, et cette abdication fut son dernier acte
mental.
Le lendemain, en se réveillant, il ne se rappela pas comment il était
rentré chez lui.
* * * * *
Le samedi suivant, il aperçut de nouveau, à la répétition, la fille de
son ancien professeur. Il y avait une place libre derrière elle; mais il
fallait déranger vingt personnes; il se risqua. En le voyant traverser
les rangs, elle rougit et se détourna; de toute la répétition, elle fit
semblant de ne pas le remarquer. Son père ne lui rendit pas son salut.
... Tout était fini.
* * * * *
La nuit du bal de l’opéra lui avait laissé des souvenirs qui hantaient
son imagination; les premiers beaux jours de mars achevèrent de lui
bouleverser les sens.
Il avait jusque-là vécu vierge, malgré les entraînements des camarades,
peu tenté, isolé au milieu des autres, point précoce, pris par des
regrets, des tristesses. Un soir, brusquement, il se dit qu’il fallait
en finir. Dix heures venaient de sonner; il était chez lui, devant des
livres de droit; il se leva pour prendre son chapeau, son pardessus,
sortir...
--Où, se demanda-t-il.
Il ne savait pas.
Une angoisse l’étreignit. Il se découragea, remit au lendemain.
* * * * *
Huit jours passèrent, huit mortels jours, pendant lesquels il mâchonna
sa résolution. Des difficultés existaient; il ne savait où aller; il ne
voulait pas demander; il craignait son inexpérience. Et ces difficultés,
il les aggravait, en son esprit, par l’appréhension de l’événement. Et
il remettait au lendemain, sans cesse; une fois, il fit un copieux dîner
dans l’espoir de se donner du cœur; une autre fois il alla au théâtre.
Son hôtesse, la bonne madame de M., s’inquiétait de ses sorties de tous
les soirs.
Le huitième jour, après dîner, il fut aux Folies-Bergère. Il était
angoissé. Dix femmes l’assaillirent; il ne les voyait pas. D’autres se
promenaient; il se promena et se remit un peu. Il n’osait regarder les
femmes et il essayait de les voir; il les considérait à la dérobée, en
passant, et fuyait vite; il les frôlait; toutes le terrorisaient.
Comment suivre l’une d’elles? mais comment, surtout, comment l’aborder?
On peut se laisser aborder; mais comment répondre? Des gymnastes se
balançaient sur des trapèzes; les femmes s’étaient arrêtées à les
contempler; il se dit qu’il n’y avait rien à faire, et sortit.
Dehors, ce fut une désolation, un découragement; et, aussitôt, une
résolution de tout brusquer. Il s’adresserait à un endroit sûr; c’était
le plus simple; mais il n’en connaissait pas... bah! il en trouverait;
c’était facile à reconnaître; il savait à quelle enseigne; persiennes
closes, lanterne, gros chiffre... Il n’avait qu’à suivre les rues peu
fréquentées; il arriverait tôt ou tard; dix heures sonnaient; il avait
le temps.
Il descendit le faubourg Poissonnière; ce n’était pas ce genre de rue;
il bifurqua rue d’Enghien, examinant les façades. Parfois, des filles
l’accostaient; il s’énervait, filait sans répondre, il se laissait
toucher au bras; il avait une mauvaise volupté à se sentir abordé, à
entendre, en fuyant, les propositions obscènes. Il déambula assez
longtemps; à la fin, il ne regardait plus le nom des rues; et il ne
trouvait rien; il se lassait, mais il s’excitait; il s’entêtait
pourtant, marchait vite, explorant une rue d’un coup d’œil. Tout d’un
coup, rue Saint-Denis, près du boulevard, il aperçut une lanterne
éclairant un numéro; c’était ça. Il n’y avait personne alentour; il
entra.
Un long couloir s’ouvrait, puis un escalier. A ce moment, il entendit un
piano, des rires; une voix de femme chantait; il s’arrêta à la deuxième
marche. On lui avait pourtant dit qu’à Paris les choses allaient sans
musique, sans liqueurs et sans bruit. Quelle figure ferait-il en tombant
dans cette noce?... Une seconde après, il était dans la rue; personne ne
l’avait vu; il reprit sa route.
Presque aussitôt, il aperçut dans une rue perpendiculaire, à quelques
pas, une femme habillée de noir, nu-tête, debout sur le seuil d’une
porte. Il passa en jetant un coup d’œil furtif...
--Monsieur veut-il entrer?...
Il continua son chemin sans s’arrêter; mais tout de suite il se demanda
pourquoi il n’irait pas là aussi bien qu’ailleurs; une chaleur lui était
montée au visage, subitement, sous un coup de désir; il ralentit le pas;
oui; il fallait aller là... Il ne pouvait pourtant faire demi-tour; il
aurait l’air d’un sot, d’un enfant... Il se décida à tourner le pâté de
maisons et à revenir par le même côté; la dame ne ferait pas attention;
elle ne le reconnaîtrait pas; et puis, il voulait d’abord savoir dans
quelle rue il était. Il lut: rue d’Aboukir. D’un brusque effort, il
arriva; la dame était encore là; elle s’effaça pour le laisser passer;
rapidement, il franchit le seuil.
Du coup, tout son courage tomba; il eut la force juste de se laisser
conduire; il marchait dans une sorte de brume, distinguant à peine les
choses, souhaitant vaguement et n’osant reculer. Il avait des
bourdonnements dans la tête, des vapeurs dans les yeux; pour un rien, il
aurait trébuché. Maintenant il traversait des couloirs, montait des
escaliers, et il se trouvait dans une chambre tendue de jaune dont la
pauvreté le poigna, en face de la créature qui lui réclamait de
l’argent. Et, ayant donné sans discuter ce qu’on lui demandait, comme il
était là, immobile, n’osant pas regarder, les yeux baissés, ne sachant
que faire de ses bras, balbutiant l’aveu de ses ignorances:
--Allons! fit l’initiatrice.
Le terrible duo commença; et de tout ce qu’il ressentit dans le trouble
affreux où il vaguait, il ne put jamais plus tard se rappeler qu’une
suite de sensations analogues à celles du cauchemar, lorsque les choses
se succèdent sans causes discernables. Ce fut d’abord une appréhension
abominable, comme au moment qui précède une opération chirurgicale
encore mystérieuse; puis, peu à peu, il devinait des hideurs non encore
aperçues, et c’était une répugnance de toutes ses fibres, un malaise
grandissant... Brusquement, un déchirement... Il pensa crier: mais la
douleur cessa subitement, et il y eut une attente d’une seconde; il
entendait dans ses oreilles un grand brouhaha; il avait fermé les yeux;
une sueur lui coulait le long du dos. Alors voilà que, confusément,
progressivement, il avait la sensation de quelque chose qui montait et
descendait, comme un flot de mer, comme une respiration, comme les
rouages huileux de quelque machine énorme, par mouvements larges et
réguliers, et qui l’engouffrait, l’emportait, l’hallucinait dans une
chaleur tiède, une ardeur de plus en plus poignante, et il râlait, ses
bras se crispaient, il défaillait...
* * * * *
Il était rentré chez lui, navré, la tête vide, à peu près aussi ignorant
que quelques heures auparavant, quand il errait dans les rues borgnes,
enfiévré du besoin de connaître. De ce tourbillon où les choses
s’étaient embrouillées, un émoi lui restait seulement; comme une idole
mal entrevue dans l’épouvante des yeux, le sexe demeurait pour lui un
angoissant mystère.
Le lendemain, il médita longuement son aventure; il conclut qu’il était
mal tombé, et que dans de meilleures circonstances, avec une personne
plus agréable, il eût été plus heureux.
Il se décida à interroger des camarades d’école; ceux-ci lui donnèrent
une adresse, le conseillèrent, avec toute sorte d’encouragements...
--Tu demanderas Georgette... Tu demanderas Mignon...
Il alla demander Georgette, et, quelques jours après, Mignon.
L’installation lui sembla confortable, les divans moelleux; il nota la
bonne condition du linge. Les deux dames étaient élégantes; elles furent
gracieuses. Elles dévoilèrent de bon gré, avec des indulgences et des
flatteries, les secrets de leurs personnes; leurs personnes étaient
jolies et se faisaient désirables; elles donnaient du plaisir. Marcelin
connut pourtant ce sentiment qu’auparavant il ne pouvait seulement
concevoir en son esprit; l’horreur après le désir satisfait. Il restait
stupéfait, autrefois, quand il lisait, quand il entendait dire que le
désir ne laissait pas derrière lui le rayonnement de sa jubilation... Eh
bien, il l’avait éprouvé, le désir: et puis, il n’avait plus eu dans ses
bras que le cadavre de la créature, veuve de tout charme.
Après ces premières équipées, longtemps il resta sage. C’était peut-être
la régularité de la vie à la pension et du travail, la monotonie des
jours sans incidents. Peut-être aussi que la curiosité plutôt que
l’instinct avait été surexcitée en lui. Et il se disait que sans doute
aussi les besoins plus purs, les rêveries d’amour partagé, et cette
poésie qui toujours l’exaspérait mais le consolait, ne comportaient pas
la satisfaction qu’eussent offerte Georgette et Mignon.