_L'humeur s'en mêle._
On avoit beaucoup mangé, peu parlé, et l'on étoit arrivé au dessert avec
la plus grande envie de se dédommager du silence que l'on avoit gardé.--
Ce fut mon père qui commença...
Mais je dois dire à sa gloire que ce ne fut pas dans l'intention de
parler pour lui-même.
Nous sommes au moment des choses frivoles, dit-il. Mais, messieurs,
laissons-en plutôt dire de sérieuses. Tenez, voilà Yorick qui va nous
lire quelques passages d'un nouveau sermon...
D'un sermon?... d'un sermon?... d'un sermon?... Ce mot vola de bouche en
bouche...
Ecoutons, écoutons, écoutons! Celui-ci se répéta en chœur, et Yorick,
après une inclination de tête à la ronde, se mit à lire.
Fort bien! très-bien! belle pensée! excellente réflexion! quel feu! quel
enthousiasme! comme cela est chaud!
Yorick laissa les applaudissemens s'accumuler...
Mais, mécontent, au fond, de son propre ouvrage, ainsi que je le suis si
souvent du mien, il déchira son cahier et en présenta un lambeau à
chacun de ces messieurs pour allumer sa pipe.
Quoi donc? s'écria Didius d'un air étonné. Voilà qui est singulier.
Très-singulier! reprit Kysarchius d'un ton imposant. Il étoit de la
famille Kysarchienne des Pays-Bas, et ce qu'il disoit en avoit d'autant
plus de poids. En vérité, dit-il, c'est un procédé trop offensant, pour
qu'on le passe.
Il n'est sûrement pas honnête, dit Didius, en se levant à moitié pour
éloigner une bouteille qui étoit en ligne directe entre lui et Yorick.
Vous auriez pu, dit-il, en lui parlant à lui-même, nous éviter cette
injure. C'est un de ces petits sarcasmes que vous faites si souvent sans
parler, et qui n'en sont pas moins piquans...
Mon oncle Tobie cherchoit à deviner ce que tout cela vouloit dire...
Si votre sermon, continua Didius, n'étoit bon qu'à faire des camouflets,
pourquoi nous l'avez-vous lu? une société aussi savante méritoit des
égards.
Et s'il étoit digne de nous être lu, c'est nous manquer également, c'est
nous turlupiner que d'en faire cet usage.
Bon! se disoit tout bas le discoureur en s'applaudissant, le voilà pris
dans mon dilemme comme dans une nasse: voyons comme il en sortira.
Yorick baissa modestement les yeux, puis les leva, et puis dit:
Messieurs...
Il appuya si fortement sur ce mot, que l'on crut qu'il s'étoit préparé à
leur faire un discours apologétique: l'attention en fut par conséquent
plus tendue.
J'ai fait des efforts incroyables, dit-il, pour composer ce morceau. Je
souffrirois plutôt tous les genres de martyrs que de me résoudre à en
recommencer un pareil: mes tourmens étoient excessifs. J'en ai cherché
la cause et je l'ai trouvée. C'est qu'il partoit de ma tête sans la
participation du cœur, et je le déchire sans pitié pour me venger des
tortures d'esprit qu'il m'a causées... Prêcher?... quel mot, messieurs!
ce mot, tel que les prédicateurs d'aujourd'hui l'entendent, signifie
l'action de montrer l'étendue de ses connoissances, d'étaler son
érudition, de faire valoir les finesses et les subtilités de son esprit.
De bonne foi! n'est-il pas indigne d'en faire parade? de s'en donner un
air d'importance? d'abuser, avec aussi peu de pudeur, de la demi-heure
d'audience que l'on veut bien nous accorder? Est-ce là prêcher
l'évangile? c'est se prêcher soi-même, c'est se donner pour exemple. Fi
donc! ah! combien ne doit-on pas désirer de porter plutôt cinq ou six
mots au cœur de ses auditeurs?... pour moi...
Yorick alloit continuer cette diatribe, lorsqu'un mot, un seul mot qui
se fit sourdement entendre de l'autre côté de la table, détourna toute
l'attention des convives...
Cela n'étoit point extraordinaire. C'étoit le mot le plus énergique, le
plus expressif... mais le répéterai-je? et si je le répète?...