_Question facile à résoudre._
Que ne puis-je faire un chapitre sur le sommeil!
Il ne s'en présenta peut-être jamais une aussi belle occasion. Tous les
volets de la maison sont fermés, toutes les lumières sont éteintes, et à
l'exception d'un œil, tous les yeux sont clos.--Cet œil, encore ouvert,
est celui de ma nourrice. La pauvre femme! il ne faut pas lui reprocher
de n'en tenir qu'un ouvert; elle étoit borgne depuis dix ans.
Mais pourtant, quel beau sujet que le sommeil pour faire un chapitre!
Il est beau, très-beau. Avec tout cela, j'entreprendrois plutôt de faire
douze chapitres sur les boutonnières. Je serois plus sûr du succès.
Les boutonnières! la jolie chose! cela est si plaisant, madame! cela
fait naître des idées si riantes! si agréables!... Farouches critiques!
austères dévotes!... vos fronts se dérideroient à la lecture de ce que
je pourrois écrire sur ce joyeux sujet.
Mais le sommeil! le sommeil! hélas! qu'en dirois-je?... Je n'en sais
rien.
Vous chanterois-je d'un ton lamentable qu'il est le refuge des
malheureux, la liberté de celui qui gémit dans les cachots, l'espoir des
gens désespérés, le soulagement des ames affaissées? etc., etc.
Une aussi longue jérémiade accableroit d'ennui.
«Dieu soit avec celui qui, le premier, inventa le sommeil, disoit Sancho
Pança! il couvre un homme comme un manteau.»
Ma foi! je m'en tiendrai là. Le gouverneur de l'île de Barataria m'en
dit tout autant, et peut-être plus dans cette courte exclamation, que je
n'en trouverois dans les écrits de nos plus fameux philosophes. J'en
connois un, par exemple, dont la plume infatigable s'est exercée sur ce
sujet dans un savant traité _ad hoc_. Il est professeur, académicien,
directeur même d'académie. Je l'ai lu. Bon dieu! comme j'ai dormi sans
en avoir envie et sans le vouloir! j'aime le sommeil, mais je donnerois
pour deux sous tous les livres qui le provoquent. Allons, allons, sortez
de ma bibliothèque, vous, monsieur un tel, avec vos romans languissans:
vous, monsieur, avec vos froides héroïdes; vous, avec vos fables, etc.,
etc. Je finis, car en vérité il faudroit nommer presque tous nos
écrivains. Et quelle liste somnifère!
Montagne! mon cher Montagne, tu as aussi écrit sur le sommeil! pourquoi
me tiens-tu éveillé lors même que tu en parles, et que les autres
m'endorment en voulant faire le contraire?