CHAPITRE LXXXI.

_Question facile à résoudre._

Que ne puis-je faire un chapitre sur le sommeil!

Il ne s'en présenta peut-être jamais une aussi belle occasion. Tous les

volets de la maison sont fermés, toutes les lumières sont éteintes, et à

l'exception d'un œil, tous les yeux sont clos.--Cet œil, encore ouvert,

est celui de ma nourrice. La pauvre femme! il ne faut pas lui reprocher

de n'en tenir qu'un ouvert; elle étoit borgne depuis dix ans.

Mais pourtant, quel beau sujet que le sommeil pour faire un chapitre!

Il est beau, très-beau. Avec tout cela, j'entreprendrois plutôt de faire

douze chapitres sur les boutonnières. Je serois plus sûr du succès.

Les boutonnières! la jolie chose! cela est si plaisant, madame! cela

fait naître des idées si riantes! si agréables!... Farouches critiques!

austères dévotes!... vos fronts se dérideroient à la lecture de ce que

je pourrois écrire sur ce joyeux sujet.

Mais le sommeil! le sommeil! hélas! qu'en dirois-je?... Je n'en sais

rien.

Vous chanterois-je d'un ton lamentable qu'il est le refuge des

malheureux, la liberté de celui qui gémit dans les cachots, l'espoir des

gens désespérés, le soulagement des ames affaissées? etc., etc.

Une aussi longue jérémiade accableroit d'ennui.

«Dieu soit avec celui qui, le premier, inventa le sommeil, disoit Sancho

Pança! il couvre un homme comme un manteau.»

Ma foi! je m'en tiendrai là. Le gouverneur de l'île de Barataria m'en

dit tout autant, et peut-être plus dans cette courte exclamation, que je

n'en trouverois dans les écrits de nos plus fameux philosophes. J'en

connois un, par exemple, dont la plume infatigable s'est exercée sur ce

sujet dans un savant traité _ad hoc_. Il est professeur, académicien,

directeur même d'académie. Je l'ai lu. Bon dieu! comme j'ai dormi sans

en avoir envie et sans le vouloir! j'aime le sommeil, mais je donnerois

pour deux sous tous les livres qui le provoquent. Allons, allons, sortez

de ma bibliothèque, vous, monsieur un tel, avec vos romans languissans:

vous, monsieur, avec vos froides héroïdes; vous, avec vos fables, etc.,

etc. Je finis, car en vérité il faudroit nommer presque tous nos

écrivains. Et quelle liste somnifère!

Montagne! mon cher Montagne, tu as aussi écrit sur le sommeil! pourquoi

me tiens-tu éveillé lors même que tu en parles, et que les autres

m'endorment en voulant faire le contraire?

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 99 / 162 题