CHAPITRE LXXVI.

_L'utilité des journaux._

Mais, messieurs, descendrez-vous donc à la fin aujourd'hui? holà! eh!...

quelqu'un.

Me voilà, monsieur: que vous plaît-il?...

Tiens, prends ce schelling, et cours vîte chez le libraire du coin.

Oui, monsieur.

Tu lui demanderas le premier journal qui tombera sous sa main.

Oui, monsieur.

Et tu me l'apporteras.

Oui, monsieur.

Mais va donc...

Oui, monsieur.

Tu es encore là?... le voilà pourtant parti. Dieu soit loué!... en

vérité, me disois-je, ils sont admirables, nos Aristarques!... Mais

admirabilissimes!

Ils sont fertiles en expédiens!

Leur critique est si juste! si honnête! si douce!

Ils découvrent si facilement les fautes qu'on n'a point faites!

Ils recommandent si habilement de faire celles qu'il faut éviter!

Ils indiquent des moyens si sûrs de mieux faire!

Ah! ils sont admirables, admirabilissimes, messieurs nos Aristarques.

On voit mon embarras. Je ne sais comment m'y prendre pour faire

descendre tout-à-fait mon père et mon oncle Tobie...

Et peut-être que ce journal va m'apprendre comment il faut les faire

remonter.

Que cela seroit heureux! si j'y pouvois trouver le moyen de les faire

coucher!

D'honneur! ils en ont bien besoin...

Monsieur, voilà un journal.

Bon! c'est justement celui qui a le plus de vogue. Voyons, lisons. La

fadeur!... quelle platitude!... c'est-là une épigramme?... Je ne m'en

serois pas douté. Passons... Une épître à un seigneur russe?... Et le

seigneur russe est un cèdre du Liban?... et le poëte est une foible tige

d'hysope?... Vil rimeur! tu es plutôt un ver rampant. Et le seigneur?...

Il est ce qu'il est. Mais quoi encore? Ma foi! ce qu'est un seigneur;

rien si vous voulez.

Ce journal me coûte un schelling. Je ne le regrette pas. Quand mon père

et mon oncle Tobie seront couchés, il faudra qu'ils dorment. Je lirai à

l'un l'épître au seigneur russe, et à l'autre les épigrammes.

Avec tout cela, si chaque jour de ma vie me tailloit autant de besogne

que m'en a fourni celui-ci, je ne sais quand j'aurois fini. Voyez un peu

la crise singulière où je suis. Jamais peut-être aucun biographe ne

s'est trouvé dans cette situation avant moi; peut-être qu'aucun ne s'y

trouvera jamais, et qu'elle étoit réservée pour moi seul, depuis la

création jusqu'au néant de tous les êtres.

A pareil jour que celui-ci de l'année dernière, j'avois un an de moins.

Aujourd'hui, par conséquent, j'ai un an de plus.

Pardon si j'écris ceci avec gravité. Ce sont des réflexions calculées

qui doivent avoir un air de pesanteur.

Je dis donc que je suis aujourd'hui plus vieux d'un an, que je ne

l'étois à pareil jour de l'an passé. Me voici déjà presque à la fin de

mon second volume, quoique je n'aie à peine qu'un jour d'existence.--Il

est évident par-là que j'ai trois cent soixante-cinq jours de plus à

écrire de ma vie, que je n'en avois lorsque j'ai mis la main à la plume

pour la première fois. Ainsi, au lieu d'avancer dans ma tâche, comme

fait le commun des écrivains, je recule. A deux volumes par jour de mon

existence, chaque année va me mettre en arrière de sept cent trente

volumes, et de sept cent trente-deux lorsqu'elle sera bissextile.

Il est bien certain aussi que je vivrai trois cent soixante-quatre fois

plus vîte que je n'écrirai. Ainsi, d'intérêts en intérêts, je me verrai

si accablé qu'il faudra que j'y succombe.

Cependant, mes amis, ne nous désespérons pas.--Pourvu que le ciel

soutienne les papeteries, je ne contribuerai pas peu à leur

consommation. Quant aux plumes, la nature est bonne dans ce climat; et

grâce à la providence, notre pays ne manque pas d'oies.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 94 / 162 题