CHAPITRE LXVII.

_Générosité de mon oncle._

Trim, dit mon oncle Tobie, n'est-ce pas du régiment de Makai, qu'étoit

ce grenadier qu'on fit si impitoyablement passer par les verges à

Bruges?

Hélas! oui, et il étoit innocent le pauvre garçon. On ne l'en battit pas

moins presqu'à mort. Ils auroient mieux fait de le fusiller

sur-le-champ, comme il le demandoit: son ame n'auroit fait qu'un vol

jusqu'au haut du ciel, car il n'étoit pas coupable.

Je le crois, dit mon oncle.

Ah! monsieur, je n'y pense jamais que je n'aie la foiblesse de pleurer.

Les larmes, Trim, ne sont pas toujours une preuve de foiblesse. Je

l'éprouve moi-même.

Je sais bien, dit Trim, que monsieur pleure souvent; et c'est aussi ce

qui m'empêche d'avoir honte de moi-même. Eh! monsieur, quand je pense à

ces deux pauvres garçons! c'étoient de si bons enfans! ils étoient si

sages, si honnêtes, si braves, si généreux! ils avoient si bonne envie

de se pousser loyalement dans le monde! et que n'ont-ils pas souffert

pour rien? Le pauvre Tom! être mis à la question pour avoir épousé la

veuve d'un juif qui vendoit des saucisses et du boudin! Et ce pauvre

Dick John passer par les baguettes, parce qu'un fripon, pour se sauver,

avoit mis quelques ducats dans son havresac? Oh! ce sont-là des choses,

s'écria Trim, qui me font saigner le cœur.

Mon père ne put s'empêcher de rougir.

Va, dit-il à Trim, il seroit bien fâcheux que tu éprouvasses jamais des

peines pour toi-même, quand tu es si sensible à celles des autres.

Hélas, dit Trim, monsieur sait que je n'ai ni femme, ni enfant, et que

je ne puis, par conséquent, être tout-à-fait malheureux dans ce monde.

Mon père sourit.

Vraiment, dit mon oncle, je ne vois pas ce qu'un aussi honnête homme que

toi pourroit avoir à craindre, à moins que ce ne soit la misère sur tes

vieux jours, lorsque tu ne pourras plus servir, et que tu survivras à

tes amis.

Aussi est-ce là le seul malheur que je redoute.

Ne crains rien, mon enfant, reprit vivement mon oncle, en laissant

tomber sa béquille, et se levant sur ses deux jambes: tant que ton

maître possédera un schelling, tu ne manqueras jamais.

Trim voulut le remercier, mais les larmes le gagnèrent; il fit sa

profonde révérence, sortit et ferma la porte.

Frère, dit mon oncle Tobie, je laisse à Trim mon boulingrin: mon père

sourit.

Et de plus je lui laisse une pension: mon père le regarda en fronçant le

sourcil.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 85 / 162 题