_Préface de l'Auteur._
Qui, moi? je parlerois de mon livre? j'en ferois l'apologie? non,
monsieur, je vous jure. Jamais il ne m'arrivera d'en faire l'éloge. Il
deviendra ce qu'il pourra; je l'abandonne à son sort. Je ne le
recommanderai point non plus à qui que ce soit: assez d'autres mendient
des prôneurs.
Tout ce que je peux dire à ce sujet, c'est que quand j'ai commencé à
écrire, j'ai eu l'intention de faire un livre aussi bon qu'il me seroit
possible de le faire.--Dès ce moment, ma plume a couru sur le papier, et
j'ai écrit tout ce qui s'est présenté. La seule chose dont je me sois
chargé dans cette tâche, a été de faire aller l'esprit et le jugement de
concert, autant que mes forces ont pu me le permettre. Ainsi mon livre
est un composé de tout l'esprit et de tout le bon sens qu'il a plu au
grand distributeur de toutes choses de me départir. Il est assez clair
par-là que, lorsque j'écris, j'écris comme il plaît à Dieu.
Argalastes, qui est toujours prêt à tout blâmer, disoit en feuilletant
mon livre, qu'il y trouvoit quelques traces d'esprit; mais pour du
jugement, point du tout: Triptolême et Phutatorius, qui se traînent sur
ses pas dans la même carrière, applaudissoient à son opinion, et se
demandoient comment il étoit possible qu'il y eût du jugement? va-t-il
jamais avec l'esprit dans ce monde? ce sont deux opérations aussi
éloignées l'une de l'autre, que les deux pôles. Ainsi le disoit Lock.
Ainsi sont le mensonge et la vérité, l'indifférence et l'amour; et
remarquez, je vous prie, que c'est moi qui dis cela. Est-il nécessaire
de toucher aux deux extrémités du monde pour faire des comparaisons?
celles-ci éclaircissent tout aussi bien la matière. Mais il y a des gens
qui ne peuvent dire simplement les choses. Ils se perdent en discours,
qui se perdent eux-mêmes dans le vaste élément de l'air.--A quoi cela
leur sert-il? demandez-le à Didius. Il vous ouvrira son code _de
fastandi et illustrandi fallaciis_, et vous prouvera qu'un exemple n'est
pas un argument... Pour moi, je n'assurerois pas que l'action d'essuyer
un miroir bien poli, fût un syllogisme... Prenons le meilleur parti et
lisons. Instruisons-nous. Le plus grand bien que l'on puisse se
procurer, est d'éclairer son entendement, avant que d'argumenter et de
faire des applications. C'est le moyen de se préserver de ces sortes de
maladies qui font dégénérer les principes des choses, qui obscurcissent
la matière d'où les choses dérivent, qui dérangent tout mouvement réglé,
qui plongent l'harmonie dans le chaos. L'entendement ne se dégage que
par-là de toutes ces petites disputes subtiles, de tous ces nuages
opaques et importuns qui ne viennent que trop souvent l'offusquer.
Combien de fois la conception la plus facile n'a-t-elle pas été arrêtée
et troublée par ces obstacles! combien de fois n'ont-ils pas fermé les
canaux de l'esprit! les idées ne sont plus qu'une vaine fumée, dont les
tourbillons ne se dissipent qu'après avoir tout obscurci.
Hé bien! mes chers anti-Shandyens, mes habiles et trois fois habiles
critiques, mes chers confrères, mes chers collaborateurs dans l'art
presqu'impossible de parler agréablement à vos yeux et à ceux des
autres, je vous déclare net que c'est pour vous que j'écris cette
préface. Mais je me retracte, ce n'est pas pour vous seuls, elle peut
aussi servir à d'autres. Elle est donc aussi pour vous, subtils
politiques, profonds et discrets docteurs si vantés par votre sagesse,
par votre gravité, etc... Mon cher monsieur Gazetin, le politique des
politiques, vous êtes le premier.--Didius, mon conseil; Kysarchius, mon
ami; Phutatorius, mon guide; Gastriphères, le conservateur de ma vie;
Somnolentius, qui en fais le repos et la tranquillité, vous venez tous à
la suite; et ne croyez pas que j'oublie tous les autres grands
personnages de ce monde, dont les noms, à la file les uns des autres,
sont cloués _à demeure_ dans les listes académiques... Non, non,
prêtres, abbés, laïques, grands seigneurs, qu'importe le titre? je ne
les nomme pas, je serois peut-être le premier. Mais pour couper tout
court, je les mets tous en bloc et pêle-mêle...
Dans ce _salmigondis_, qui pourroit bien n'être pas trop bon, mes désirs
les plus vifs, mes plus ferventes prières en votre faveur, et pour moi
aussi, car il ne faut pas tout-à-fait s'oublier pour les autres, sont
telles que vous et moi serions fort contens qu'elles fussent exaucées.
Si la chose n'est pas déjà faite, puisse le dispensateur suprême de
l'esprit et du jugement, et de tout ce qui les accompagne, la mémoire,
le génie, l'imagination, l'éloquence, la vivacité, le feu,
l'enthousiasme, la précision, la clarté, déployer ses largesses sur
chacun de nous. Puisse-t-il les verser sans mesure dans les réceptacles
de notre cerveau, jusqu'à ce que la plus petite cavité, le vaisseau le
plus délié en soient remplis, comblés, saturés! Puisse-t-il tout donner,
et l'écume, et la lie, et les sédimens, et les précipités, et tout! Je
ne voudrois pas qu'il y en eût la moindre parcelle perdue. C'est ce que
je vous souhaite, et à moi aussi, _amen, amen, amen_.
Bon Dieu! que ne ferois-je point alors? quelle entreprise littéraire
seroit au-dessus de mes forces! que d'ouvrages admirables sortiroient de
mes mains! et combien n'en sortiroit-il pas des vôtres? que de
sensations agréables! mes esprits en seroient ranimés. Quels charmes!
quelles délices! le doux chatouillement! et vous, mes bons amis, avec
quel ravissement ne vous asseyeriez-vous pas ou pour lire, ou pour
écouter! que de _brouhahas_ au théâtre et dans les salles d'académie! on
y hausse à présent les épaules; on seroit dans l'extase. Mais, juste
ciel! que sens-je? ah! c'en est trop. Je pâme, je tombe en syncope à la
vue de ces grandes idées. Elles vont au-delà du pouvoir et des bornes de
la nature même des choses. De grâce! ne m'abandonnez pas dans ce délire;
tenez-moi. Je sens que les fibres trop tendues de mon cerveau se
rompent, il se remplit de vertiges, mes esprits se dissipent, mes yeux
se couvrent. Tout s'éteint. Je meurs... je finis... Au secours, au
secours, à moi! grâces au ciel, je reprends mes sens, et peu-à-peu je
redeviens quelque chose. Cela va toujours mieux, et j'en conçois, pour
premier augure, que nous continuerons d'être tous des esprits rares et
sublimes.--O bonheur!
Mais en est-il de parfait? j'entrevois mille choses qui viendront
l'altérer. Avec tant d'esprit, nous ne pourrons jamais être d'accord un
jour entier. On ne verra que satyres, que sarcasmes. La critique sera
déchirante. Les railleries, les propos, les épigrammes, les ripostes,
les pointes s'aiguiseront et voleront de tous côtés. La jalousie,
l'envie, décocheront leurs traits les plus aigus... Chastes étoiles! les
égratignures les plus légères deviendront des blessures envenimées et
profondes.
Heureusement que j'ai demandé en même temps, que nous fussions des gens
sages, d'un jugement sain, d'un sens rassis. J'ai beaucoup de confiance
dans ce corrosif. Nous nous détesterons: nous serons polis, honnêtes; le
lait et le miel couleront de nos lèvres. Une écorce d'amitié couvrira
les haines, la calomnie s'enveloppera des voiles de la candeur. On aura
l'air de passer ses jours dans une seconde terre promise. On se fera un
paradis de ce bonheur factice; et à tout prendre, on croira que les
choses seront assez bien ainsi.
Mais ce qui me pique, ce qui me chagrine en ce moment, c'est l'embarras
où je me trouve pour réduire à son point précis, ce que je viens
d'examiner. Vous le savez, monsieur. Ces émanations célestes, ces
influences précieuses d'esprit et de jugement que je vous ai si
généreusement souhaitées, et que je ne voudrois pas non plus qui me
fussent épargnées, ne sont pas prodiguées dans ce monde. Elles ne
circulent qu'en atômes déliés qui semblent se perdre dans l'immensité
des espaces; et il n'y en a qu'un certain _quantum_ qui se condense, de
temps en temps, dans quelque coin de l'univers, et qui est destiné à
l'usage et à l'utilité de tout le genre humain. La terre en a sa petite
portion qui s'y arrête. Là, après avoir éclairé certains peuples, elles
se subtilisent, s'évaporent, se filtrent, flottent dans le vague des
airs, se condensent de nouveau, et retombent sur quelqu'autre coin du
globe qui étoit resté inculte et désert.--
Voyez un peu la nouvelle Zemble, la Laponie septentrionale, et toutes
ces froides et horribles contrées qui sont situées sous les cercles
arctiques et antarctiques. Examinez-en les habitans. L'emploi habituel
d'un homme pendant neuf mois entiers de l'année, est de se tapir dans le
compas étroit de la caverne que la nature lui a creusée. Ses esprits
comprimés et resserrés sont presque réduits à rien; ses passions sont
aussi froides que la zône elle-même: il ne respire qu'à peine. Par tout
là, la plus petite fraction possible de jugement est suffisante. Il y en
a assez pour toutes les affaires... Et d'esprit? l'épargne en est totale
et absolue. Ils n'en ont pas besoin d'une seule étincelle, et il n'y en
a pas une seule étincelle donnée. Anges et ministres de la grâce,
puissances célestes, protégez-nous! quelle horreur ne seroit-ce pas, si
ces nations avoient un royaume à gouverner, une bataille à livrer à des
ennemis redoutables, un traité à faire, et seulement quelque chapitre de
moines à tenir? Et si du peuple on descend à chaque individu, quel est
celui qui pourroit se flatter du moindre succès avec aussi peu d'esprit
et de jugement? de placer un protégé? de _maquignonner_ un mariage?
d'écrire un livre, à moins qu'il ne l'écrivît comme on a fait à présent?
mais éloignons nous de ces tristes régions, et revenons vers le midi.
Fort bien! nous voilà en Norwège. Quel pays encore! comment franchir ces
montagnes de glace et de neige qui la séparent de la Suède? mais ne
songeons point aux obstacles. Marchons, grimpons, hissons-nous. Courage!
nous voilà au sommet, et j'apperçois la patrie des Vasa. Parcourons-là.
Bon! nous avons déjà traversé cette petite province triangulaire de
l'Angermanie. Oh! oh! le lac de Bothnie? Comme nous avançons!
Côtoyons-en les bords verds: la Carélie; à merveille! Poursuivons. Il ne
vous en coûtera guère plus de parcourir les pays qui bordent le golfe de
Finlande, de voir Pétersbourg. Mais est-ce là que nous bornerions notre
course? non pas, s'il vous plaît. Continuons, enfonçons-nous dans toutes
les parties septentrionales de ce vaste empire, et marchons jusqu'à ce
que nous ayons atteint le cœur de la Russie et de la Tartarie asiatique.
Prenons garde seulement d'aller nous perdre dans les déserts de la
Sibérie. Ce n'est pas pour voir une terre aride et inculte que des
hommes, qui se piquent d'avoir une ame, doivent voyager.
Nous sommes au bout de notre course. Eh bien! monsieur, qu'avons-nous?
dès que nous avons quitté les cavernes affreuses des pôles, nous avons
commencé à nous appercevoir que les peuples se civilisoient par des
nuances presque insensibles. A mesure que nous avons avancé, nous avons
trouvé une certaine lueur d'esprit qui fortifioit de plus en plus, une
espèce de jugement local et économique. Ils n'en ont pas plus qu'il ne
faut; mais ils en ont assez. La dose est proportionnée à leurs besoins,
à leur situation, à leur climat. S'ils en avoient davantage, peut-être
détruiroient-ils l'équilibre qui règne entre eux.
Mais, monsieur, je vous ramène dans cette île qui nous est si chère,
dans ce pays qui est plus chaud, plus riant, plus fertile, où la source,
ou plutôt les torrens de notre sang et de nos humeurs, coulent avec
rapidité, bouillonnent et s'élèvent avec plus de force; où l'ambition
nous tyrannise; où l'orgueil nous inspire une si haute opinion de
nous-mêmes, et tant de mépris pour les autres; où l'envie nous dévore,
où les richesses ont multiplié nos besoins, où nous nous abandonnons,
sans rougir, au libertinage, à la débauche, où mille passions basses et
honteuses se disputent l'empire de notre raison. Vous le voyez,
monsieur, l'élévation de notre esprit, et la profondeur de notre
jugement, sont proportionnées aux besoins que nous en avons. Il y en a
parmi nous une circulation si active, un flux et reflux si rapides, que
je ne crois pas que nous puissions nous plaindre de notre partage.
Avouons pourtant une chose; car il faut convenir de tout. Notre air qui
souffle dix fois par jour le froid et le chaud, le sec et l'humide,
influe beaucoup sur ces précieuses facultés. Nous ne les avons pas
toujours d'une manière bien uniforme et bien constante. Il se passe
quelquefois un demi-siècle sans qu'on les voie dominer parmi nous. Les
petits canaux semblent s'en arrêter, jusqu'à ce qu'enfin la grande
écluse qui les captive, s'ouvre et les laisse couler à grands flots
comme des torrens. On croiroit qu'ils ne doivent jamais tarir. Alors,
soit que nous écrivions, ou que nous combattions, nous chassons tout
l'univers devant nous. Je ne suis malheureusement pas prophète, et je ne
puis prédire le retour de cette gloire.
Voilà mes observations, et c'est par-là, c'est par cette manière
prudente de raisonner, par cette analogie, par cet enchaînement, cet
engrainage de choses et d'argumens que Suidas appelle _induction
dialectique_, que je soutiens ici que mon opinion est la plus vraie.
Oui, celui dont la sagesse infinie distribue chaque chose avec des poids
et des mesures si justes, sait à merveille ce qu'il doit nous départir
de ces deux grands _luminaires_, pour nous éclairer dans cette nuit
d'obscurité qui nous environne. Il sait combien il en faut faire tomber
de rayons sur nous. C'est pour cela, mes bons amis, (mais quand je
voudrois vous le cacher, ne le voyez-vous pas), oui, c'est pour cela que
ce désir vif, que ce souhait véhément que j'ai fait en votre faveur,
n'étoit pas autre chose que les premières caresses insinuantes d'un
écrivain, qui, à force de bienveillance, veut se captiver ses lecteurs
revêches; à-peu-près comme un amant, qui, par ses _cajoleries_, veut,
dans le silence, _enjoler sa mijaurée_ de maîtresse.
Mais hélas! cette effusion de lumière se répandra-t-elle sur nous aussi
promptement que je l'ai désiré! Je frissonne de crainte, quand je pense
combien de milliers de voyageurs s'embarquent sans guide sur la route
des sciences.
Les uns, surpris par la nuit, tâtonnent sans avancer.
Les autres, enveloppés de la même obscurité, tombent d'ornière en
ornière. En voilà quelques-uns à la vérité qui se relèvent; mais c'est
pour s'engloutir à quatre pas plus loin, dans quelque bourbier, ou se
briser la tête contre le tronc de quelque arbre.
Ceux-ci se heurtent les uns contre les autres, se doguent comme des
moutons, se renversent et se culbutent pêle-mêle.
Ceux-là vont à la file les uns des autres, comme une troupe d'oies
sauvages.
Ici, c'est un poëte qui remporte prix sur prix, et qui n'en est pas
moins hué.
Là, le peintre ne juge que par ses yeux; le ménêtrier ne consulte que
ses oreilles. Stupides automates, ils ne sont animés que lorsque leurs
passions sont excitées par la vue de quelque tableau, ou le son de
quelque instrument. Toute leur existence dépend de ces passions
factices: ils n'ont pas une pensée qu'elle ne soit l'effet de leur
impulsion. Jamais ils ne se sont laissé conduire par des règles
générales et permanentes: on diroit qu'ils sont nés peintres ou joueurs
de violon.
Ici, c'est un fils du divin Esculape qui écrit un livre contre la
prédestination, et qui fait peut-être un très-mauvais ouvrage.
Et dans cette alcove, c'est encore un frère de la faculté. Il est en
pleurs et à genoux. Il demande pardon à une victime qu'il a eu la
mal-adresse d'immoler à l'art de la phlébotomie; il lui offre une
pension au lieu d'exiger de l'argent.
Ciel! quel désordre! quel bouleversement! quelle confusion! quelle
méprise!
Mais quel autre tableau! qu'il est affreux! On ne jette les yeux qu'avec
une douleur mêlée d'effroi sur ce malheureux, qu'une troupe de gens de
robe entourent, et qui, sur la délation d'un scélérat, travaillent comme
des forçats à lui imputer un crime qu'il n'a pas commis. O justice! tu
frémis de voir tes oracles plus occupés à chercher un coupable, qu'à
démasquer le fourbe et le calomniateur qui persécutent l'innocence! on
diroit que les lois, qui devroient faire la paix et la sûreté du genre
humain, n'ont été imaginées que pour son tourment et sa destruction.
Quelle frêlonnière d'insectes voraces bourdonne dans cette autre salle
odieuse! de qui conjurent-ils la ruine! dans quelle ruche abondante cet
essaim destructeur va-t-il porter la désolation?... il a pris son vol:
rien ne l'arrête. Une guêpe affamée est intrépide; un procureur n'est
pas moins hardi. Il fond sur sa proie, et ne la quitte que quand il l'a
dévorée. Puisse le ciel bienfaisant susciter quelque génie assez ferme,
assez éclairé, pour mettre un frein à cette rapacité! ce seroit une des
plus grandes faveurs de l'autorité législative.
Mais voici bien une autre réforme à faire? chut! et qu'allois-je dire!
le clergé! oh! ce n'est pas moi qui m'y jouerai. Non, non. Je n'en ai
pas la moindre envie; et puis, quand ce seroit mon intention, oserois-je
parler sur un sujet aussi grave, avec des nerfs aussi débiles, une vue
aussi courte, et des esprits qui ont si peu de vigueur? je le répéte, je
n'en ferai rien. D'ailleurs la gaieté de mon caractère, mon état, ma
manière de vivre, ma façon de penser, mon goût, mon tempérament, ne me
permettent pas de m'appésantir sur un sujet qui est si capable
d'attrister, et qui, de quel côté qu'on l'examine, ne présente dans tous
les âges que des choses mélancoliques. Quoi donc? il faudroit que je
gémisse à chaque mot? je m'exposerois à cette affection douloureuse?
baissons plutôt la toile, et vive la joie!
Tâchons surtout d'avoir assez d'esprit et de jugement pour bien conduire
notre barque dans ce monde, et vive la joie!
Ayons-en assez pour voir bien des sottises sans murmure, pour nous
guérir de la curiosité de lire tous les livres qu'on imprime, si ce
n'est celui-ci, et vive la joie!
Souhaitons-en singulièrement pour nous préserver des tours de
_passe-passe_ des procureurs, et qu'ils meurent, s'il se peut
d'inanition! _ainsi soit-il._
J'ai lu, car que n'ai-je pas lu? j'ai lu les écrits de je ne sais quel
philosophe moderne, ce qui suppose du courage, et j'y ai trouvé que
l'homme qui avoit le moins d'esprit étoit celui qui passoit pour avoir
le plus de jugement. Le croira qui voudra. Ce n'est pas moi. Il a pris
un simple rapport pour une vérité absolue, et il y en a cent autres qui
passent pour être tout aussi vrais, et qui sont tout aussi faux.
Un autre (et celui-là est un encyclopédiste, dans tout le volumineux de
l'_in-folio_) a dit qu'un homme étoit assez bien quand il avoit du
jugement sans esprit, et de l'esprit sans jugement. Je ne voudrois
certainement point ressembler à ce nouveau sage. Il me sembleroit pour
avoir seulement dit cela, que je n'aurois ni jugement, ni esprit; je
croirois avoir dit la plus lourde de toutes les sottises.
Est-il possible qu'on nous berce de pareilles absurdités? ma pantoufle a
plus de génie, et ma chaise raisonneroit avec plus de justesse. Celle
qui me porte en ce moment, est ornée de deux jolies pommettes, faites au
tour. Elles sont fichées dans les montants par une cheville qui les y
joint avec précision, et qu'on ôte et qu'on remet à volonté.
Lorsqu'elles y sont toutes deux, ma chaise a un air d'élégance qui
plaît. Ce sont les deux parties les plus élevées de toute la machine.
C'est ce qu'il y a de plus frappant. Mais j'ôte une de mes deux boules,
il n'importe laquelle, et je regarde. A-t-on jamais rien vu d'aussi
ridicule que l'est ma chaise en ce moment? un philosophe écourté, à qui
l'on auroit coupé une oreille pour récompense de ses bonnes
instructions, ne le seroit pas plus. Mes deux boules étoient bien mieux
ensemble. Nécessaires l'une et l'autre à l'ornement de ma chaise, il y
avoit une certaine harmonie entre elles, une certaine correspondance qui
faisoit tout leur agrément. C'est ainsi que l'esprit et le jugement sont
les plus beaux ornemens de l'homme. Ce sont ceux dont il a le plus grand
besoin. Otez l'un, et voyez quel est l'autre. J'aimerois presque autant
que ma chaise fût privée de ses deux pommettes, que de n'en avoir qu'une
seule. Un homme d'esprit sans jugement n'est qu'un sot; et avec du
jugement sans esprit, c'est une espèce d'animal stupide. Le jugement
n'est autre chose qu'une heureuse modification de l'esprit. Mais si l'on
veut absolument qu'ils soient différens l'un de l'autre, au moins
faut-il convenir qu'ils doivent aller de pair pour qu'un homme puisse se
flatter d'avoir quelque mérite.
J'en connois cependant beaucoup qui usurpent cette idée d'eux-mêmes, et
qui veulent faire croire aux autres qu'elle est juste. C'est la plupart
des hommes à larges perruques... Ce sont ceux qui ont la cruelle
démangeaison de placer en ligne droite de grands mots obscurs l'un après
l'autre. Que de vide sous ces cheveux artificiels! que de fatras dans
ces vains et volumineux écrits? mais ne disons mot de tous ces gens-là:
le royaume des cieux leur est dévolu à double titre.