CHAPITRE XXXIX.

_Préface de l'Auteur._

Qui, moi? je parlerois de mon livre? j'en ferois l'apologie? non,

monsieur, je vous jure. Jamais il ne m'arrivera d'en faire l'éloge. Il

deviendra ce qu'il pourra; je l'abandonne à son sort. Je ne le

recommanderai point non plus à qui que ce soit: assez d'autres mendient

des prôneurs.

Tout ce que je peux dire à ce sujet, c'est que quand j'ai commencé à

écrire, j'ai eu l'intention de faire un livre aussi bon qu'il me seroit

possible de le faire.--Dès ce moment, ma plume a couru sur le papier, et

j'ai écrit tout ce qui s'est présenté. La seule chose dont je me sois

chargé dans cette tâche, a été de faire aller l'esprit et le jugement de

concert, autant que mes forces ont pu me le permettre. Ainsi mon livre

est un composé de tout l'esprit et de tout le bon sens qu'il a plu au

grand distributeur de toutes choses de me départir. Il est assez clair

par-là que, lorsque j'écris, j'écris comme il plaît à Dieu.

Argalastes, qui est toujours prêt à tout blâmer, disoit en feuilletant

mon livre, qu'il y trouvoit quelques traces d'esprit; mais pour du

jugement, point du tout: Triptolême et Phutatorius, qui se traînent sur

ses pas dans la même carrière, applaudissoient à son opinion, et se

demandoient comment il étoit possible qu'il y eût du jugement? va-t-il

jamais avec l'esprit dans ce monde? ce sont deux opérations aussi

éloignées l'une de l'autre, que les deux pôles. Ainsi le disoit Lock.

Ainsi sont le mensonge et la vérité, l'indifférence et l'amour; et

remarquez, je vous prie, que c'est moi qui dis cela. Est-il nécessaire

de toucher aux deux extrémités du monde pour faire des comparaisons?

celles-ci éclaircissent tout aussi bien la matière. Mais il y a des gens

qui ne peuvent dire simplement les choses. Ils se perdent en discours,

qui se perdent eux-mêmes dans le vaste élément de l'air.--A quoi cela

leur sert-il? demandez-le à Didius. Il vous ouvrira son code _de

fastandi et illustrandi fallaciis_, et vous prouvera qu'un exemple n'est

pas un argument... Pour moi, je n'assurerois pas que l'action d'essuyer

un miroir bien poli, fût un syllogisme... Prenons le meilleur parti et

lisons. Instruisons-nous. Le plus grand bien que l'on puisse se

procurer, est d'éclairer son entendement, avant que d'argumenter et de

faire des applications. C'est le moyen de se préserver de ces sortes de

maladies qui font dégénérer les principes des choses, qui obscurcissent

la matière d'où les choses dérivent, qui dérangent tout mouvement réglé,

qui plongent l'harmonie dans le chaos. L'entendement ne se dégage que

par-là de toutes ces petites disputes subtiles, de tous ces nuages

opaques et importuns qui ne viennent que trop souvent l'offusquer.

Combien de fois la conception la plus facile n'a-t-elle pas été arrêtée

et troublée par ces obstacles! combien de fois n'ont-ils pas fermé les

canaux de l'esprit! les idées ne sont plus qu'une vaine fumée, dont les

tourbillons ne se dissipent qu'après avoir tout obscurci.

Hé bien! mes chers anti-Shandyens, mes habiles et trois fois habiles

critiques, mes chers confrères, mes chers collaborateurs dans l'art

presqu'impossible de parler agréablement à vos yeux et à ceux des

autres, je vous déclare net que c'est pour vous que j'écris cette

préface. Mais je me retracte, ce n'est pas pour vous seuls, elle peut

aussi servir à d'autres. Elle est donc aussi pour vous, subtils

politiques, profonds et discrets docteurs si vantés par votre sagesse,

par votre gravité, etc... Mon cher monsieur Gazetin, le politique des

politiques, vous êtes le premier.--Didius, mon conseil; Kysarchius, mon

ami; Phutatorius, mon guide; Gastriphères, le conservateur de ma vie;

Somnolentius, qui en fais le repos et la tranquillité, vous venez tous à

la suite; et ne croyez pas que j'oublie tous les autres grands

personnages de ce monde, dont les noms, à la file les uns des autres,

sont cloués _à demeure_ dans les listes académiques... Non, non,

prêtres, abbés, laïques, grands seigneurs, qu'importe le titre? je ne

les nomme pas, je serois peut-être le premier. Mais pour couper tout

court, je les mets tous en bloc et pêle-mêle...

Dans ce _salmigondis_, qui pourroit bien n'être pas trop bon, mes désirs

les plus vifs, mes plus ferventes prières en votre faveur, et pour moi

aussi, car il ne faut pas tout-à-fait s'oublier pour les autres, sont

telles que vous et moi serions fort contens qu'elles fussent exaucées.

Si la chose n'est pas déjà faite, puisse le dispensateur suprême de

l'esprit et du jugement, et de tout ce qui les accompagne, la mémoire,

le génie, l'imagination, l'éloquence, la vivacité, le feu,

l'enthousiasme, la précision, la clarté, déployer ses largesses sur

chacun de nous. Puisse-t-il les verser sans mesure dans les réceptacles

de notre cerveau, jusqu'à ce que la plus petite cavité, le vaisseau le

plus délié en soient remplis, comblés, saturés! Puisse-t-il tout donner,

et l'écume, et la lie, et les sédimens, et les précipités, et tout! Je

ne voudrois pas qu'il y en eût la moindre parcelle perdue. C'est ce que

je vous souhaite, et à moi aussi, _amen, amen, amen_.

Bon Dieu! que ne ferois-je point alors? quelle entreprise littéraire

seroit au-dessus de mes forces! que d'ouvrages admirables sortiroient de

mes mains! et combien n'en sortiroit-il pas des vôtres? que de

sensations agréables! mes esprits en seroient ranimés. Quels charmes!

quelles délices! le doux chatouillement! et vous, mes bons amis, avec

quel ravissement ne vous asseyeriez-vous pas ou pour lire, ou pour

écouter! que de _brouhahas_ au théâtre et dans les salles d'académie! on

y hausse à présent les épaules; on seroit dans l'extase. Mais, juste

ciel! que sens-je? ah! c'en est trop. Je pâme, je tombe en syncope à la

vue de ces grandes idées. Elles vont au-delà du pouvoir et des bornes de

la nature même des choses. De grâce! ne m'abandonnez pas dans ce délire;

tenez-moi. Je sens que les fibres trop tendues de mon cerveau se

rompent, il se remplit de vertiges, mes esprits se dissipent, mes yeux

se couvrent. Tout s'éteint. Je meurs... je finis... Au secours, au

secours, à moi! grâces au ciel, je reprends mes sens, et peu-à-peu je

redeviens quelque chose. Cela va toujours mieux, et j'en conçois, pour

premier augure, que nous continuerons d'être tous des esprits rares et

sublimes.--O bonheur!

Mais en est-il de parfait? j'entrevois mille choses qui viendront

l'altérer. Avec tant d'esprit, nous ne pourrons jamais être d'accord un

jour entier. On ne verra que satyres, que sarcasmes. La critique sera

déchirante. Les railleries, les propos, les épigrammes, les ripostes,

les pointes s'aiguiseront et voleront de tous côtés. La jalousie,

l'envie, décocheront leurs traits les plus aigus... Chastes étoiles! les

égratignures les plus légères deviendront des blessures envenimées et

profondes.

Heureusement que j'ai demandé en même temps, que nous fussions des gens

sages, d'un jugement sain, d'un sens rassis. J'ai beaucoup de confiance

dans ce corrosif. Nous nous détesterons: nous serons polis, honnêtes; le

lait et le miel couleront de nos lèvres. Une écorce d'amitié couvrira

les haines, la calomnie s'enveloppera des voiles de la candeur. On aura

l'air de passer ses jours dans une seconde terre promise. On se fera un

paradis de ce bonheur factice; et à tout prendre, on croira que les

choses seront assez bien ainsi.

Mais ce qui me pique, ce qui me chagrine en ce moment, c'est l'embarras

où je me trouve pour réduire à son point précis, ce que je viens

d'examiner. Vous le savez, monsieur. Ces émanations célestes, ces

influences précieuses d'esprit et de jugement que je vous ai si

généreusement souhaitées, et que je ne voudrois pas non plus qui me

fussent épargnées, ne sont pas prodiguées dans ce monde. Elles ne

circulent qu'en atômes déliés qui semblent se perdre dans l'immensité

des espaces; et il n'y en a qu'un certain _quantum_ qui se condense, de

temps en temps, dans quelque coin de l'univers, et qui est destiné à

l'usage et à l'utilité de tout le genre humain. La terre en a sa petite

portion qui s'y arrête. Là, après avoir éclairé certains peuples, elles

se subtilisent, s'évaporent, se filtrent, flottent dans le vague des

airs, se condensent de nouveau, et retombent sur quelqu'autre coin du

globe qui étoit resté inculte et désert.--

Voyez un peu la nouvelle Zemble, la Laponie septentrionale, et toutes

ces froides et horribles contrées qui sont situées sous les cercles

arctiques et antarctiques. Examinez-en les habitans. L'emploi habituel

d'un homme pendant neuf mois entiers de l'année, est de se tapir dans le

compas étroit de la caverne que la nature lui a creusée. Ses esprits

comprimés et resserrés sont presque réduits à rien; ses passions sont

aussi froides que la zône elle-même: il ne respire qu'à peine. Par tout

là, la plus petite fraction possible de jugement est suffisante. Il y en

a assez pour toutes les affaires... Et d'esprit? l'épargne en est totale

et absolue. Ils n'en ont pas besoin d'une seule étincelle, et il n'y en

a pas une seule étincelle donnée. Anges et ministres de la grâce,

puissances célestes, protégez-nous! quelle horreur ne seroit-ce pas, si

ces nations avoient un royaume à gouverner, une bataille à livrer à des

ennemis redoutables, un traité à faire, et seulement quelque chapitre de

moines à tenir? Et si du peuple on descend à chaque individu, quel est

celui qui pourroit se flatter du moindre succès avec aussi peu d'esprit

et de jugement? de placer un protégé? de _maquignonner_ un mariage?

d'écrire un livre, à moins qu'il ne l'écrivît comme on a fait à présent?

mais éloignons nous de ces tristes régions, et revenons vers le midi.

Fort bien! nous voilà en Norwège. Quel pays encore! comment franchir ces

montagnes de glace et de neige qui la séparent de la Suède? mais ne

songeons point aux obstacles. Marchons, grimpons, hissons-nous. Courage!

nous voilà au sommet, et j'apperçois la patrie des Vasa. Parcourons-là.

Bon! nous avons déjà traversé cette petite province triangulaire de

l'Angermanie. Oh! oh! le lac de Bothnie? Comme nous avançons!

Côtoyons-en les bords verds: la Carélie; à merveille! Poursuivons. Il ne

vous en coûtera guère plus de parcourir les pays qui bordent le golfe de

Finlande, de voir Pétersbourg. Mais est-ce là que nous bornerions notre

course? non pas, s'il vous plaît. Continuons, enfonçons-nous dans toutes

les parties septentrionales de ce vaste empire, et marchons jusqu'à ce

que nous ayons atteint le cœur de la Russie et de la Tartarie asiatique.

Prenons garde seulement d'aller nous perdre dans les déserts de la

Sibérie. Ce n'est pas pour voir une terre aride et inculte que des

hommes, qui se piquent d'avoir une ame, doivent voyager.

Nous sommes au bout de notre course. Eh bien! monsieur, qu'avons-nous?

dès que nous avons quitté les cavernes affreuses des pôles, nous avons

commencé à nous appercevoir que les peuples se civilisoient par des

nuances presque insensibles. A mesure que nous avons avancé, nous avons

trouvé une certaine lueur d'esprit qui fortifioit de plus en plus, une

espèce de jugement local et économique. Ils n'en ont pas plus qu'il ne

faut; mais ils en ont assez. La dose est proportionnée à leurs besoins,

à leur situation, à leur climat. S'ils en avoient davantage, peut-être

détruiroient-ils l'équilibre qui règne entre eux.

Mais, monsieur, je vous ramène dans cette île qui nous est si chère,

dans ce pays qui est plus chaud, plus riant, plus fertile, où la source,

ou plutôt les torrens de notre sang et de nos humeurs, coulent avec

rapidité, bouillonnent et s'élèvent avec plus de force; où l'ambition

nous tyrannise; où l'orgueil nous inspire une si haute opinion de

nous-mêmes, et tant de mépris pour les autres; où l'envie nous dévore,

où les richesses ont multiplié nos besoins, où nous nous abandonnons,

sans rougir, au libertinage, à la débauche, où mille passions basses et

honteuses se disputent l'empire de notre raison. Vous le voyez,

monsieur, l'élévation de notre esprit, et la profondeur de notre

jugement, sont proportionnées aux besoins que nous en avons. Il y en a

parmi nous une circulation si active, un flux et reflux si rapides, que

je ne crois pas que nous puissions nous plaindre de notre partage.

Avouons pourtant une chose; car il faut convenir de tout. Notre air qui

souffle dix fois par jour le froid et le chaud, le sec et l'humide,

influe beaucoup sur ces précieuses facultés. Nous ne les avons pas

toujours d'une manière bien uniforme et bien constante. Il se passe

quelquefois un demi-siècle sans qu'on les voie dominer parmi nous. Les

petits canaux semblent s'en arrêter, jusqu'à ce qu'enfin la grande

écluse qui les captive, s'ouvre et les laisse couler à grands flots

comme des torrens. On croiroit qu'ils ne doivent jamais tarir. Alors,

soit que nous écrivions, ou que nous combattions, nous chassons tout

l'univers devant nous. Je ne suis malheureusement pas prophète, et je ne

puis prédire le retour de cette gloire.

Voilà mes observations, et c'est par-là, c'est par cette manière

prudente de raisonner, par cette analogie, par cet enchaînement, cet

engrainage de choses et d'argumens que Suidas appelle _induction

dialectique_, que je soutiens ici que mon opinion est la plus vraie.

Oui, celui dont la sagesse infinie distribue chaque chose avec des poids

et des mesures si justes, sait à merveille ce qu'il doit nous départir

de ces deux grands _luminaires_, pour nous éclairer dans cette nuit

d'obscurité qui nous environne. Il sait combien il en faut faire tomber

de rayons sur nous. C'est pour cela, mes bons amis, (mais quand je

voudrois vous le cacher, ne le voyez-vous pas), oui, c'est pour cela que

ce désir vif, que ce souhait véhément que j'ai fait en votre faveur,

n'étoit pas autre chose que les premières caresses insinuantes d'un

écrivain, qui, à force de bienveillance, veut se captiver ses lecteurs

revêches; à-peu-près comme un amant, qui, par ses _cajoleries_, veut,

dans le silence, _enjoler sa mijaurée_ de maîtresse.

Mais hélas! cette effusion de lumière se répandra-t-elle sur nous aussi

promptement que je l'ai désiré! Je frissonne de crainte, quand je pense

combien de milliers de voyageurs s'embarquent sans guide sur la route

des sciences.

Les uns, surpris par la nuit, tâtonnent sans avancer.

Les autres, enveloppés de la même obscurité, tombent d'ornière en

ornière. En voilà quelques-uns à la vérité qui se relèvent; mais c'est

pour s'engloutir à quatre pas plus loin, dans quelque bourbier, ou se

briser la tête contre le tronc de quelque arbre.

Ceux-ci se heurtent les uns contre les autres, se doguent comme des

moutons, se renversent et se culbutent pêle-mêle.

Ceux-là vont à la file les uns des autres, comme une troupe d'oies

sauvages.

Ici, c'est un poëte qui remporte prix sur prix, et qui n'en est pas

moins hué.

Là, le peintre ne juge que par ses yeux; le ménêtrier ne consulte que

ses oreilles. Stupides automates, ils ne sont animés que lorsque leurs

passions sont excitées par la vue de quelque tableau, ou le son de

quelque instrument. Toute leur existence dépend de ces passions

factices: ils n'ont pas une pensée qu'elle ne soit l'effet de leur

impulsion. Jamais ils ne se sont laissé conduire par des règles

générales et permanentes: on diroit qu'ils sont nés peintres ou joueurs

de violon.

Ici, c'est un fils du divin Esculape qui écrit un livre contre la

prédestination, et qui fait peut-être un très-mauvais ouvrage.

Et dans cette alcove, c'est encore un frère de la faculté. Il est en

pleurs et à genoux. Il demande pardon à une victime qu'il a eu la

mal-adresse d'immoler à l'art de la phlébotomie; il lui offre une

pension au lieu d'exiger de l'argent.

Ciel! quel désordre! quel bouleversement! quelle confusion! quelle

méprise!

Mais quel autre tableau! qu'il est affreux! On ne jette les yeux qu'avec

une douleur mêlée d'effroi sur ce malheureux, qu'une troupe de gens de

robe entourent, et qui, sur la délation d'un scélérat, travaillent comme

des forçats à lui imputer un crime qu'il n'a pas commis. O justice! tu

frémis de voir tes oracles plus occupés à chercher un coupable, qu'à

démasquer le fourbe et le calomniateur qui persécutent l'innocence! on

diroit que les lois, qui devroient faire la paix et la sûreté du genre

humain, n'ont été imaginées que pour son tourment et sa destruction.

Quelle frêlonnière d'insectes voraces bourdonne dans cette autre salle

odieuse! de qui conjurent-ils la ruine! dans quelle ruche abondante cet

essaim destructeur va-t-il porter la désolation?... il a pris son vol:

rien ne l'arrête. Une guêpe affamée est intrépide; un procureur n'est

pas moins hardi. Il fond sur sa proie, et ne la quitte que quand il l'a

dévorée. Puisse le ciel bienfaisant susciter quelque génie assez ferme,

assez éclairé, pour mettre un frein à cette rapacité! ce seroit une des

plus grandes faveurs de l'autorité législative.

Mais voici bien une autre réforme à faire? chut! et qu'allois-je dire!

le clergé! oh! ce n'est pas moi qui m'y jouerai. Non, non. Je n'en ai

pas la moindre envie; et puis, quand ce seroit mon intention, oserois-je

parler sur un sujet aussi grave, avec des nerfs aussi débiles, une vue

aussi courte, et des esprits qui ont si peu de vigueur? je le répéte, je

n'en ferai rien. D'ailleurs la gaieté de mon caractère, mon état, ma

manière de vivre, ma façon de penser, mon goût, mon tempérament, ne me

permettent pas de m'appésantir sur un sujet qui est si capable

d'attrister, et qui, de quel côté qu'on l'examine, ne présente dans tous

les âges que des choses mélancoliques. Quoi donc? il faudroit que je

gémisse à chaque mot? je m'exposerois à cette affection douloureuse?

baissons plutôt la toile, et vive la joie!

Tâchons surtout d'avoir assez d'esprit et de jugement pour bien conduire

notre barque dans ce monde, et vive la joie!

Ayons-en assez pour voir bien des sottises sans murmure, pour nous

guérir de la curiosité de lire tous les livres qu'on imprime, si ce

n'est celui-ci, et vive la joie!

Souhaitons-en singulièrement pour nous préserver des tours de

_passe-passe_ des procureurs, et qu'ils meurent, s'il se peut

d'inanition! _ainsi soit-il._

J'ai lu, car que n'ai-je pas lu? j'ai lu les écrits de je ne sais quel

philosophe moderne, ce qui suppose du courage, et j'y ai trouvé que

l'homme qui avoit le moins d'esprit étoit celui qui passoit pour avoir

le plus de jugement. Le croira qui voudra. Ce n'est pas moi. Il a pris

un simple rapport pour une vérité absolue, et il y en a cent autres qui

passent pour être tout aussi vrais, et qui sont tout aussi faux.

Un autre (et celui-là est un encyclopédiste, dans tout le volumineux de

l'_in-folio_) a dit qu'un homme étoit assez bien quand il avoit du

jugement sans esprit, et de l'esprit sans jugement. Je ne voudrois

certainement point ressembler à ce nouveau sage. Il me sembleroit pour

avoir seulement dit cela, que je n'aurois ni jugement, ni esprit; je

croirois avoir dit la plus lourde de toutes les sottises.

Est-il possible qu'on nous berce de pareilles absurdités? ma pantoufle a

plus de génie, et ma chaise raisonneroit avec plus de justesse. Celle

qui me porte en ce moment, est ornée de deux jolies pommettes, faites au

tour. Elles sont fichées dans les montants par une cheville qui les y

joint avec précision, et qu'on ôte et qu'on remet à volonté.

Lorsqu'elles y sont toutes deux, ma chaise a un air d'élégance qui

plaît. Ce sont les deux parties les plus élevées de toute la machine.

C'est ce qu'il y a de plus frappant. Mais j'ôte une de mes deux boules,

il n'importe laquelle, et je regarde. A-t-on jamais rien vu d'aussi

ridicule que l'est ma chaise en ce moment? un philosophe écourté, à qui

l'on auroit coupé une oreille pour récompense de ses bonnes

instructions, ne le seroit pas plus. Mes deux boules étoient bien mieux

ensemble. Nécessaires l'une et l'autre à l'ornement de ma chaise, il y

avoit une certaine harmonie entre elles, une certaine correspondance qui

faisoit tout leur agrément. C'est ainsi que l'esprit et le jugement sont

les plus beaux ornemens de l'homme. Ce sont ceux dont il a le plus grand

besoin. Otez l'un, et voyez quel est l'autre. J'aimerois presque autant

que ma chaise fût privée de ses deux pommettes, que de n'en avoir qu'une

seule. Un homme d'esprit sans jugement n'est qu'un sot; et avec du

jugement sans esprit, c'est une espèce d'animal stupide. Le jugement

n'est autre chose qu'une heureuse modification de l'esprit. Mais si l'on

veut absolument qu'ils soient différens l'un de l'autre, au moins

faut-il convenir qu'ils doivent aller de pair pour qu'un homme puisse se

flatter d'avoir quelque mérite.

J'en connois cependant beaucoup qui usurpent cette idée d'eux-mêmes, et

qui veulent faire croire aux autres qu'elle est juste. C'est la plupart

des hommes à larges perruques... Ce sont ceux qui ont la cruelle

démangeaison de placer en ligne droite de grands mots obscurs l'un après

l'autre. Que de vide sous ces cheveux artificiels! que de fatras dans

ces vains et volumineux écrits? mais ne disons mot de tous ces gens-là:

le royaume des cieux leur est dévolu à double titre.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 54 / 162 题