CHAPITRE XIX.

_Hélas! il n'est plus temps._

C'étoit là sa peine. Obadiah avoit une passion extrême pour la musique

des instrumens à vent. L'harmonie des instrumens musicaux dont il étoit

chargé, lui déplaisoit en proportion. Il s'arrêta donc tout court, et

chercha dans son imagination s'il ne trouverait pas quelque moyen qui

pût le faire jouir des agrémens de son instrument favori.

Il y a de certaines calamités dont on peut se tirer par le secours de

petites cordes: alors rien n'est si prêt à entrer dans la tête d'un

homme que le cordon de son chapeau. Cette philosophie est si près de la

surface!... Je dédaignerois peut-être moi de l'y faire glisser.--Mais

Obadiah étoit dans un cas mixte. Oui, monsieur, c'étoit-là sa situation.

Elle étoit tout à-la-fois _obstétricale_, _papisticale_, _équistricale_

et _musicale_. Il est permis dans ces sortes de cas de se servir du

premier expédient qui se présente. C'est ce qu'Obadiah fit sans hésiter.

Il défit le cordon de son chapeau, empoigna d'une main le sac et ses

quilles, si l'on peut parler avec irrévérence des outils du docteur

Slop, mit le bout du cordon entre ses dents, et lia le sac et les

instrumens d'un bout à l'autre. Il lui fit faire tant de tours, il

croisa tant de fois, il fit tant de nœuds, il les serra si fort, que

quand le docteur Slop eût eu quelques fractions de la patience de Job,

il les auroit perdues en voulant seulement en défaire un seul.--Je vous

assure que ma mère auroit pu accoucher quatre fois avant que le sac verd

eût été débarrassé de la moitié de ses entraves.--Pauvre Tristram! comme

le sort t'a balloté! De combien de petits accidens il t'a rendu le

jouet! Ah! s'il ne s'étoit pas fait un plaisir de te regarder comme

l'objet de ses amusemens, je parierois cinq contre un que tes affaires

seroient bien différentes! Du moins tu n'aurois pas été exposé aux

humiliations qui t'ont accablé: ton nez auroit échappé aux revers

sinistres qui l'ont mutilé.--Ta fortune et les occasions qui se sont si

souvent présentées de la faire pendant le cours de ta vie, ne t'auroient

pas manqué comme elles ont fait. Elles n'auroient pas fui de toi avec

mépris. Tu n'aurois pas été forcé toi-même de les abandonner. Tristram,

ô malheureux Tristram! Voilà ce que c'est que de n'avoir pas de nez.

Mais où me laissai-je emporter? que fais-je? que dis-je? n'ai-je donc

pas déjà décidé que je n'en parlerois point aux curieux, que je ne fusse

dans ce monde? je ne veux point manquer de parole.--Cet événement ne

tardera peut-être pas à se réaliser.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 26 / 162 题