Au printemps, le ruisseau de la plaine ne donne plus cette forte volupté

de réagir contre le froid glacial de l'eau, et les plongeons n'ont plus

rien qui puisse épouvanter. La tiédeur naissante de l'air s'est

communiquée à la masse liquide et la pénètre. Tous, jusqu'aux enfants,

peuvent rester alors à baguenauder dans l'eau fraîche. Les gamins assis

sur leurs bancs d'école lèvent souvent les yeux de leurs livres d'étude

et regardent avec avidité du côté du sentier qui descend vers le

ruisseau. Puis, quand ils sont libres enfin, comme ils s'élancent avec

joie vers l'endroit profond dans lequel ils vont s'ébattre! En quelques

secondes les voilà délivrés de ceintures et de blouses; chacun d'eux est

devenu un Neptune, «ébranleur de flots;» et de toutes ses forces il

travaille à soulever des vagues, à les changer en masses d'écume, à

produire des tempêtes et des ras de marée en miniature dans le petit

fleuve, qui pour une heure est devenu son domaine.

C'est en été, pendant les tièdes journées où l'air est immobile, qu'il

est agréable de se faire triton. D'ailleurs, il n'est pas indispensable

d'avoir douze ou quinze ans pour s'ébattre avec bonheur dans l'eau comme

dans son élément; chacun de nous, si les conventions et les faussetés de

la vie ne l'ont pas entièrement corrompu, peut retrouver les joies de sa

jeunesse en laissant ses habits sur la berge. Quant à moi, je l'avoue,

je suis encore enfant quand je m'élance dans le ruisseau bien-aimé.

Après avoir satisfait mon premier enthousiasme en traversant à diverses

reprises les bassins profonds où tournoient les eaux, puis en essayant

de remonter les rapides et en soulevant autour de moi tout un chaos de

vagues entre-choquées, je me repose et me laisse aller tranquillement au

bonheur de vivre dans cette eau douce et caressante. Quelle joie de

m'asseoir sur une pierre au-dessous de la nappe de la cascatelle, de

sentir les flots ruisseler sur moi comme sur un rocher et de me voir

disparaître sous un manteau d'écume! Quel plaisir aussi de me laisser

entraîner par les eaux du rapide jusqu'à un écueil où je m'accroche

d'une main, tandis que le reste de mon corps, soulevé par les vagues,

flotte çà et là sous l'impulsion du courant! Ensuite, je me laisse

emporter encore, et m'en vais échouer comme une épave sur un banc de

sable où les cristaux de mica brillent comme des paillettes d'or et

d'argent. Sous la pression de mon corps, le banc se creuse, les grains

de silice, les petits cailloux se déplacent; des courants partiels, de

faibles remous tourbillonnent autour de moi comme autour d'un îlot;

nonchalamment accoudé, j'assiste au gracieux spectacle que m'offrent,

au-dessous de la mince couche liquide, les transformations du banc de

sable, rongé d'un côté par le courant et grandissant de l'autre par un

apport incessant d'alluvions.

Parfois aussi le fond sur lequel le flot m'entraîne est revêtu d'une

forêt d'herbes vertes, oscillant en molles sinuosités; elles me

caressent, elles m'enlacent et me font un lit charmant. Est-ce l'eau,

est-ce la chevelure onduleuse des plantes qui me soulève ainsi et me

fait flotter à la surface du ruisseau? Je ne sais, du reste ma pensée se

perd dans une sorte de rêve; il me semble même que je suis devenu partie

du milieu qui m'entoure; je me sens un avec les herbes flottantes, avec

le sable cheminant sur le fond, avec le courant qui fait osciller mon

corps; je regarde avec une sorte d'étonnement les arbres qui se penchent

au-dessus du ruisseau, les trouées de ciel bleu qui se montrent à

travers le branchage, et le profil nettement dessiné des montagnes que

j'aperçois à l'horizon lointain. Tout ce monde extérieur est-il bien

réel? Moi aussi, comme le pêcheur de la légende, je vois la sirène

merveilleuse me faire signe du doigt, je me sens attiré par son regard

qui fascine, et j'entends résonner l'écho de son chant doux et perfide.

«Ah! viens, viens avec moi et nous serons heureux.» Parfois je suis

tenté d'envier le jeune homme qui cède à l'appel de la sinueuse ondine

et dont la chevelure flottante va se mêler à celle des limons verts.

Mais je sais qu'en se débarrassant des amers soucis de la vie, son

existence elle-même va s'éteindre sous les caresses de l'eau pure et les

ondulations de l'herbe frémissante. La nature a pour ses amants des

séductions dont il faut savoir se défier comme de la voix des sirènes ou

de la beauté de fée Mélusine. En nous faisant trop aimer la solitude,

elle nous entraîne loin du champ de bataille où tout homme de coeur a le

devoir de combattre pour la justice et la liberté! Oui, la nature est

belle, nous devons en comprendre tout le charme, mais savoir en jouir

avec une joie discrète, ne jamais nous abandonner à ses fatals

enchantements.

Un des grands plaisirs du bain, plaisir dont on ne se rend point

toujours compte, mais qui n'en est pas moins réel, c'est qu'on revient

temporairement à la vie des ancêtres. Sans être asservis par l'ignorance

comme le sauvage, nous devenons physiquement libres comme lui, en nous

plongeant dans l'eau; nos membres n'ont plus à subir le contact des

odieux vêtements, et avec les habits, nous laissons aussi sur le rivage

au moins une partie de nos préjugés de profession ou de métier; nous ne

sommes plus ni ouvriers, ni marchands, ni professeurs, ni médecins; nous

oublions pour une heure outils, livres et instruments et, revenus à

l'état de nature, nous pourrions être tentés de nous croire encore à ces

âges de pierre ou de bronze, pendant lesquels les peuplades barbares

dressaient leurs cabanes sur des pilotis au milieu des eaux. Pareils aux

hommes des anciens jours, nous sommes libres de toute convention, notre

gravité de commande peut disparaître et faire place à la joie bruyante;

nous, civilisés, qu'ont vieillis l'étude et l'expérience, nous nous

retrouvons enfants, comme aux premiers temps de la jeunesse du monde.

Je me rappellerai toujours avec quel étonnement je vis pour la première

fois une compagnie de soldats s'ébaudir dans la rivière. Encore enfant,

je ne pouvais m'imaginer les militaires autrement que sous leurs habits

multicolores, avec leurs épaulettes rouges ou jaunes, leurs boutons de

métal, leurs divers ornements de cuir, de laine et de toile cirée; je ne

les comprenais que marchant d'un même pas, en colonnes rectangulaires,

tambours en tête et officiers en flanc, comme s'ils formaient un immense

et étrange animal poussé en avant par je ne sais quelle aveugle volonté.

Mais, phénomène bizarre, l'être monstrueux, arrivé sur le bord de l'eau,

venait de se fragmenter en groupes épars, en individus distincts;

vêtements rouges et bleus étaient jetés en tas comme de vulgaires

hardes, et de tous ces uniformes de sergents, de caporaux, de simples

soldats, je voyais sortir des hommes qui se précipitaient dans l'eau

avec des cris de joie. Plus d'obéissance passive, plus d'abdication de

leur propre personne; les nageurs, redevenus eux-mêmes pour quelques

instants, se dispersaient librement dans le flot: rien ne les

distinguait plus des «pékins,» qui s'ébattaient à côté d'eux.

Malheureusement, un coup de sifflet se fit entendre, et le triage

s'opéra soudain: tandis que nous restions à folâtrer dans l'eau, nos

camarades d'un moment s'enfuyaient pour aller reprendre leurs habits

rouges et leurs boutons numérotés, et bientôt nous les vîmes s'éloigner

marchant en rang et au pas sur la route poudreuse.

Depuis j'ai vu, sous d'autres climats que celui de la France, combien

l'hostilité diminue tout d'un coup entre des ennemis qui viennent de se

dépouiller des vêtements sous lesquels ils ont pris l'habitude de se

voir et de se haïr. C'était près d'une ville de la côte de Colombie, à

la bouche d'un profond ruisseau, qu'un étroit banc de sable où déferlent

incessamment les vagues, sépare de l'océan. Chaque matin, des centaines

d'individus appartenant à deux races presque toujours en guerre se

rencontraient à cette embouchure de ruisseau. D'un côté, c'étaient les

descendants plus ou moins mêlés des Espagnols, qui venaient faire leurs

ablutions quotidiennes; de l'autre, c'étaient les Indiens qui

profitaient d'une trêve pour se rendre au marché de la plage. De rive à

rive, on se jetait des regards de haine et des paroles d'insulte, car on

se souvenait des combats et des massacres, des victimes étranglées,

noyées, ensevelies vivantes; mais quand les guerriers rouges,

dépouillant leur tunique, pareille à celle des Hellènes d'autrefois,

apparaissaient dans la beauté resplendissante de leurs formes et

s'élançaient dans la rivière pour la traverser en quelques élans, on

oubliait l'antique haine et l'on se prenait même à les aimer. Malgré

tout, n'étions-nous pas des frères? Eux aussi, me semble-t-il, nous

regardaient sans colère, mais en abordant la rive, ils secouaient leur

longue chevelure noire, s'éloignaient fièrement sans retourner la tête

et disparaissaient bientôt à un tournant de la plage.

CHAPITRE XIV

LA PÊCHE

Le ruisseau n'est pas seulement pour nous l'ornement le plus gracieux du

paysage et le lieu charmant de nos jouissances, c'est aussi pour la vie

matérielle de l'homme un réservoir d'alimentation, et son eau féconde

nourrit des plantes et des poissons qui servent à notre subsistance.

L'incessante bataille de la vie qui nous a fait les ennemis de l'animal

des prairies et de l'oiseau du ciel excite aussi nos instincts contre

les populations du ruisseau. En voyant la truite glisser dans le flot

rapide comme un rayon de lumière, la plupart d'entre nous ne se

contentent pas d'admirer la forme élancée de son corps et la

merveilleuse prestesse de ses mouvements, ils regrettent aussi de ne pas

avoir saisi l'animal dans son élan et de n'avoir pas la chance de le

faire griller pour leur repas. Cette terrible bouche armée de dents qui

s'ouvre au milieu de notre visage nous rend semblables au tigre, au

requin, au crocodile. Comme eux nous sommes des bêtes féroces.

Dans les siècles d'autrefois, alors que nos ancêtres ignoraient encore

l'art de cultiver le sol et de semer le grain nourricier pour le faire

lever en épis, l'homme qui n'avait pas recours à l'anthropophagie

n'avait, pour s'alimenter, d'autres ressources que les racines déterrées

dans le sol, les pousses des herbes savoureuses, les cadavres d'animaux

tués dans la forêt et le poisson saisi dans la mer ou les eaux

courantes. Aussi, pressé par le besoin, avait-il acquis, comme pêcheur,

une adresse qui nous eût semblé merveilleuse. Non moins habile que le

brochet ou la loutre, il manquait rarement la proie qu'il avait visée.

Immobile sur le bord, semblable à un tronc d'arbre, il attendait

patiemment que le poisson passât à la portée de sa main, et soudain il

l'avait saisi et lui écrasait la tête sur une pierre. De même les

Indiens encore sauvages de l'Amérique percent à coup sûr le poisson du

javelot qu'ils lancent de la rive ou du dard qui s'échappe de leur

sarbacane.

D'ailleurs, les ruisseaux et les fleuves étaient jadis bien autrement

riches en poissons qu'ils ne le sont de nos jours. Après avoir capturé

dans l'eau courante toutes les proies nécessaires au repas de la

famille, le sauvage satisfait laissait les milliers ou les millions

d'oeufs déposés sur le sable ou dans les joncs se développer en paix.

Grâce à l'immense fécondité des espèces animales, les eaux étaient

toujours peuplées, toujours exubérantes de vie. Mais l'homme, que les

progrès de la civilisation ont rendu plus ingénieux, a trouvé moyen de

détruire ces races prolifiques dont chaque femelle pourrait, en quelques

générations, emplir toutes les eaux d'une masse de chair solide. Dans

son imprévoyance avide, il a même exterminé en entier nombre d'espèces

qui vivaient jadis dans les ruisseaux. Non-seulement il s'est servi de

filets qui barrent la masse d'eau et en emprisonnent toute la

population, il a eu aussi recours au poison pour détruire d'un coup des

multitudes et faire une dernière capture plus abondante que les autres.

Toutefois, les vrais pêcheurs, ceux qui tiennent à honneur de s'appeler

ainsi, réprouvent ces moyens honteux de destruction en masse qui ne

demandent ni sagacité, ni connaissance des moeurs du gibier. D'ailleurs,

par un contraste qui semble étrange au premier abord, le pêcheur aime

toutes ces pauvres bêtes dont il s'est fait le persécuteur, il en étudie

les habitudes et le genre de vie avec une sorte d'enthousiasme, il

cherche à leur découvrir des vertus et de l'intelligence; comme le

chasseur qui parle des hauts faits du renard ou du sanglier, il s'exalte

à raconter les finesses de la carpe et les ruses de la truite; il les

respecte presque comme des adversaires, il ne veut les combattre que de

franc jeu et s'irrite que des braconniers indignes travaillent à en

détruire la race.

Souvent, en me promenant le long du ruisseau, j'ai pu étudier à mon aise

le pêcheur idéal, le tranquille pêcheur à la ligne, derrière lequel

l'araignée tend paisiblement ses filets entre les branches. Il se serait

bien passé de ma présence qui troublait ses rites religieux; il ne

tournait point la tête vers moi et ne faisait pas même un geste

d'impatience, mais je sentais qu'il m'était hostile, et, de peur de

soulever sa colère, je marchais sur l'herbe à pas étouffés, retenant mon

haleine. Peu à peu, il ne voyait plus en moi qu'un trait du paysage

comme une roche ou un tronc d'arbre, et moi, de mon côté, je pouvais

l'admirer en conscience. Certes, il n'y a point de fraude en lui. C'est

avec une foi sincère qu'il met son appât, qu'il jette sa ligne et

pendant des minutes ou des heures attend qu'un poisson malavisé veuille

bien mordre à son hameçon. Rien ne peut le détourner de son oeuvre; d'un

regard aigu, il perce l'eau profonde; il voit l'imperceptible reflet

luire vaguement sur une nageoire mal enfouie dans le sable, il distingue

la marche du vermisseau sous la vase, il pressent, à certains

frémissements de l'eau, le poisson caché sous l'herbe et qu'il ne voit

pas encore; il interroge à la fois les rides et les remous, les stries

du courant et les souffles de l'air; attentif à tous les bruits, à tous

les mouvements, il promène sa ligne sur le fond ou la fait voleter à la

surface, suivant les conseils que lui donnent les génies de la nature

assemblés autour de lui. En si bonne compagnie, que lui importent les

profanes! Il ne daigne seulement pas leur lancer un regard, bien mieux

employé à deviner le poisson dans sa retraite. Un jour, un aéronaute,

enchevêtré dans les cordages de la nacelle, à demi-asphyxié par le gaz

qui s'échappait de son ballon dégonflé, tomba au beau milieu de la

Seine, entre les deux rangées de pêcheurs, immobiles comme des statues

le long des berges. Aucun ne bougea. Tandis que les bateliers

détachaient à la hâte leurs canots pour opérer le sauvetage du naufragé,

les pêcheurs persévérants restaient le bras en arrêt au-dessus des

flots, espérant toujours la bienheureuse secousse qui devait les avertir

de la capture désirée.

Du reste, nul homme n'a plus de fortitude que le pêcheur contre le

mauvais destin. Les poissons ont beau refuser malicieusement de se

laisser prendre, ils ont beau raser le hameçon sans le happer, l'homme à

la ligne, silencieux et prudent comme un héron sur patte, n'en tient pas

moins son bras tendu et son regard fixé; il ne se lasse point; en

s'asseyant au bord de l'eau, il a laissé derrière lui les passions

humaines de l'impatience et de la colère. Dévoué à son oeuvre, il

attend, même sans espoir. J'ai connu un pêcheur que la male chance avait

toujours poursuivi. Il ne prenait ni truite, ni tanche, ni goujon. Fort

de ses douloureuses expériences négatives, il affirmait même que la

capture d'un poisson était impossible et que toutes les histoires de

pêches, miraculeuses ou autres, étaient de l'invention des mystagogues

et des romanciers. Et pourtant, dès qu'il avait une heure de répit, ce

sceptique, cet homme dévoué au malheur, saisissait sa ligne et, sans

désillusion, sans naïf regain d'espoir, il jetait son hameçon au milieu

des poissons moqueurs qui se jouaient en rôdant autour de l'inoffensif

appeau.

En revanche, il est des pêcheurs qui semblent fasciner le poisson,

l'attirer invinciblement. Le public badaud qui les regarde croit qu'ils

exercent une sorte de magnétisme sur leur proie comme la couleuvre sur

la grenouille; on raconte que truites et carpillons, entraînés en dépit

d'eux-mêmes, vont mordre le hameçon fatal. Il n'en est point ainsi, car

c'est à force de science que ces pêcheurs sont devenus pour nous des

espèces de magiciens ordonnant aux victimes de marcher en procession

vers le bout de leur ligne. S'ils attirent avec tant de succès le pauvre

poisson hors de son nid d'herbes, c'est qu'ils connaissent tous les

besoins, tous les appétits, toutes les ruses des bestioles, qu'ils

surveillent leurs habitudes et jusqu'à leurs tics particuliers; à

première vue, ils savent quel est le caractère de l'animal. En outre,

ils ont appris par une longue expérience à combiner tous leurs

mouvements; le regard, le bras, la main, la ligne, intelligente elle

aussi, agissent de concert.

Bien rares toutefois sont ces pêcheurs de génie, et l'adepte les

reconnaît à je ne sais quel rayon émanant de leur être. En 1815, lorsque

pour la deuxième fois, Paris, épuisé par quinze années de servitude

militaire, entendait les canons prussiens rouler dans ses rues, deux

hommes, insouciants de la cause publique, étaient tranquillement assis

au bord de la Seine, la ligne à la main. Ils ne s'étaient jamais vus

précédemment, mais chacun d'eux avait entendu célébrer la gloire d'un

rival. Ils se reconnurent, sans même se regarder, en apercevant

seulement du coin de l'oeil avec quelle sûreté de geste était manoeuvré

l'instrument, avec quelle intelligence l'appât allait chercher le

poisson.

«Vous êtes le célèbre X..., sans doute?

--Pour vous servir, et c'est au fameux Y..., n'est-ce pas, que j'ai

l'honneur de répondre?»

Grandville, caricaturiste souvent trop ingénieux, s'était imaginé de

figurer les pensées intimes d'un pêcheur à la ligne, en montrant le

pauvre homme avec la boîte osseuse ouverte et divisée en compartiments,

suivant le système de Gall. Dans chacun des casiers cérébraux se tramait

un crime affreux. Le pêcheur inoffensif, au visage si pur et plein de

candeur, n'en songeait pas moins à perpétrer toutes les atrocités

possibles. Sous la bosse de «l'acquisivité,» il forçait une serrure et

volait des piles d'écus; sous la protubérance de la «sécrétivité,» il

écrivait un faux; dans la case de la «combativité,» il assassinait un

vieillard; dans un autre recoin du crâne, il enlevait la femme de son

ami; que sais-je encore? Toutes les monstruosités imaginables se

rêvaient dans ce cerveau. Certainement, l'artiste calomniait le pêcheur

à la ligne, en lui prêtant ces hallucinations criminelles; tant qu'il a

l'oeil fixé et le bras raidi au-dessus de l'eau, l'honnête homme n'a

point conscience des images fugitives, bonnes ou mauvaises, qui flottent

dans sa cervelle; il est fasciné par les vaguelettes qui brillent, par

les fossettes qui se creusent, par l'eau qui lui sourit et le poisson

qu'il attend.

C'est peut-être à cause de cette étrange fascination exercée sur le

pêcheur par les eaux libres du ruisseau que l'art de la pisciculture a

fait si peu de progrès depuis les temps anciens. Des hommes par millions

cherchent à surprendre le poisson sauvage qui se joue dans le flot; bien

peu nombreux, relativement, sont ceux qui cherchent à élever leur proie

en captivité, pour la saisir et la dévorer au moment qui leur convient.

Dans tous les pays dits civilisés, la chasse n'est guère plus qu'un

passe-temps, et la poursuite des bêtes sauvages a été remplacée par

l'élève des animaux de boucherie. Seuls, les hommes de loisir ou de

vanité qui cherchent à maintenir les traditions de leurs ancêtres ou à

remplir l'oisiveté de leurs heures font de la chasse la principale

occupation de leur vie; mais, depuis des milliers d'années déjà, les

peuples aryens ont, d'évolution en évolution, cessé d'être chasseurs et

se sont mis à cultiver la terre en prenant à la fois pour compagnon et

pour victime le boeuf descendant de cet urus sauvage qu'ils

poursuivaient dans les forêts. De nos jours aussi, l'Indien Peau-Rouge,

que l'Américain pousse devant lui et qui voit les troupeaux de bisons se

disperser au bruit des locomotives sifflant dans les prairies, apprend à

mettre le boeuf sous le joug et passe sans transition de l'état de

chasseur à celui de cultivateur du sol et d'éleveur de bestiaux. Mais,

pour l'exploitation de la faune des eaux, les hommes en sont encore

presque partout, si ce n'est en Chine, dans ce pays des gens bien

avisés, aux pratiques rudimentaires de la barbarie primitive. Ils ont

remplacé la simple perche par une ligne plus flexible et plus gracieuse,

ils ont appris à tordre des fils plus minces et plus forts, ils ont

perfectionné les hameçons, imaginé des appâts qui remplacent les

insectes et les vers, même ils ont modifié le régime des cours d'eau en

adaptant aux cascades des espèces d'escaliers à gradins, par lesquels

les poissons venus de la mer peuvent remonter au loin vers les sources

des ruisseaux; mais c'est d'une manière tout exceptionnelle encore

qu'ils s'occupent de renfermer le poisson, de le féconder

artificiellement, de le nourrir à la main et de manufacturer ainsi, par

quintaux et par tonnes, de la chair de carpe, de tanche ou de truite,

comme on fait de la viande de boeuf et de mouton.

Çà et là cependant des pêcheurs et des industriels ont tenté de

remplacer la pêche par l'élève du poisson; hommes de loisir pour la

plupart, ils ont obtenu des résultats curieux, très-utiles pour

accroître notre connaissance des animaux et de leurs moeurs, mais à peu

près insignifiants au point de vue économique. Dans une petite usine de

pisciculture, cachée par les murailles d'un parc interdit au promeneur,

j'ai pu me rendre compte de la science et de l'habileté profondes que

devrait avoir le bon éleveur de poisson pour réussir dans son oeuvre

sans le secours d'un budget quelconque ou de revenus opulents. Le

pisciculteur est tenu de tout savoir et de tout prévoir. Il lui faut

connaître la nature du fond et des eaux qui conviennent à chaque espèce

de poisson; il observe les phénomènes de l'air et les variations de la

température pour saisir le moment favorable à l'extraction artificielle

des oeufs chez la femelle et de la laitance chez le mâle; il cherche à

régler l'impulsion du courant et à lui donner juste le degré de force

calculé d'avance; il étudie les oeufs au microscope pour en extraire

tous ceux qui ne lui semblent pas avoir la couleur ou la transparence

nécessaires; il examine la laitance et la rejette si elle n'est pas

suffisamment blanche et fluide. Que sais-je encore? Il apprend à se

servir d'une foule d'instruments délicats, il nettoie les oeufs avec un

pinceau, enlève les champignons malsains au moyen de pinces, se sert de

pipettes pour transvaser la graine de boîte en boîte, construit des

frayères artificielles pour les oeufs qui s'attachent aux herbes ou aux

branchilles. Pendant toute la durée de l'incubation, il lui faut veiller

avec soin pour empêcher les ennemis de toute espèce, brochets, insectes

ou champignons, d'attaquer la population naissante; il lui mesure heure

par heure le courant et la température convenables. Après l'éclosion, il

lui faut savoir à temps nourrir les bestioles en leur donnant juste la

pâtée qu'elles-mêmes auraient cherchée. Et puis, quand il aura fait

toutes ces choses, il lui reste encore à prévenir ces choléras terribles

qui tout à coup peuvent éclater dans sa couvée et l'exterminer en

quelques jours.

Parmi les pisciculteurs, il en est qui réussissent à sauver ainsi de

tout malheur le frai qu'ils veulent changer en gros poissons. A la vue

de leur succès, quel triste retour n'a-t-on pas à faire sur les choses

humaines, en songeant que tant de milliers et de millions d'enfants,

bien constitués pour devenir des hommes, périssent encore au berceau,

tués par l'ignorance et la misère? Certes, les enfants nouveau-nés

devraient nous tenir plus à coeur que les saumoneaux, les carpillons et

tout le fretin possible, et cependant les épidémies les emportent en

foule. Nos hospices d'enfants, bien autrement précieux que tous les

établissements de pisciculture, ne sont guère, le plus souvent, que des

vestibules du cimetière. Les oeufs des truites et des tanches

auraient-ils plus de valeur à nos yeux que les malheureux enfants

confiés à la société par leurs parents sans ressources, et devons-nous

les défendre avec plus de soin contre les chances de mort?

Histoire d'un ruisseau · 第 8 / 12 段