de réagir contre le froid glacial de l'eau, et les plongeons n'ont plus
rien qui puisse épouvanter. La tiédeur naissante de l'air s'est
communiquée à la masse liquide et la pénètre. Tous, jusqu'aux enfants,
peuvent rester alors à baguenauder dans l'eau fraîche. Les gamins assis
sur leurs bancs d'école lèvent souvent les yeux de leurs livres d'étude
et regardent avec avidité du côté du sentier qui descend vers le
ruisseau. Puis, quand ils sont libres enfin, comme ils s'élancent avec
joie vers l'endroit profond dans lequel ils vont s'ébattre! En quelques
secondes les voilà délivrés de ceintures et de blouses; chacun d'eux est
devenu un Neptune, «ébranleur de flots;» et de toutes ses forces il
travaille à soulever des vagues, à les changer en masses d'écume, à
produire des tempêtes et des ras de marée en miniature dans le petit
fleuve, qui pour une heure est devenu son domaine.
C'est en été, pendant les tièdes journées où l'air est immobile, qu'il
est agréable de se faire triton. D'ailleurs, il n'est pas indispensable
d'avoir douze ou quinze ans pour s'ébattre avec bonheur dans l'eau comme
dans son élément; chacun de nous, si les conventions et les faussetés de
la vie ne l'ont pas entièrement corrompu, peut retrouver les joies de sa
jeunesse en laissant ses habits sur la berge. Quant à moi, je l'avoue,
je suis encore enfant quand je m'élance dans le ruisseau bien-aimé.
Après avoir satisfait mon premier enthousiasme en traversant à diverses
reprises les bassins profonds où tournoient les eaux, puis en essayant
de remonter les rapides et en soulevant autour de moi tout un chaos de
vagues entre-choquées, je me repose et me laisse aller tranquillement au
bonheur de vivre dans cette eau douce et caressante. Quelle joie de
m'asseoir sur une pierre au-dessous de la nappe de la cascatelle, de
sentir les flots ruisseler sur moi comme sur un rocher et de me voir
disparaître sous un manteau d'écume! Quel plaisir aussi de me laisser
entraîner par les eaux du rapide jusqu'à un écueil où je m'accroche
d'une main, tandis que le reste de mon corps, soulevé par les vagues,
flotte çà et là sous l'impulsion du courant! Ensuite, je me laisse
emporter encore, et m'en vais échouer comme une épave sur un banc de
sable où les cristaux de mica brillent comme des paillettes d'or et
d'argent. Sous la pression de mon corps, le banc se creuse, les grains
de silice, les petits cailloux se déplacent; des courants partiels, de
faibles remous tourbillonnent autour de moi comme autour d'un îlot;
nonchalamment accoudé, j'assiste au gracieux spectacle que m'offrent,
au-dessous de la mince couche liquide, les transformations du banc de
sable, rongé d'un côté par le courant et grandissant de l'autre par un
apport incessant d'alluvions.
Parfois aussi le fond sur lequel le flot m'entraîne est revêtu d'une
forêt d'herbes vertes, oscillant en molles sinuosités; elles me
caressent, elles m'enlacent et me font un lit charmant. Est-ce l'eau,
est-ce la chevelure onduleuse des plantes qui me soulève ainsi et me
fait flotter à la surface du ruisseau? Je ne sais, du reste ma pensée se
perd dans une sorte de rêve; il me semble même que je suis devenu partie
du milieu qui m'entoure; je me sens un avec les herbes flottantes, avec
le sable cheminant sur le fond, avec le courant qui fait osciller mon
corps; je regarde avec une sorte d'étonnement les arbres qui se penchent
au-dessus du ruisseau, les trouées de ciel bleu qui se montrent à
travers le branchage, et le profil nettement dessiné des montagnes que
j'aperçois à l'horizon lointain. Tout ce monde extérieur est-il bien
réel? Moi aussi, comme le pêcheur de la légende, je vois la sirène
merveilleuse me faire signe du doigt, je me sens attiré par son regard
qui fascine, et j'entends résonner l'écho de son chant doux et perfide.
«Ah! viens, viens avec moi et nous serons heureux.» Parfois je suis
tenté d'envier le jeune homme qui cède à l'appel de la sinueuse ondine
et dont la chevelure flottante va se mêler à celle des limons verts.
Mais je sais qu'en se débarrassant des amers soucis de la vie, son
existence elle-même va s'éteindre sous les caresses de l'eau pure et les
ondulations de l'herbe frémissante. La nature a pour ses amants des
séductions dont il faut savoir se défier comme de la voix des sirènes ou
de la beauté de fée Mélusine. En nous faisant trop aimer la solitude,
elle nous entraîne loin du champ de bataille où tout homme de coeur a le
devoir de combattre pour la justice et la liberté! Oui, la nature est
belle, nous devons en comprendre tout le charme, mais savoir en jouir
avec une joie discrète, ne jamais nous abandonner à ses fatals
enchantements.
Un des grands plaisirs du bain, plaisir dont on ne se rend point
toujours compte, mais qui n'en est pas moins réel, c'est qu'on revient
temporairement à la vie des ancêtres. Sans être asservis par l'ignorance
comme le sauvage, nous devenons physiquement libres comme lui, en nous
plongeant dans l'eau; nos membres n'ont plus à subir le contact des
odieux vêtements, et avec les habits, nous laissons aussi sur le rivage
au moins une partie de nos préjugés de profession ou de métier; nous ne
sommes plus ni ouvriers, ni marchands, ni professeurs, ni médecins; nous
oublions pour une heure outils, livres et instruments et, revenus à
l'état de nature, nous pourrions être tentés de nous croire encore à ces
âges de pierre ou de bronze, pendant lesquels les peuplades barbares
dressaient leurs cabanes sur des pilotis au milieu des eaux. Pareils aux
hommes des anciens jours, nous sommes libres de toute convention, notre
gravité de commande peut disparaître et faire place à la joie bruyante;
nous, civilisés, qu'ont vieillis l'étude et l'expérience, nous nous
retrouvons enfants, comme aux premiers temps de la jeunesse du monde.
Je me rappellerai toujours avec quel étonnement je vis pour la première
fois une compagnie de soldats s'ébaudir dans la rivière. Encore enfant,
je ne pouvais m'imaginer les militaires autrement que sous leurs habits
multicolores, avec leurs épaulettes rouges ou jaunes, leurs boutons de
métal, leurs divers ornements de cuir, de laine et de toile cirée; je ne
les comprenais que marchant d'un même pas, en colonnes rectangulaires,
tambours en tête et officiers en flanc, comme s'ils formaient un immense
et étrange animal poussé en avant par je ne sais quelle aveugle volonté.
Mais, phénomène bizarre, l'être monstrueux, arrivé sur le bord de l'eau,
venait de se fragmenter en groupes épars, en individus distincts;
vêtements rouges et bleus étaient jetés en tas comme de vulgaires
hardes, et de tous ces uniformes de sergents, de caporaux, de simples
soldats, je voyais sortir des hommes qui se précipitaient dans l'eau
avec des cris de joie. Plus d'obéissance passive, plus d'abdication de
leur propre personne; les nageurs, redevenus eux-mêmes pour quelques
instants, se dispersaient librement dans le flot: rien ne les
distinguait plus des «pékins,» qui s'ébattaient à côté d'eux.
Malheureusement, un coup de sifflet se fit entendre, et le triage
s'opéra soudain: tandis que nous restions à folâtrer dans l'eau, nos
camarades d'un moment s'enfuyaient pour aller reprendre leurs habits
rouges et leurs boutons numérotés, et bientôt nous les vîmes s'éloigner
marchant en rang et au pas sur la route poudreuse.
Depuis j'ai vu, sous d'autres climats que celui de la France, combien
l'hostilité diminue tout d'un coup entre des ennemis qui viennent de se
dépouiller des vêtements sous lesquels ils ont pris l'habitude de se
voir et de se haïr. C'était près d'une ville de la côte de Colombie, à
la bouche d'un profond ruisseau, qu'un étroit banc de sable où déferlent
incessamment les vagues, sépare de l'océan. Chaque matin, des centaines
d'individus appartenant à deux races presque toujours en guerre se
rencontraient à cette embouchure de ruisseau. D'un côté, c'étaient les
descendants plus ou moins mêlés des Espagnols, qui venaient faire leurs
ablutions quotidiennes; de l'autre, c'étaient les Indiens qui
profitaient d'une trêve pour se rendre au marché de la plage. De rive à
rive, on se jetait des regards de haine et des paroles d'insulte, car on
se souvenait des combats et des massacres, des victimes étranglées,
noyées, ensevelies vivantes; mais quand les guerriers rouges,
dépouillant leur tunique, pareille à celle des Hellènes d'autrefois,
apparaissaient dans la beauté resplendissante de leurs formes et
s'élançaient dans la rivière pour la traverser en quelques élans, on
oubliait l'antique haine et l'on se prenait même à les aimer. Malgré
tout, n'étions-nous pas des frères? Eux aussi, me semble-t-il, nous
regardaient sans colère, mais en abordant la rive, ils secouaient leur
longue chevelure noire, s'éloignaient fièrement sans retourner la tête
et disparaissaient bientôt à un tournant de la plage.
CHAPITRE XIV
LA PÊCHE
Le ruisseau n'est pas seulement pour nous l'ornement le plus gracieux du
paysage et le lieu charmant de nos jouissances, c'est aussi pour la vie
matérielle de l'homme un réservoir d'alimentation, et son eau féconde
nourrit des plantes et des poissons qui servent à notre subsistance.
L'incessante bataille de la vie qui nous a fait les ennemis de l'animal
des prairies et de l'oiseau du ciel excite aussi nos instincts contre
les populations du ruisseau. En voyant la truite glisser dans le flot
rapide comme un rayon de lumière, la plupart d'entre nous ne se
contentent pas d'admirer la forme élancée de son corps et la
merveilleuse prestesse de ses mouvements, ils regrettent aussi de ne pas
avoir saisi l'animal dans son élan et de n'avoir pas la chance de le
faire griller pour leur repas. Cette terrible bouche armée de dents qui
s'ouvre au milieu de notre visage nous rend semblables au tigre, au
requin, au crocodile. Comme eux nous sommes des bêtes féroces.
Dans les siècles d'autrefois, alors que nos ancêtres ignoraient encore
l'art de cultiver le sol et de semer le grain nourricier pour le faire
lever en épis, l'homme qui n'avait pas recours à l'anthropophagie
n'avait, pour s'alimenter, d'autres ressources que les racines déterrées
dans le sol, les pousses des herbes savoureuses, les cadavres d'animaux
tués dans la forêt et le poisson saisi dans la mer ou les eaux
courantes. Aussi, pressé par le besoin, avait-il acquis, comme pêcheur,
une adresse qui nous eût semblé merveilleuse. Non moins habile que le
brochet ou la loutre, il manquait rarement la proie qu'il avait visée.
Immobile sur le bord, semblable à un tronc d'arbre, il attendait
patiemment que le poisson passât à la portée de sa main, et soudain il
l'avait saisi et lui écrasait la tête sur une pierre. De même les
Indiens encore sauvages de l'Amérique percent à coup sûr le poisson du
javelot qu'ils lancent de la rive ou du dard qui s'échappe de leur
sarbacane.
D'ailleurs, les ruisseaux et les fleuves étaient jadis bien autrement
riches en poissons qu'ils ne le sont de nos jours. Après avoir capturé
dans l'eau courante toutes les proies nécessaires au repas de la
famille, le sauvage satisfait laissait les milliers ou les millions
d'oeufs déposés sur le sable ou dans les joncs se développer en paix.
Grâce à l'immense fécondité des espèces animales, les eaux étaient
toujours peuplées, toujours exubérantes de vie. Mais l'homme, que les
progrès de la civilisation ont rendu plus ingénieux, a trouvé moyen de
détruire ces races prolifiques dont chaque femelle pourrait, en quelques
générations, emplir toutes les eaux d'une masse de chair solide. Dans
son imprévoyance avide, il a même exterminé en entier nombre d'espèces
qui vivaient jadis dans les ruisseaux. Non-seulement il s'est servi de
filets qui barrent la masse d'eau et en emprisonnent toute la
population, il a eu aussi recours au poison pour détruire d'un coup des
multitudes et faire une dernière capture plus abondante que les autres.
Toutefois, les vrais pêcheurs, ceux qui tiennent à honneur de s'appeler
ainsi, réprouvent ces moyens honteux de destruction en masse qui ne
demandent ni sagacité, ni connaissance des moeurs du gibier. D'ailleurs,
par un contraste qui semble étrange au premier abord, le pêcheur aime
toutes ces pauvres bêtes dont il s'est fait le persécuteur, il en étudie
les habitudes et le genre de vie avec une sorte d'enthousiasme, il
cherche à leur découvrir des vertus et de l'intelligence; comme le
chasseur qui parle des hauts faits du renard ou du sanglier, il s'exalte
à raconter les finesses de la carpe et les ruses de la truite; il les
respecte presque comme des adversaires, il ne veut les combattre que de
franc jeu et s'irrite que des braconniers indignes travaillent à en
détruire la race.
Souvent, en me promenant le long du ruisseau, j'ai pu étudier à mon aise
le pêcheur idéal, le tranquille pêcheur à la ligne, derrière lequel
l'araignée tend paisiblement ses filets entre les branches. Il se serait
bien passé de ma présence qui troublait ses rites religieux; il ne
tournait point la tête vers moi et ne faisait pas même un geste
d'impatience, mais je sentais qu'il m'était hostile, et, de peur de
soulever sa colère, je marchais sur l'herbe à pas étouffés, retenant mon
haleine. Peu à peu, il ne voyait plus en moi qu'un trait du paysage
comme une roche ou un tronc d'arbre, et moi, de mon côté, je pouvais
l'admirer en conscience. Certes, il n'y a point de fraude en lui. C'est
avec une foi sincère qu'il met son appât, qu'il jette sa ligne et
pendant des minutes ou des heures attend qu'un poisson malavisé veuille
bien mordre à son hameçon. Rien ne peut le détourner de son oeuvre; d'un
regard aigu, il perce l'eau profonde; il voit l'imperceptible reflet
luire vaguement sur une nageoire mal enfouie dans le sable, il distingue
la marche du vermisseau sous la vase, il pressent, à certains
frémissements de l'eau, le poisson caché sous l'herbe et qu'il ne voit
pas encore; il interroge à la fois les rides et les remous, les stries
du courant et les souffles de l'air; attentif à tous les bruits, à tous
les mouvements, il promène sa ligne sur le fond ou la fait voleter à la
surface, suivant les conseils que lui donnent les génies de la nature
assemblés autour de lui. En si bonne compagnie, que lui importent les
profanes! Il ne daigne seulement pas leur lancer un regard, bien mieux
employé à deviner le poisson dans sa retraite. Un jour, un aéronaute,
enchevêtré dans les cordages de la nacelle, à demi-asphyxié par le gaz
qui s'échappait de son ballon dégonflé, tomba au beau milieu de la
Seine, entre les deux rangées de pêcheurs, immobiles comme des statues
le long des berges. Aucun ne bougea. Tandis que les bateliers
détachaient à la hâte leurs canots pour opérer le sauvetage du naufragé,
les pêcheurs persévérants restaient le bras en arrêt au-dessus des
flots, espérant toujours la bienheureuse secousse qui devait les avertir
de la capture désirée.
Du reste, nul homme n'a plus de fortitude que le pêcheur contre le
mauvais destin. Les poissons ont beau refuser malicieusement de se
laisser prendre, ils ont beau raser le hameçon sans le happer, l'homme à
la ligne, silencieux et prudent comme un héron sur patte, n'en tient pas
moins son bras tendu et son regard fixé; il ne se lasse point; en
s'asseyant au bord de l'eau, il a laissé derrière lui les passions
humaines de l'impatience et de la colère. Dévoué à son oeuvre, il
attend, même sans espoir. J'ai connu un pêcheur que la male chance avait
toujours poursuivi. Il ne prenait ni truite, ni tanche, ni goujon. Fort
de ses douloureuses expériences négatives, il affirmait même que la
capture d'un poisson était impossible et que toutes les histoires de
pêches, miraculeuses ou autres, étaient de l'invention des mystagogues
et des romanciers. Et pourtant, dès qu'il avait une heure de répit, ce
sceptique, cet homme dévoué au malheur, saisissait sa ligne et, sans
désillusion, sans naïf regain d'espoir, il jetait son hameçon au milieu
des poissons moqueurs qui se jouaient en rôdant autour de l'inoffensif
appeau.
En revanche, il est des pêcheurs qui semblent fasciner le poisson,
l'attirer invinciblement. Le public badaud qui les regarde croit qu'ils
exercent une sorte de magnétisme sur leur proie comme la couleuvre sur
la grenouille; on raconte que truites et carpillons, entraînés en dépit
d'eux-mêmes, vont mordre le hameçon fatal. Il n'en est point ainsi, car
c'est à force de science que ces pêcheurs sont devenus pour nous des
espèces de magiciens ordonnant aux victimes de marcher en procession
vers le bout de leur ligne. S'ils attirent avec tant de succès le pauvre
poisson hors de son nid d'herbes, c'est qu'ils connaissent tous les
besoins, tous les appétits, toutes les ruses des bestioles, qu'ils
surveillent leurs habitudes et jusqu'à leurs tics particuliers; à
première vue, ils savent quel est le caractère de l'animal. En outre,
ils ont appris par une longue expérience à combiner tous leurs
mouvements; le regard, le bras, la main, la ligne, intelligente elle
aussi, agissent de concert.
Bien rares toutefois sont ces pêcheurs de génie, et l'adepte les
reconnaît à je ne sais quel rayon émanant de leur être. En 1815, lorsque
pour la deuxième fois, Paris, épuisé par quinze années de servitude
militaire, entendait les canons prussiens rouler dans ses rues, deux
hommes, insouciants de la cause publique, étaient tranquillement assis
au bord de la Seine, la ligne à la main. Ils ne s'étaient jamais vus
précédemment, mais chacun d'eux avait entendu célébrer la gloire d'un
rival. Ils se reconnurent, sans même se regarder, en apercevant
seulement du coin de l'oeil avec quelle sûreté de geste était manoeuvré
l'instrument, avec quelle intelligence l'appât allait chercher le
poisson.
«Vous êtes le célèbre X..., sans doute?
--Pour vous servir, et c'est au fameux Y..., n'est-ce pas, que j'ai
l'honneur de répondre?»
Grandville, caricaturiste souvent trop ingénieux, s'était imaginé de
figurer les pensées intimes d'un pêcheur à la ligne, en montrant le
pauvre homme avec la boîte osseuse ouverte et divisée en compartiments,
suivant le système de Gall. Dans chacun des casiers cérébraux se tramait
un crime affreux. Le pêcheur inoffensif, au visage si pur et plein de
candeur, n'en songeait pas moins à perpétrer toutes les atrocités
possibles. Sous la bosse de «l'acquisivité,» il forçait une serrure et
volait des piles d'écus; sous la protubérance de la «sécrétivité,» il
écrivait un faux; dans la case de la «combativité,» il assassinait un
vieillard; dans un autre recoin du crâne, il enlevait la femme de son
ami; que sais-je encore? Toutes les monstruosités imaginables se
rêvaient dans ce cerveau. Certainement, l'artiste calomniait le pêcheur
à la ligne, en lui prêtant ces hallucinations criminelles; tant qu'il a
l'oeil fixé et le bras raidi au-dessus de l'eau, l'honnête homme n'a
point conscience des images fugitives, bonnes ou mauvaises, qui flottent
dans sa cervelle; il est fasciné par les vaguelettes qui brillent, par
les fossettes qui se creusent, par l'eau qui lui sourit et le poisson
qu'il attend.
C'est peut-être à cause de cette étrange fascination exercée sur le
pêcheur par les eaux libres du ruisseau que l'art de la pisciculture a
fait si peu de progrès depuis les temps anciens. Des hommes par millions
cherchent à surprendre le poisson sauvage qui se joue dans le flot; bien
peu nombreux, relativement, sont ceux qui cherchent à élever leur proie
en captivité, pour la saisir et la dévorer au moment qui leur convient.
Dans tous les pays dits civilisés, la chasse n'est guère plus qu'un
passe-temps, et la poursuite des bêtes sauvages a été remplacée par
l'élève des animaux de boucherie. Seuls, les hommes de loisir ou de
vanité qui cherchent à maintenir les traditions de leurs ancêtres ou à
remplir l'oisiveté de leurs heures font de la chasse la principale
occupation de leur vie; mais, depuis des milliers d'années déjà, les
peuples aryens ont, d'évolution en évolution, cessé d'être chasseurs et
se sont mis à cultiver la terre en prenant à la fois pour compagnon et
pour victime le boeuf descendant de cet urus sauvage qu'ils
poursuivaient dans les forêts. De nos jours aussi, l'Indien Peau-Rouge,
que l'Américain pousse devant lui et qui voit les troupeaux de bisons se
disperser au bruit des locomotives sifflant dans les prairies, apprend à
mettre le boeuf sous le joug et passe sans transition de l'état de
chasseur à celui de cultivateur du sol et d'éleveur de bestiaux. Mais,
pour l'exploitation de la faune des eaux, les hommes en sont encore
presque partout, si ce n'est en Chine, dans ce pays des gens bien
avisés, aux pratiques rudimentaires de la barbarie primitive. Ils ont
remplacé la simple perche par une ligne plus flexible et plus gracieuse,
ils ont appris à tordre des fils plus minces et plus forts, ils ont
perfectionné les hameçons, imaginé des appâts qui remplacent les
insectes et les vers, même ils ont modifié le régime des cours d'eau en
adaptant aux cascades des espèces d'escaliers à gradins, par lesquels
les poissons venus de la mer peuvent remonter au loin vers les sources
des ruisseaux; mais c'est d'une manière tout exceptionnelle encore
qu'ils s'occupent de renfermer le poisson, de le féconder
artificiellement, de le nourrir à la main et de manufacturer ainsi, par
quintaux et par tonnes, de la chair de carpe, de tanche ou de truite,
comme on fait de la viande de boeuf et de mouton.
Çà et là cependant des pêcheurs et des industriels ont tenté de
remplacer la pêche par l'élève du poisson; hommes de loisir pour la
plupart, ils ont obtenu des résultats curieux, très-utiles pour
accroître notre connaissance des animaux et de leurs moeurs, mais à peu
près insignifiants au point de vue économique. Dans une petite usine de
pisciculture, cachée par les murailles d'un parc interdit au promeneur,
j'ai pu me rendre compte de la science et de l'habileté profondes que
devrait avoir le bon éleveur de poisson pour réussir dans son oeuvre
sans le secours d'un budget quelconque ou de revenus opulents. Le
pisciculteur est tenu de tout savoir et de tout prévoir. Il lui faut
connaître la nature du fond et des eaux qui conviennent à chaque espèce
de poisson; il observe les phénomènes de l'air et les variations de la
température pour saisir le moment favorable à l'extraction artificielle
des oeufs chez la femelle et de la laitance chez le mâle; il cherche à
régler l'impulsion du courant et à lui donner juste le degré de force
calculé d'avance; il étudie les oeufs au microscope pour en extraire
tous ceux qui ne lui semblent pas avoir la couleur ou la transparence
nécessaires; il examine la laitance et la rejette si elle n'est pas
suffisamment blanche et fluide. Que sais-je encore? Il apprend à se
servir d'une foule d'instruments délicats, il nettoie les oeufs avec un
pinceau, enlève les champignons malsains au moyen de pinces, se sert de
pipettes pour transvaser la graine de boîte en boîte, construit des
frayères artificielles pour les oeufs qui s'attachent aux herbes ou aux
branchilles. Pendant toute la durée de l'incubation, il lui faut veiller
avec soin pour empêcher les ennemis de toute espèce, brochets, insectes
ou champignons, d'attaquer la population naissante; il lui mesure heure
par heure le courant et la température convenables. Après l'éclosion, il
lui faut savoir à temps nourrir les bestioles en leur donnant juste la
pâtée qu'elles-mêmes auraient cherchée. Et puis, quand il aura fait
toutes ces choses, il lui reste encore à prévenir ces choléras terribles
qui tout à coup peuvent éclater dans sa couvée et l'exterminer en
quelques jours.
Parmi les pisciculteurs, il en est qui réussissent à sauver ainsi de
tout malheur le frai qu'ils veulent changer en gros poissons. A la vue
de leur succès, quel triste retour n'a-t-on pas à faire sur les choses
humaines, en songeant que tant de milliers et de millions d'enfants,
bien constitués pour devenir des hommes, périssent encore au berceau,
tués par l'ignorance et la misère? Certes, les enfants nouveau-nés
devraient nous tenir plus à coeur que les saumoneaux, les carpillons et
tout le fretin possible, et cependant les épidémies les emportent en
foule. Nos hospices d'enfants, bien autrement précieux que tous les
établissements de pisciculture, ne sont guère, le plus souvent, que des
vestibules du cimetière. Les oeufs des truites et des tanches
auraient-ils plus de valeur à nos yeux que les malheureux enfants
confiés à la société par leurs parents sans ressources, et devons-nous
les défendre avec plus de soin contre les chances de mort?