X est seul.

Y est seul.

Et voici que de leur solitude ils gagnent le sentiment de dignité,

d’autant plus incroyable que prévu, et du sentiment de dignité une joie

intérieure qui les incite à chantonner. Lyrique, devant un étalage de

verroteries, de colliers en galalithe, de perles de Venise, JE s’arrête

cinq minutes. X a choisi tout un bazar. Y se contente d’une affiche de

cinéma. Ni JE ne voit la boutique de pacotilles, ni X le bazar, ni Y

l’affiche. Au même instant sans se concerter ils ont découvert un même

bonheur. Ils ne voient plus, ils n’ont plus besoin de voir. Ils

jouissent. Ils jouissent. Confusément et ce peut être du plus abstrait

ou de la plus claire idée. Ils jouissent égaux de Dieu car ils ne

renoncent à aucune possibilité pour quelque objet précis ou constaté.

Or voici qu’une vendeuse bouscule JE, on prend X pour un voleur à la

tire, Y est dérangé. Donc JE, X, Y recommencent à vivre, ou du moins à

faire les simulacres dont il a été admis, une fois pour toutes--est-ce

si sûr?--que l’ensemble constituait le _vivre_.

JE, X, Y voient, ils ne jouissent plus. Ils regardent les passants. Tous

les passants, comme l’on pense, sont odieux. Alors ils leur souhaitent

du mal, essaient des crocs en jambe, combinent des faillites, des

meurtres. Ce n’est point à eux qu’il faut donner tort mais aux passants,

à tous les passants organisés, policés. N’avais-je point raison de

parler de notre méchanceté. Il est vrai qu’elle est la plus digne

réaction. Je ne conçois pas d’homme honnête qui puisse ne ressentir

aucune irritation des lois humaines passées, présentes, futures. Et tout

le monde n’est pas Antigone.

* * * * *

Antigone et Créon: l’anarchie, l’apparence d’ordre. Mais Antigone si

facilement devient Créon, c’est-à-dire qu’ayant invoqué les lois senties

au plus secret qui ne peuvent manquer de s’opposer aux autres, celles

des cités, l’homme, renonçant à son ordre vrai, se contente de

l’arbitraire, qui facilite les transactions quotidiennes mais ne peut

rien contre l’angoisse.

Or le propre de tout choc sensuel est de révéler la vanité des

transactions quotidiennes. Après le geste d’amour, la joie qui en

résulte, quels qu’en aient été le ton ou le degré, contraint, qui en a

fait l’épreuve, à ne point se contenter de si peu. Ainsi les

spécialistes ont dû noter les rapports de l’ardeur amoureuse et du

mysticisme. Celui qui bégaie de volupté ne saurait tarder à se mettre en

quête des lois divines, des lois supérieures à celles essayées pour

l’économie mesquine de ce globe d’attente.

C’est que les gestes, mouvements de reins, et contacts divers, bien

qu’il soit aisé de les prétendre sans importance, me forcent, il faut

l’avouer, à des questions qui ne sont point seulement du bonheur

épidermique.

Que tel chrétien du XVIIe siècle par exemple, ou quelque homme d’un

temps d’ordre et de certitude ait fait l’amour, sans jamais éprouver la

moindre angoisse, voilà qui est tout naturel. Mais pour moi, après le

halètement voluptueux, à la minute où il s’agit de retomber sur terre,

et d’y retomber sans cuirasse de cynisme ou bouclier de frivolité, trop

de problèmes m’assaillent pour que je ne sois tenté de chercher une

solution qui me justifierait.

Or si éclatant ait été l’incendie allumé dans mes membres, ma poitrine,

mes yeux, il me faut bien avouer que l’acte, son principe, ne m’a rien

révélé d’essentiel.

Et cependant, ce n’était pas mon corps mais mon esprit qui demandait un

miroir.

D’une fusion dont il me semblait qu’elle me permettrait d’échapper au

mal de solitude, et de croire enfin au miracle d’une présence, je

m’aperçois qu’elle ne m’a pas guéri, qu’elle ne pouvait pas me guérir.

J’ai voulu posséder, alors que la sagesse eût été non de prendre mais de

comprendre.

Il importait de sentir ensemble.

Peut-être, le fait de se trouver deux entre des draps, de mettre son

ventre sur un autre ventre, de mêler pieds, mains, bouches et tout ce

qui aime à être mêlé, facilite-t-il l’échange impondérable.

Mais d’autres chocs aident à la fusion, d’où naît l’égalité constante et

intime (qui n’a rien à voir avec l’égalité conventionnelle).

Une foi commune, par exemple, bien plus et bien mieux qu’un besoin

partagé de jouissance physique, donne la possibilité joyeuse de chérir

autrui comme soi-même. Foi commune, communion, communisme des âmes, le

rêve d’un petit Juif a été plus fort que la prétendue sagesse antique,

un vagabond crucifié a fini par vaincre des lois qui avaient eu raison

de sa créature humaine, l’antisocial a permis au monde de ne pas crever

sur son fumier raisonnable, la révolution sincère a triomphé de la

pourriture conventionnelle, et bientôt, les individus trop particuliers

pour ne point devenir ennemis les uns aux autres (_homo, homini lupus_),

du haut de leurs tours d’égoïsme logique, leurs dernières forces

affaissées sous ce dont ils ont voulu faire des cuirasses d’esprit, de

cœur, ne pourront plus ne pas sentir--illusion ou vérité, mais secours

sublime, en tout cas, et dont il nous est humainement fort difficile

d’avoir le courage d’être dignes--que le salut n’est pas dans quelque

créature choisie ou l’effort terrestre, mais une fusion totale, absolue.

Et ne sais-je point déjà que mon plus haut, mon vrai, mon seul orgueil

fut celui des jours où, parcelle anonyme d’un continent universel, d’un

continent dont les frontières étaient les yeux, les oreilles, les

papilles à jouir, les peurs, les volontés, les soifs, les désirs, les

rages, les espoirs et désespoirs de tous les êtres, enfin, je n’essayais

plus de me rattraper à quelque essai de bonheur individuel.

Élément indivis, mais tout de même un peu responsable, puisque les yeux,

les oreilles, les papilles à jouir, les peurs, les volontés, les soifs,

les désirs, les rages, les espoirs et désespoirs d’un René Crevel qui

s’était promené sous la pluie, s’était troublé de certaines rencontres

au coin des rues, avait aimé ou haï sans mettre jamais sa pensée

d’accord avec elle-même, si grande en fut la misère, étaient les hublots

dont s’éclairait la coque d’un navire maître du temps et de l’espace,

étaient les antennes d’un lieu idéal et qu’on ne pouvait nommer que

Paradis.

Le Paradis, le Paradis retrouvé.

Esprit, mon beau mystère, pourquoi mon corps, ce poids de chair, me

force-t-il à retomber au fond de l’abîme, comme les semelles de plomb,

le scaphandrier?

Mon corps et moi? Les corps et les autres?

Mon corps, les corps? Que puis-je en essayer qui ne me semble indigne de

moi, des autres?

Un corps qu’on me prête, j’en fais une machine.

Égoïsme, dira-t-on.

Mais si j’accepte d’être altruiste, c’est moi qui deviendrai machine.

Les rôles seront intervertis, l’économie du couple n’aura pas changé.

Sur deux unités, il y aura une chose et une créature. Donc deux

solitudes.

Or si nous sommes deux à subir la même impression aucun n’est plus seul.

Ce n’est pas encore la guérison, mais déjà un soulagement.

Soulagement fort rare d’ailleurs, car un remède qu’on prétend bon pour

tous en fait ne saurait convenir à personne.

C’est que la morale avec ses moyens sociaux, plus soucieuse de la lettre

que de l’esprit, ne saurait trouver de solutions particulières, non plus

qu’universelles.

Mon équilibre ne s’établit pas comme celui du voisin. Et pour avoir

raison de la commune peur de la nuit (le même symptôme d’ailleurs ne

révèle pas un même mal chez tous) il ne s’agit point d’aller quérir

l’une de ces réponses toutes faites qui savent juste limiter ceux-là

seuls qui n’ont pas d’élan. Au malade clairvoyant le spécialiste

recommande d’être son propre médecin et de fixer les détails de son

régime. Alors, pourquoi les ordonnances omnibus qui sacrifient

l’individu au profit d’on ne sait qui, d’on ne sait quoi, puisque la

foule des contraintes imposées à chacun de ceux qui la composent ne tire

aucun profit et ne saurait connaître ni bonheur ni santé si sa majorité

est de malsains.

Au reste il n’est pas moins fou d’imposer à tous les mêmes lois pour

l’âme et le corps, qu’une même couleur de cheveux, un même tour de

poitrine ou de taille. Hélas! tel est le besoin d’uniformité (les

_hommes_, disait Napoléon, _chérissent l’égalité sociale mais ne

sauraient que faire de la liberté_) qu’on veut croire à l’efficacité des

préceptes aussi généraux que les disciplines des monastères et des

casernes.

Il faudrait d’abord prouver l’utilité--en soi--des monastères et des

casernes sans foi et aussi que leurs disciplines valent mieux pour le

progrès et la santé intime que l’hygiène individuelle dont toute la

règle sociale interdit en fait le libre exercice. Parler d’hygiène

individuelle, à défaut de l’idéale communion, communisme des cœurs, ce

n’est d’ailleurs pas, comme feignent de le croire les partisans de la

dictature à tout prix, prétendre que la normale de chacun doive se

trouver en opposition systématique avec cet ensemble de préceptes que

les officiels estiment à jamais fixés.

S’il en était ainsi, il n’y aurait qu’à faire volte-face et ce serait le

même désordre, je veux dire le faux ordre d’aujourd’hui, goût de

l’inversion par exemple poussant les homo-sexuels à se faire

hétéro-sexuels, car si, en des temps d’apparente uniformité, tous font

mine d’accepter une même règle, chacun n’a d’autre désir que s’en

libérer. C’est que la paresse individuelle espère mieux d’une masse

monochrome où ressort la moindre couleur.

De là ce jeu double, l’arsenal des faux prétextes, et un mal d’orgueil.

La morale conventionnelle comme la douane fait du plus honnête homme un

tricheur.

S’il y avait libre échange, peut-être les valeurs enfin

s’établiraient-elles justement. Pour l’heure, il faut accuser la

quasi-universelle hypocrisie et noter que le triomphe de certain

cabotinage condamne les plus scrupuleux à la fuite. Ils commencent par

renoncer aux divertissements dont leur angoisse ne peut se leurrer. Mais

quelle sécurité calmera leur silence inquiet et dans la solitude viendra

leur prouver qu’ils firent bien de renoncer aux à peu près?

Je me rappelle une phrase où, avec la naïveté de ceux qui, ne les ayant

pas éprouvés, veulent expliquer certains tourments, le biographe de

Stendhal affirme que le don Juan milanais _pensait avec raison qu’en

mathématiques l’hypocrisie était impossible_.

Malheureusement pour Stendhal, les mathématiques ne l’empêchèrent point

d’aimer les jeux subtils où seule triomphe l’hypocrisie.

Il comprenait trop bien d’ailleurs les raisons des autres pour accepter

de paraître misanthrope. Aussi ne borna-t-il pas son ennui et, toujours

curieux des femmes, de l’amour, des salons, jamais n’eut idée de fuir

les êtres ou les lieux vers quoi l’entraînait chaque jour un nouvel et

impérieux besoin.

Au reste, qui porte en soi l’universel désir, indifférent aux détails et

aux petits profits, songe moins à satisfaire ce désir qu’à vouloir se

persuader que rien ne triomphera de la soif qu’il a de tout.

Chaque essai, dès lors, sera marqué par une déception, mais la soif de

tout en deviendra plus intense. Et déjà nous sommes loin de la salle où

des lignes droites et blanches, sur un plan uniformément noir,

marquaient une vérité. La vérité, sans concession de couleur.

Fenêtre ouverte à l’espoir d’impossibles conquêtes, dehors c’était le

jardin limité par un mensonge d’horizon. Un rayon entre. Des poussières

y dansent.

Premier rêve d’arc en ciel.

Des mains sèches de craie et de rigueur logique se tendent vers le

frais, vers l’incertain. Un frisson dans le dos. Frisson de croissance.

Des ailes poussent. Et voilà que recommence une fois encore l’histoire

de l’enfant prodigue.

Mais d’un enfant prodigue qui ne reviendra jamais, condamné à partir

sans arriver nulle part, à vieillir dans une misère de juif errant, et

las de ne pouvoir atteindre ce fil de soleil qui jadis, entre ciel et

terre, semblait au premier matin le but d’une marche facile. Et pour

accompagner ses pas, les mêmes pensées répétées jusqu’au dégoût. A

chaque ruisseau l’eau claire tente le vagabond, mais cette eau, elle a

toujours le même goût. Celui de sa bouche, de ses déceptions. S’il

marche vite c’est pour mieux perdre son âme. Mais les buissons auxquels

il tente de l’accrocher ne veulent pas de la loque. Dans les villes,

enfant, je l’ai vu qui se détournait des glaces dont s’ornaient mes plus

chères boulangeries. Et il ne s’arrêtait jamais. Sans doute lui

semblait-il que s’il restait en place l’effroi originel fondrait sur lui

pour dépecer l’oiseau précaire et tendre dont, semblable à tout homme,

il espérait qu’un jour il chanterait dans sa poitrine.

Quelles spirales de feutre menacent son silence, son immobilité!

Toujours il va.

Par orgueil, il a renoncé aux objets.

N’a-t-il pas quitté ses biens parce qu’il ne s’en pouvait satisfaire?

Il marche donc sans se souvenir des choses, des arbres, des maisons. Il

ne pourrait les aimer que s’il y découvrait quelque symbole humain.

Comme la douleur est la seule sensation d’âme qui lui révèle son

existence, il demande aux rêves de métamorphoser tout au gré de

l’inquiétude en quoi il reconnaît son propre et cherche sa grandeur.

Il fait comme s’il croyait à certaine hiérarchie dont lui-même

occuperait la première place. D’où le respect voué à l’uniforme de

chair.

Ainsi, le plus humble saint complaisant au chant de son âme dira «mes

frères» aux oiseaux et non aux cailloux.

Pour notre vagabond, devant ceux qu’il croit ses semblables il s’arrête

satisfait. Alors, il se juge capable d’amour, mais, après une minute

attentive, s’il continue à se reconnaître en qui l’entoure, son

imperfection, soudain accusée par quelque geste, s’irrite du miroir.

D’autre part, qui n’a pas ses goûts lui apparaît digne de mépris. Les

voix étrangères, pour ses oreilles ne roulent que des syllabes sauvages,

et il comprend que, dans la Babel des cœurs, jamais n’auront un sens

indéniable les maux ou les joies des autres.

S’il continue sa marche, ce n’est point qu’il espère de la prochaine

étape. Il ne veut que l’oubli de la précédente. Mais ce perpétuel voyage

est une fuite manquée car l’esprit ne suit pas les accidents d’une terre

qui porte le corps, son enveloppe.

Paysage, état d’âme?

Dans des lieux nouveaux, notre enfant prodigue devenu Juif errant,

n’arrive point à se créer une âme nouvelle.

Ce qu’on appelle nature le laisse indifférent. Et certes, il faudrait

qu’il fût masochiste pour l’aimer sans y voir un symbole de soi-même.

Celui qui prête attention au monde extérieur et le croit étranger à

lui-même ne manque jamais d’en faire un palais des supplices.

Or pour moi, s’il me plaît de souffrir, je n’ai besoin ni des choses ni

même des autres hommes.

Je sais me torturer.

Je sais m’accuser. Et m’en réjouis parfois.

Ainsi je voudrais être calligraphe pour annoncer en manière

d’avertissement, au sommet d’une feuille toute blanche:

_PAMPHLET CONTRE MOI-MÊME_

Il est vrai que, bien vite, il me faudrait reconnaître l’outrecuidance.

_Pamphlet contre moi-même._

Si rien ne se fait que contre quelqu’un, quelque idée ou quelque chose,

encore importe-t-il que la personne, l’idée, la chose aient, pour

l’esprit ou le corps en mouvement, de la précision.

Mais ce serait un nuage et non un pushing-ball bien dur, bien net, bien

exaltant que j’aurais désigné à mes propres coups de poing, de tête, de

cœur.

Si je me déclarais à moi-même mon propre ennemi, j’espère que, devenu

d’un coup champ de bataille et point de mire de toutes mes forces

disponibles, j’aurais enfin sensation d’unité, quitte à la déclarer

détestable, à la combattre et à en triompher peut-être, à la troquer

sûrement contre quelque nouvelle.

Or j’ai peur qu’il s’agisse non de guerre mais de grandes manœuvres.

Ubu, capitaine Bordure, je vous envie, qui aviez le bonheur de crier:

«Vive la Pologne, car sans la Pologne il n’y aurait pas de Polonais.»

* * * * *

Après tant de méditations essayées il faut tout de même bien, si je ne

puis me conclure, que je tente au moins de me résumer.

Moi-même?

A la fois dompteur et fauve.

Dompteur, mais se réjouissant de son effroi, complaisant pour ses nerfs.

Alors, à quoi bon faire l’envieux et quelles excuses donner au désir de

muscles dociles, de doigts précis, de cœur exact et bien rangé?

Voilà pour le dompteur; quant au fauve, il n’est pas trop méchant, ni

capable de le devenir. Si le dompteur aime les drinks et le poivre, le

désespoir métaphysique et les caresses qui le retournent comme un gant,

le fauve, lui, se nourrit de pervenches.

Moi-même?

Un dompteur, un fauve?

Un fauve dompté?

Un dompteur fauve?

Moi-même?

Ou plutôt un petit tas d’os, de volontés inconciliables, de papilles à

jouir, d’organes à percevoir.

Dans la journée, sous prétexte d’ordre, l’intelligence coupe les plus

vigoureuses branches, les plus touffues, les plus salutaires. Critique

et destruction. Elle fait une roue sans plumes et n’accepte de

s’endormir qu’après avoir éparpillé toutes les petites chances de

bonheur.

La nuit il y a le prolongement des rêves.

Ce prolongement est à la fois un secours et une raison de désespérer.

_Secours_, parce que l’esprit fait le seul voyage capable d’enrichir.

J’entends que, grâce aux rêves, j’ai appris à douter de ce qui est

facile à voir, à prendre, à sentir, à manger, à embrasser, et grâce aux

rêves j’ai appris à chercher mon bonheur en d’impondérables sensations,

bouquet dont je permets de rire.

_Raison de désespérer_, parce que le sommeil dont on a coutume de dire

qu’il est l’image de la mort, réservant les surprises des rêves, après

une nuit de cauchemars ou d’amours extra-terrestres, il ne m’est guère

possible de croire que la mort puisse être une évaporation, une descente

au néant. J’ajoute que d’ailleurs la notion du néant a pour moi toujours

été inconcevable. Peut-être est-ce encore une lâcheté et que, n’ayant

pas trouvé mon compte dans les aventures humaines qu’il me fut donné de

parfaire, je m’obstine à penser que l’agrégat qui porte mon nom (petit

tas d’os, volontés inconciliables, papilles à jouir, organes à

percevoir, l’intelligence le jour, les rêves la nuit) ne peut se

dissiper avant d’avoir brillé de quelque éclat.

J’avoue d’autre part que, si je tiens à la vie tant que je la juge

précaire, je la trouve fort négligeable dès que je l’imagine projection

terrestre d’une marche éternelle.

* * * * *

Pour mémoire je signalerai mon orgueil, l’orgueil qui me pousse à me

croire digne de porter un jugement, de condamner, de me condamner

moi-même.

Humilité, direz-vous, et non orgueil. Disons humilité, s’il vous plaît,

mais l’orgueil peut devenir la pire forme d’humilité. N’est-ce pas M. de

la Rochefoucauld, maintenant qu’il n’y a plus de sottes gens, mais rien

que de sots métiers?

Donc, certain orgueil persuadé de son pouvoir de décider, et me

déclarant apte à tirer parti du bien et du mal, du beau et du laid, et

me donnant aussi la méfiance de tous les systèmes--Tzara, vous aviez

raison et l’absence de systèmes est encore un système--en un même

instant et sans les concilier jamais, assemble scrupules et cynismes.

Scrupules et cynismes, oui, mes amis, nous ne nous y reconnaissons plus

et pourtant nous avons un bel esprit critique, nous crevons d’esprit

critique. Et c’est pourquoi nous tente toute chose qui porte en soi sa

fin et ses raisons.

L’intelligence, dans la journée, les rêves, la nuit. Mon intelligence

sait que la nuit vaut mieux que la journée, car la journée n’a fait que

détruire et s’acharner contre ce que, sans se rendre compte, la nuit

avait construit, pour la joie ou la tristesse.

Il fallait marcher longtemps avant de voir le mur qui fermait le

cul-de-sac. Nous avons fait demi-tour. Mais retrouverons-nous cette

naïveté, les surprises qu’elle nous réserve, dont chacune est poésie?

Pour l’heure nous essayons encore des jeux. Jeux de sexe, jeux de main,

jeux de vilain.

Mais n’a-t-il point tort celui qui, luttant et jouant contre soi-même,

risque, après le combat, en vérité par trop singulier, de ne trouver

plus que la place de soi-même et non soi-même.

_Je sens deux hommes en moi_, écrivait Jean Racine à la fin de ses

jours. Cette phrase est devenue le vers d’un cantique, et ce cantique le

chantent les enfants des églises. Mais quelle multiplication depuis le

catéchisme de mes dix ans! Ce n’est pas deux ni trois, mais une

multitude que je sens en moi. Duquel s’agit-il de triompher? Il y a trop

d’ennemis pour que je sois victorieux d’aucun.

A nouveau tout de même j’annonce: _Pamphlet contre moi-même_...

J’agite ce titre en panache, en drapeau. Suis-je suivi?

J’ajoute... _et contre quelques autres_. Or n’est-ce point encore une

lâcheté qui m’engage à parler de quelques autres. Ces quelques autres,

les plus sympathiques de mes amis et de mes ennemis, si je leur prête

attention c’est que je les fais symboles de ces diverses étincelles dont

je souhaite qu’un jour l’éclat commun donne l’illusion d’une grande

flamme.

J’espère une grande flamme? Moi-même.

Le tout serait de savoir si l’on a raison de prétendre que le bruit de

la mer est fait de celui de toutes les gouttes d’eau.

Pour l’heure il s’agirait de battre la mer, de battre moi-même et ceux

qui me ressemblent. Et pourtant nous sommes des animaux dignes de pitié,

encore que brillants, habiles aux coquetteries, grimaces, mauvais tours

envers soi et les autres, jeux d’esprit et, comme j’ai déjà eu l’honneur

de vous le dire, jeux de sexe et même jeux de cœur lorsque la saison s’y

prête.

Animaux qui voudraient bien être sauvages, mais doivent se résigner aux

consolations de quelques doubles somnambules et nocturnes puisque, le

jour, dans leur état dit normal, ne les surprennent plus jamais la

résurrection de quelque désir ou une peur assez profondément ressentie

pour durer et ne sembler point, après quelques minutes, mosaïque de

simulacres.

N’ont rien révélé ni le sang répandu, ni les matins froids, ni les

après-midi au goût de cendre, ni les nuits sans sommeil, ni le désordre

aujourd’hui roi par le monde.

Animal, je suis, hélas! un animal raisonnable.

Mes congénères ont tout combiné pour mon agrément et ma commodité.

Toutes les terres de ce globe ont été découvertes. Il m’est trop facile

d’excuser mes volontés meilleures, jamais réalisées, en disant, par

exemple, que telle est l’organisation du monde que j’aurais pu aller

très loin sans partir jamais.

Heureux Anacharsis qui visita la Grèce.

Cette peur de gâcher tout, en réalisant quoi que ce soit, nous condamne

à des attitudes. On m’accuse et je m’accuse d’attitude. Mais je vous le

demande, ce que vous appelez attitude, cette manie de faire des gestes

et des déclarations--gestes et déclarations dont tous ceux qui ne

feraient pas les mêmes se soucient au reste, suivant la formule, autant

qu’un poisson d’une pomme--je vous le demande, ces attitudes par quoi

nous essayons de nous laisser prendre à ce dont chacune d’elles est

symbole, n’y ayant point été spontanément portés, ces attitudes, ne

comprenez-vous pas qu’elles nous rendent dignes d’une pitié dont, au

reste, nous ne voudrions pas un seul instant. Ce que le passant baptise

_pose_ est souvent, chez celui en qui le spectateur la constate, plus

naturelle qu’une brutalité.

* * * * *

Certes la vie nous eût été plus douce si les questions du choix ne

s’étaient posées. Mais ce choix n’ayant pas été initial, ni le sacrifice

de certaine partie de nous-même à certaine autre résolu inconsciemment,

comme il se doit faire pour que l’équilibre existe et continue au moins

un temps d’exister, doués de trop de désirs pour accepter d’être

sainement asservis à quelqu’un d’eux, nous connaissons mille regrets,

avant d’avoir consenti pleinement à une seule possession. Et même,

lorsque nous voulons nous distraire, nous savons trop le peu que valent

nos essais. L’ennui dont longtemps fut rapetissé le sens a repris sa

haute taille et, nous hantant, à nouveau il nous dépasse. Nul des

divertissements qu’on nous propose ou que nous nous proposons ne saurait

en avoir raison.

Alors quelle excuse inventer pour chaque virevolte? Je me suis dit qu’il

me fallait aller quérir aux sources mêmes les documents pour acquérir le

droit de mépriser. Mais le mépris s’est-il jamais soucié des raisons

bonnes ou mauvaises, et n’est-ce point hypocrisie que chercher quelque

explication à ces sacrifices, sans doute inutiles, consentis à ce que

nous méprisons le plus. Cependant, Pascal lui-même, s’il eût vécu en ce

siècle, Pascal, au lieu de rouler en carrosse et de connaître le loisir,

s’il eût à subir tant d’odieuses contraintes mécaniques, contempler les

nouvelles combinaisons de corps, de produits chimiques et

pharmaceutiques, de plantes, prétextes à ce qu’on nomme vices, et dont

l’époque doit à son ennui d’essayer sans cesse quelque nouvel

arrangement (les ressources de l’imagination, en cette matière, ne sont

d’ailleurs pas, comme chacun sait, illimitées), Pascal lui-même--que je

prends ici comme simple exemple de la plus parfaite intelligence et de

son merveilleux complément, l’inquiétude--Pascal lui-même contraint à de

perpétuelles surenchères, n’eût-il point, avant la fameuse nuit (Joie,

pleurs de joie... etc...), cherché tout comme les petits camarades

quelque courant d’air humain, si rare par ces temps de calorifère, de

maquillage, d’ersatz.

L’univers, ou ce qui nous est donné d’en voir, semble, à dire le vrai,

promettre depuis quelques années un trop beau spectacle pour que nous

ayons le courage de nous retirer. Cette curiosité donnée comme raison

d’une perpétuelle attente ne fut-elle pas d’ailleurs de tout temps aussi

plausible, et n’y a-t-il pas eu au long des siècles des hommes qui se

disaient, comme moi aujourd’hui, que s’ils n’étaient pas résignés à de

simples bonheurs et cependant acceptaient de continuer à vivre, c’est

qu’ils espéraient le miracle d’une harmonie prochaine? Aussi parfois

suis-je bien forcé de croire que seules ma déception passée, ma lâcheté

présente et l’impuissance à renoncer où je demeure malgré tout me

poussent à forger encore des rêves. Mon intelligence pourtant est grande

et claire. C’est en elle que j’habite, c’est d’elle que je vois. Mais

les vitres tristes qui la défendent contre le froid et le chaud, la

pluie et le soleil, condamnent à l’anémie mon corps et mon cœur. C’est,

perpétuel, derrière l’intelligence et ses frontières, un exil. Nous

voulons vivre. Nous n’avons pas la sensation, nous n’avons pas la

certitude de vivre.

On empoisonna mes quinze ans avec certain petit: _Je pense donc je

suis_. Je sais que je pense. Mais suis-je? Mon intelligence est grande

pourtant, claire. C’est en elle que j’habite, c’est d’elle que je vois.

Là est ma faute.

* * * * *

Si j’écoutais la voix souterraine qui toujours a raison de mes raisons,

à l’instant, je m’agenouillerais.

Mon corps et moi · 第 26 / 31 题