Déchirer la photographie de la créature la plus chère, effeuiller une
rose, le dernier présent de ceux qui parfois réussirent à me faire aimer
certaines minutes, et penser à la mort dans la plus anonyme des chambres
d’hôtel, n’est-ce point là trop d’orgueil?
J’ai rêvé d’un absolu par le vide et voici que peut-être il me va
falloir coucher avec des fantômes.
O les braves égoïstes, qui usent du pluriel de politesse pour déclarer,
comme s’ils étaient des papes: _Nous nous suffisons à nous-mêmes._ Si je
sais que les autres ne me peuvent suffire--parce que peut-être je ne
leur suffirais pas--puis-je dire, sans feintise, que moi, je vais
maintenant me suffire à moi-même?
Quand je suis seul j’oublie l’existence des autres, mais ce n’est que
pour mieux douter de la mienne.
Sans être, sans objets, à qui vouer les mouvements de mon corps ou de
mon âme, que me reste-t-il?
Faisons nos comptes, que me reste-t-il: cette nuit, hormis la montagne
qui le jour, à mon arrivée, commençait verte, devenait grise, finissait
blanche. Je retourne à la fenêtre. La lune s’est levée, la lune éclaire
la route, le torrent parallèle à la route, la chaîne parallèle au
torrent. La lune éclaire le paysage et, puisque, bonnes ou mauvaises, ma
faiblesse s’acharne à réclamer des raisons, les fameuses raisons de
vivre, je répète, comme s’il s’agissait, en vérité, de quelque talisman
de bonheur: _La lune éclaire le paysage._
Alors, qu’importent le bois blanc de l’armoire, la commode et ses quatre
tiroirs qui n’ont pas su garder l’aveu léger des parfums, la chambre
sans visage, le papier qui la décore, et ses roses roses sur fond pâle.
Il y a le paysage.
* * * * *
Le paysage? Ce n’est qu’un mot, hélas! un souvenir d’amphithéâtre sous
les combles d’une Sorbonne craquante de la canicule et d’examens, ballon
de torpeur chaude soudain crevé par la vrille d’une voix
universitaire... «_et troisième sujet: commentez le mot d’Amiel: un
paysage est un état d’âme._»
Bien entendu, c’est le troisième sujet que choisissent tous les
candidats, et telle est la précipitation de certains qu’ils retournent
ce fameux axiome aussi simplement que s’il s’agissait du premier bonnet
de coton venu et, au lieu de dire comment un paysage peut bien être un
état d’âme, prouvent qu’un état d’âme est un paysage. Et là-dessus un
souvenir de Verlaine et de ses piètres violons, et nos étourdis de citer
le sonnet: _Votre âme est un paysage choisi._
Mésaventure, Amiel, qui vous prouve que les plus subtiles maximes sont
réversibles. Pour vous, d’ailleurs, hormis cet incident, vous n’avez
guère à vous plaindre. Beaucoup qui entassèrent traits de génie,
réflexions quintessenciées et paradoxes ne gagnèrent rien de cette
gloire, qu’une seule phrase, une seule petite phrase simple comme
bonjour, vous conquiert toute.
Une seule phrase? Si vous viviez encore, il faudrait me confier le soin
de votre publicité. Vous verriez comme je m’y prendrais.
Sur les murs, à la dernière page des journaux, en capitales, des
impudents osent se vanter: _La timidité vaincue en cinq leçons. Cent
mots à la minute._ Je voudrais bien chronométrer les cinq heures qui
donneront de l’audace aux honteux et je défie votre meilleur élève,
École Pigier, de sténographier en soixante secondes les cent mots qu’il
me plaira de mettre en file, onduleux, rares et terribles.
Mais parlez-moi d’Amiel et de sa fameuse phrase. J’annonce:
_L’immortalité en vingt syllabes_ et sans même signaler l’existence du
_Journal_, n’ai qu’à répéter: _Un paysage est un état d’âme_ pour que
personne n’ose me contredire. Exemple unique dans l’histoire des
lettres. Seul, l’auteur de certain sonnet pourrait prétendre--mais de
loin--à la même sorte de gloire. Or cette affirmation d’Amiel, des
candidats nous la mettent cul par-dessus tête et c’est un saut
périlleux, non moins périlleux et surtout non moins surprenant que celui
qu’exécuterait par exemple un nouveau Président de la République, en
signe de joyeux avènement, devant l’Assemblée dont il est l’élu, ou un
généralissime en présence de toutes ses troupes réunies.
Paysage état d’âme. La Sorbonne, le jour de mon baccalauréat, Verlaine
et ses musiques falotes que je rougis maintenant d’avoir un peu aimées.
Souvenirs de mon adolescence et même souvenirs scolaires. Pourquoi cette
récapitulation, ce soir, devant une montagne dont j’espérais si fort
qu’elle serait aimant? Mes pensées voltigent. Rien ne les lie. Nul point
précis ne les attire. Papillons frivoles que n’excuse point l’éclat des
ailes, pensées couleur de mes yeux qui ont sommeil et ne se fermeront
point pour le repos simple, mais ce soir, impossible.
Lyrisme et litanies de mon insuffisance. Seuls me sollicitent les
souvenirs qui condamnent au doute. Devant toutes les poupées cassées, la
mémoire sait trop bien feindre l’attendrissement. Elle sourit, joue à la
petite fille, parle d’une enfance que trop tôt endigua la pitié. Mais
voici que le sourire se crispe. La petite fille se ride, fait une mine,
prend des airs vieillots. Courbes soudain redressées, les lèvres
s’amincissent, les narines se dilatent, les yeux se voilent. L’homme ne
sait plus ce qu’il prend et ne peut plus prendre ce qu’il croyait
savoir. Les paupières sont fanées et les narines qui ont la transparence
triste du parchemin ne battront plus. Collée aux mâchoires, la peau des
joues laisse voir l’ombre des dents. J’ai assez bon caractère pour me
résigner à n’être plus que le chef d’orchestre de mes cauchemars. Tous
les instruments du doute, instruments de torture et de subtilité
musicale, sont bien d’accord. Torture, subtilité musicale? Ce soir, je
souffre de ne pouvoir embrasser la chair rouge de quelque bonne
certitude. Ce soir j’avais un tel besoin d’être sûr. Fini le jeu des
suppositions. Pour spéculer sur l’incertain il faut une salle éclairée,
chauffée, peuplée. Vive l’hypothèse, son arrière goût précaire et
d’amertume lorsqu’on est deux, lorsqu’on est trois, lorsque chacun croit
à la vie de l’autre, des autres, et, que se peuvent faire des échanges,
se créer des courants qui réchauffent les cœurs et s’épanouissent en
pétales assez larges pour cacher l’inquiétude et la maigreur des
poitrines.
Mais celui qui est seul?
Zébré de désespoir, il ferme les yeux et ce n’est pas même l’obscurité
définitive. Mille points brillent et les paupières à l’intérieur offrent
le mensonge des pierreries, un monstrueux mensonge et plus
incompréhensible que celui dont éclaire, couleur d’opale, la gélatine
des méduses.
Minerai trop pailleté, la nuit ne connaîtra point le repos. Dès le
premier rêve la tête se détache, saute au beau milieu de la chambre et,
boule, roule, bondit et rebondit, de l’un à l’autre des quatre murs qui
se l’envoient avec de grands éclats de rire. Le lit a pris la hauteur
d’une montagne. Un paysage composé de tout ce dont est fait
l’ameublement usuel à la place des pics, vallées, forêts, présente des
guéridons, chaises, draps, tapis. Interminables glaciers des serviettes
éponges, plateau de la table d’où ne saurait descendre qui s’y aventure
et, dominée par le massif des chaises, en vallée, cette descente de lit
que le soleil n’embellira jamais.
Voyages et surprises. En dépit de l’épouvante nocturne, la tête sans
corps ne connaît aucune joie de reprendre à l’aube sa place sur des
épaules, de couronner une double courbature.
Seule l’ecchymose des songes fleurira la tristesse des paupières et les
yeux voudraient que jamais ne se soulevât le voile dont la douceur
protège du spectacle qui recommence et du désordre sans possibilité,
parmi quoi, tout un jour et bien d’autres encore, il va falloir chercher
des raisons de continuer à vivre.
Ce soir, comme tous les soirs, j’ai moins peur de la nuit que du réveil.
Le petit jour met trop d’obstination à ramener les incertitudes,
toujours les mêmes. Au moment de dormir, je m’acharne à trouver quelque
sécurité qui m’aide à reprendre avec plus de courage la suite de mes
jours. Comme on a besoin de manger et de boire, oui, j’ai besoin d’être
sûr. Sûr de n’importe quoi. Sûr, par exemple, que la patronne de l’hôtel
dont le corps semble lourd sous la blouse, est enceinte et qu’elle
accouchera d’un garçon, que ce garçon deviendra militaire, mourra
général. Être sûr du plus infime, du plus stupide, mais être sûr.
Or, à sentir que mon incertitude a fait tout le mal et combien,
momentanément, elle me serait moins pénible, si d’autres l’entouraient,
miroirs déformants et dans lesquels, à la fin, elle ne se reconnaîtrait
plus, pourrais-je n’excuser point ce désir qui pousse les hommes à se
perdre dans la foule?
Grâce à certains points de comparaison, l’individu néglige tout ce qui
le fait différent des autres. Il arrive à ne saisir que des similitudes,
et croit qu’il ne va plus souffrir, parce qu’il ne sent plus rien de
précis dans sa douleur. Mais cet individu qui croit à l’unité des masses
dans lesquelles il s’obstine à vouloir se perdre n’est même pas
l’indivisible. Il parle de larges synthèses humaines et son être n’est
pas une synthèse achevée. Ainsi la solitude ne m’offre point cette
sensation d’unité dont j’attendais le réconfort pour mon orgueil en
quête. Et tout de même, qui de nous, souvent, n’a pas feint de se croire
défini pour mieux éviter la peur des rêves, des désirs qui prolongent.
On m’a jadis conté l’histoire d’un certain Bucéphale que son ombre
effrayait. Certes, le cheval d’Alexandre permettrait de bien faciles
symboles. Or j’ai beau ne pas vouloir me servir d’une image aussi
complaisante, je ne puis oublier le jour où me fut dénoncé, voisin de
l’être que je m’étais cru, visible et précis, son jumeau, mon jumeau de
velours noir insaisissable et fuyant. Une projection qui me rejoignait
par le mystère fragile de je ne sais quelle charnière me continuait en
caricature de cauchemar. Comment ne me serais-je point cabré, comment
n’aurais-je point essayé quelques pas de fuite?
Aujourd’hui, le monstre habite ma chair même, ne cesse de se démener, me
tente, me persécute, me désespère. Plus fort que les raisons de ma
raison et jamais ne daignant s’expliquer, il a le triomphe hautain. Par
vengeance, il me faut le rendre responsable de mes malheurs et de mon
indignité. Si la paix était en moi, ce soir, je penserais qu’elle
couronne avec justice une journée consciemment employée toute à sa
recherche. Mais, puisqu’il faut accuser, je désigne celui qui affirme
sans savoir.
Si j’ai pris la fuite, si j’ai quitté mes amis, mes ennemis, ceux à qui
je devais de croire que n’était pas tout à fait vide le théâtre où
chaque journée s’essayait à de nouvelles tragi-comédies, est seul
coupable ce moi-même invisible qui me contraignit à parfaire des
ébauches de velléités, sans jamais donner des prétextes valables. Comme
serait plus réconfortant l’exhibitionnisme d’une sagesse aux apparences
d’ordre. Et puis, un doute demeure. Je ne reconnais plus le corps de son
ombre, et, me demande: est-ce l’homme que je me veux, me crois, me sens
ou bien son double vide de conscience, mais apte à mimer tous les
désirs, à exagérer leur douloureuse tentation?
J’envie les géologues, hommes au cœur simple et qui ne doutent de rien,
car du globe dont ils s’occupent ils ont réussi à faire une petite boule
apprivoisée et démontable. Ils coupent la terre en deux et après cette
petite opération nous offrent un moka idéal et saugrenu d’ères
successives. Et le tour est joué. Le tour d’ailleurs a semblé si simple
que nos psychologues durant des siècles s’y sont essayés. Peine perdue.
Les éléments demeurent en fusion. La tranche de vie est un lambeau de
brouillard tristement sanglant. Et toujours cette obsession: il nous
faut compter avec nos rêves.
Oui, nos rêves.
Cette petite fumée, après quoi s’acharne toujours notre course aux
sécurités, soudain s’évapore et c’est à recommencer. Et nous cherchons
un feu nouveau. Je pense à cette jarre qui dans un décor de ballet, tout
près d’une maison, dont un de mes amis disait qu’elle devait abriter un
sphinx, reste sur une scène vide, après le départ--enfin--des danseurs
importuns. Allons-y de notre petit symbole. Les danseurs importuns, ce
sont les divertissements quotidiens et qui ne gardent même point cette
séduction pittoresque dont la qualité certes n’est pas grande, mais dont
nous espérions qu’elle pourrait aider encore à quelque illusoire
passe-temps. Mais le temps ne passe ni ne coule. Les danseurs sont
partis et ont bien fait de partir. La jarre est seule sur la scène. Une
fumée sort de la jarre. Me direz-vous qu’un bossu y est caché qui fume
benoîtement sa pipe? Qu’on appelle le bossu instinct sexuel ou de
conservation, la fumée, les rêves n’en montent pas moins de la jarre, de
notre sommeil. Et ces rêves, cette fumée ne sont point la somme d’une
jarre, d’un bossu, d’une pipe, non plus que d’un sommeil, d’un corps,
d’un instinct.
Nous n’avons pas la stupide consolation de nous séparer en tranches, en
quartiers. Réel et impondérable, un nuage s’élève de mes heures libres.
Mais au réveil il me faut avouer que je me rappelle moins les images que
cet état qui en naquit. Recommençant une vie contrôlée, j’essaie avec
les moyens de ma petite expérience aux yeux ouverts de suivre en sens
inverse ce que nos pédants baptisent processus, et parti d’un état vague
mais péremptoire cherche des précisions qui ne parviendront du reste
point à me sembler indéniables.
Au fur et à mesure que le jour m’éloigne du rêve nocturne, l’état qui en
fut le résultat s’évaporant, je suis, pour le recréer, contraint de
courir après un plus grand nombre d’images, de mots. Ainsi naît certain
mensonge déjà signalé. Le mensonge de l’art. On prend un corps, un sexe.
On prend une toile, des pinceaux. On prend du papier, une plume. Hélas
il n’y a plus ni fumée, ni rêves. Un enfant interrogé au matin
expliquera sa joie ou sa terreur nocturnes par un seul fait. A midi les
accessoires du songe auront été doublés, deux heures après triplés et
ainsi de suite.
Donc nous cherchons les sensations _nettes et insuffisantes_ capables de
recréer un état _vague et suffisant_. Je rêve d’un goût de chair humaine
(non caressée ni mordue, mais mangée). Je me réveille avec une surprise
dans la bouche. Comment y vint-elle? Je crois que j’ai vu des guirlandes
de peau décortiquée. Ces guirlandes ornaient ma chambre alourdies de
fruits humains semblables à ces lampions du 14 Juillet. Je suppose que
j’ai dû cueillir un de ces fruits, le manger. Mais cette hypothèse et
les images dont j’ai tentation de l’embellir ne suffisent point. Je suis
sûr d’un goût de chair dans ma bouche. La langue est une île inconnue
dans la géographie des rêves, et pourtant, quand j’ai cessé de dormir,
ma langue, oui, ma langue pensait qu’il est assez facile de devenir
anthropophage.
Voilà un rêve qui n’est guère pittoresque. Pourtant je le donne pour un
de mes plus étranges. Il m’a hanté toute une nuit et tout un jour. A la
recherche de cette secousse qui me fit l’égal confus de Dieu, j’essaie
de bâtir une tour qui n’arrivera jamais à me mener si haut que cette
fumée au goût de chair humaine.
Notre sommeil coupé en deux, nous nous apercevons que l’esprit libéré ne
s’enchaîne point toujours à ces soi-disant merveilles qu’il plaît à nos
minutes lucides d’amonceler. Bien plus que des dragons ou les éruptions
des volcans de porcelaine, m’épouvante ce nettoyage par le vide qui me
vaut par exemple de rêver que je ne rêve point. De même une combinaison
des plus stricts et plus lucides raisonnements.
Éveillé en sursaut, je me surprends occupé à quelque travail
inexorablement logique. Je suis peut-être fou, puisque j’ai eu un rêve
qui ne l’était pas. Le bonheur serait de n’avoir point à me reprocher ce
goût des subtilités.
Un homme fort ne se pose que deux ou trois questions; répond oui ou non;
s’endort ou agit. Mais, toujours fait comme s’il n’y avait rien dans
l’univers qui ne fût très évident.
Comment ne pas lui donner raison? Il est fort, il est heureux. Mais
est-il heureux et fort parce qu’il _fait comme si_, ou au contraire
_fait-il comme si_ parce qu’il est heureux et fort? Cause ou effet? Les
aller et retour s’enchevêtrent. A tel point que même dans ce cas--le
plus simple--déjà je ne m’y reconnais plus.