Seule la mort, en pétrifiant les plus chers visages, permet de croire
définitive leur expression et définitif aussi le sentiment qui en naît
au plus secret de nous. Quant à ces affirmations que le mouvement sans
cesse renouvelle, chacune est de quelque vérité, mais que le temps
limite et qu’on ne saurait confondre avec la vérité.
Ainsi la minute actuelle fait un mensonge d’une franchise antérieure.
Mais cesse la vie, et toutes les ficelles se cassent. Les pantins
renoncent aux subterfuges de l’agitation, à l’épilepsie simulatrice. Les
édifices conventionnels s’effondrent sous leurs étais de mensonge et
alors, même si nous pleurons la catastrophe et croyons que le malheur va
reculer encore certaines bornes, à contempler la débâcle où se trouve
englouti ce à quoi nous devions le plus grand, parce que le plus sûr,
bonheur, nous ne tardons guère à penser que mieux vaut tout de même
qu’il en soit ainsi, car celui en qui nous avons mis notre complaisance,
dès la mort, se divinise, tandis qu’il s’amoindrit et mérite même la
haine si le feu illusoire d’amour ou d’amitié s’éteint, sous la seule
action de la force dite des choses et qui ne manque jamais de triompher
de la force des êtres.
Incapables de vivre sans l’arrière-goût du doute, lorsque nous est ravie
la créature qui pour nous fut le plus près d’incarner la perfection,
nous sommes heureux qu’elle n’ait eu ni le temps ni l’occasion de sortir
du cercle idéal où l’exigence de notre amour prétendait circonscrire son
humanité diffuse; c’est pourquoi devant son cercueil nous cédons moins
au regret qu’à l’exaltation déchirante, mais exaltation tout de même, de
penser qu’une revanche nous fut donnée, et que si elle ne se poursuit
point, c’est que la condition humaine seule empêche qu’elle
s’accomplisse en durée, mais non la faiblesse de celui à qui nous le
dûmes.
Et puis, la magnificence d’un corps débarrassé de la vie et que nos
mains colorées, chaudes mais faibles, n’osent toucher est déjà,
semble-t-il, d’un monde où commence le vrai et son règne insensible,
puisque le sensible auquel nous devons de nous renouveler, c’est-à-dire
de nous nier et nous renier sans cesse, ne saurait tolérer rien de
définitif.
Nos amours, nos haines, nos essais les plus passionnés?
Des reflets sur l’eau et nous avons appris, pour notre malheur, notre
honte, que l’eau est sans couleur, sans saveur, sans odeur.
Condamnés à ne pas savoir si nous serons quelque jour délimités,
caméléons de formes et de couleurs, lorsque certains reflets sur l’eau
séduisent, parce qu’en dépit du désir que nous en avons, nous ne
parvenons pas à les fixer et parce que, malgré tout, nous avons décidé
de les croire réels, pour justifier l’abus de pouvoir, nous essayons de
fabriquer une vérité de l’insaisissable.
Le mouvement continue à déformer objets et êtres autour de nous et les
déforme si bien que nous ne les reconnaissons pas. Néanmoins nous
parlons de vérité. De vérité relative. Et ce sont des bouquets combinés.
Nous assemblons, pauvres fleurs, les suppositions qui nous ont paru
propres à distraire, un temps, les moins frivoles. Le tout se fane vite.
L’ère des divertissements ne peut durer.
Rien ne prévaut contre cette angoisse dont est pétrie notre chair même
et qui, nous desséchant d’une soif de vérité, doucement nous pousse au
pays des miroirs absolus: la mort.
Aucun effort ne s’opposera jamais à l’élan mystérieux qui n’est pas
l’élan vital, mais son merveilleux contraire, l’élan mortel.
Si j’essaie de temporiser, en me dédiant aux vérités relatives et à
leurs piètres prétextes, les phénomènes extérieurs, très vite il me faut
reconnaître que fuyant l’idée de la mort je n’ai pas accepté non plus
celle de la vie, et que tous mes actes furent de petits suicides
momentanés qui me diminuèrent sans m’éloigner de la douleur. Je n’ai pas
voulu me sentir vivre. J’ai descendu l’escalier qui menait au bar
souterrain et lumineux. J’ai bu, j’ai dansé. Ma chair devenait
insensible. J’ai baisé toutes les bouches pour être bien sûr que je
n’avais plus ni désir ni dégoût. Entre deux boissons j’ai combiné des
affaires, des articles pour le lendemain. J’ai ébauché une aventure. Et
j’ai entassé les projets sur les projets. J’ai pincé ma peau devenue
indifférente. Je me suis mordu la main, et je n’ai pas reconnu le goût
humain. Et voici que l’aube me surprend étranger aux choses et aux
créatures. Ai-je donc péché que je me voie, et souffre d’un tel dégoût à
me voir: «C’est un péché que de se trop connaître, un péché contre soi»,
me dit le compagnon qui pleure mais dort bien. Et je rentre seul par des
rues couleur de remords. Mes larmes ne coulent pas, mais je ne puis
reposer. Ce mal de tête et cette lucidité ce sont tourments d’enfer. Oui
c’est péché contre soi-même que d’avoir voulu voir en soi, que d’avoir
vu en soi. Péché contre soi-même parce qu’on ne va pas jusqu’au bout de
sa franchise. Mais ne suis-je point déjà mort que, soudain, un chant
sans parole, une lumière sans rayon éclatent? ma faiblesse
supportera-t-elle leur aveuglante beauté? O mon apothéose. La chaleur de
mon front est celle du soleil. Tous les océans du monde ont empli de
leur victoire mes oreilles. Une seconde, du fond de la douleur, je suis
remonté, jusqu’à la joie.
Dites aux hommes que je suis heureux. Dites aux hommes qu’une minute au
moins je me suis échappé de leur globe d’attente. Je n’ai plus composé
avec l’angoisse, et c’est pourquoi mon silence fut tissé d’allégresse,
mais déjà ma tête redevenue de plomb cherche la douceur terrestre d’un
oreiller.
Vais-je retomber dans un monde de petits objets, de petits individus?
La douloureuse surprise des songes qui m’interdit tout espoir de repos
rend inconcevable le néant.
Et si la mort n’était qu’un mot?
Ma cravate ne demanderait pourtant qu’à faire de moi un pendu. J’aime la
légende de la mandragore. J’aime aussi en vérité l’odeur de la semence
humaine. Homme mort, ferai-je pousser une plante entre les lattes de ce
parquet?--Mais non, cabotin. Tu vas encore temporiser. Tu es passé par
le point magnifique. Et déjà tu cherches à gagner du temps, à perdre ta
vie.
Il faut parler de fuite ou de ruse.
Je suis devant mon papier, docile aux arabesques de ma plume. D’ici
quelques minutes, j’aurai perdu jusqu’au souvenir d’une peur à la
consolante pureté? Je ne serai même plus en danger.
En effet tout ce qui de nous est susceptible de se traduire par des
gestes ou des phrases n’est plus à craindre. A espérer non plus
d’ailleurs.
Voici l’heure de dormir et de se régénérer par quelque bon cauchemar.
Or, au réveil, juste après la minute nécessaire pour reconnaître mon
corps, mon lit, ma chambre, j’aurais honte de n’avoir pu supporter la
compagnie des problèmes sans symbole de la voix, de l’écriture ou des
êtres. Ainsi la sécurité fabriquée marque non un progrès mais une
décadence dont au reste aucun critérium raisonnable ne permet de juger;
seule contraint à penser ainsi cette sensation d’âme à quoi nous devons,
bien plus qu’à notre intelligence victorieuse, le bonheur sinon
d’éprouver du moins de toucher la vérité. Or si la satisfaction de
l’intelligence ne peut rien pour notre paix, combien moins utile encore
sera l’aide des réussites humaines. C’est parce qu’elle me vaut, cette
sensation de vérité, une joie telle que je n’en saurais rendre compte
avec des mots humains, que je la crois d’un autre monde et que, sous
l’action de son miracle, je me figure être déjà passé par les portes de
la mort.
Avivée des seuls reflets de mes minutes, l’eau glisse entre mes doigts,
plus furtive encore que le sable du sablier dont il est convenu qu’il
donne l’image de la vie. Ce que je veux ce n’est ni du sable ni de l’eau
mais une vérité indéniable comme un œuf. La vérité.
La vérité. Dès qu’un homme, dans une assemblée, parle de Dieu ou ce qui
revient au même de la Vérité, avec un V majuscule et absolu, ses voisins
de rire. Mais, interrogez chacun de ses voisins et ils vous avoueront
leur effroi devant de tels mots. C’est que les uns ont renoncé (sans
parvenir à n’y plus penser) aux problèmes essentiels; c’est que les
autres ont essayé d’un arrangement provisoire (mettons humain) qui ne
saurait les satisfaire. Je pense à cette phrase qu’un homme anxieux
écrivit, réponse à des remarques désespérées: _Il y a beaucoup de
grandeur dans un peu de vérité._
Beaucoup de grandeur dans un peu de vérité?
Pourquoi? Si j’ai rêvé d’une solitude telle que je ne serais pas tenté,
le soir venu, de chercher le contact illusoire d’une chaleur humaine
c’est bien que ce _un peu de vérité_, au cours de toutes mes tentatives
quotidiennes, ne m’a jamais contenté. C’est lui au contraire qui a
permis au mensonge (le mien et celui des autres) de tenir debout, car si
la vérité n’est susceptible d’aucun alliage et, par conséquent, apparaît
étrangère à un monde où tout est fusion, le mensonge ne saurait être
conçu à l’état pur, je veux dire sans ce _un peu de vérité_ dont se
contente notre aimable faiblesse. Ainsi, je ne vois point la possibilité
d’un mensonge absolu non plus que d’une vérité relative.
Au reste, il faut reconnaître que, dès que la vérité dépasse ce _un
peu_, nous sommes éblouis et faussons à nouveau l’éclairage, tout comme
les jours de trop grand soleil, portons des verres fumés. Mais, dans la
demi-obscurité où nous nous condamnons à vivre et nous nous croyons
forcés de vivre, nous ne désirons que cet accident lumineux, qui déchire
de haut en bas notre ennui et, par la douleur, réussit à nous donner
sensation d’être.
Nos recherches sexuelles peuvent d’ailleurs elles-mêmes s’expliquer fort
vraisemblablement par l’axiome: _La volupté est fonction de la douleur_.
Mais, parce que nos corps et nos âmes ne sauraient doser ces jouissances
qui, leur donnant l’oubli des états antérieurs, leur permettent quelques
secondes d’une vie enfin dédaigneuse de la mémoire, parce que nous
manquons de poids et de mesure, contraints à de perpétuelles
surenchères, nous sommes amenés, suivant le degré de notre tempérament,
au désir du sommeil ou de la mort et, à force d’ardeur, souhaitons la
minute qui nous libérera d’une existence que nous ne savons ordonner.
Toute la vie, ainsi, rôderons-nous autour du suicide dont les
législateurs ont fait un péché, pour que ne soit pas désertée la terre.
D’un suicide auquel il me fut donné d’assister, et dont l’auteur-acteur
était l’être, alors, le plus cher et le plus secourable à mon cœur, de
ce suicide, qui--pour ma formation et ma déformation--fit plus que tout
essai postérieur d’amour ou de haine, dès la fin de mon enfance j’ai
senti que l’homme qui facilite sa mort est l’instrument d’une force
majuscule (appelez-la Dieu ou Nature) qui, nous ayant mis au sein des
médiocrités terrestres, emporte dans sa trajectoire, plus loin que ce
globe d’attente, les seuls courageux.
On se suicide, dit-on, par amour, par peur, par vérole. Ce n’est pas
vrai. Tout le monde aime ou croit aimer, tout le monde a peur, tout le
monde est plus ou moins syphilitique.
Mais en fait pourquoi ne verrais-je pas dans le suicide un moyen de
sélection?
Se suicident ceux-là seuls qui n’ont point la quasi universelle lâcheté
de lutter contre cette sensation d’âme déjà nommée, si intense qu’il
nous faut bien jusqu’à nouvel ordre la prendre pour une sensation de
vérité.
N’est vraisemblablement juste ni définitif aucun amour, aucune haine.
Mais l’estime où, bien malgré moi et en dépit d’une despotique éducation
morale et religieuse, je suis forcé de tenir quiconque n’a pas eu peur
et n’a point borné son élan, l’élan mortel, chaque jour m’amène à envier
davantage ceux dont l’angoisse fut si forte qu’ils ne purent continuer
d’accepter les divertissements épisodiques.
Les réussites humaines sont monnaie de singe, graisse de chevaux de
bois. Si le bonheur terrestre permet de prendre patience, c’est
négativement, à la manière d’un soporifique. La vie que j’accepte est le
plus terrible argument contre moi-même. La mort qui plusieurs fois m’a
tenté dépassait en beauté cette peur de mourir, d’essence argotique et
que je pourrais aussi bien appeler timide habitude.
J’ai voulu ouvrir la porte et n’ai pas osé. J’ai eu tort, je le sens, je
le crois, je veux le sentir, le croire, car ne trouvant point de
solution dans la vie, en dépit de mon acharnement à chercher, aurais-je
la force de tenter encore quelques essais si je n’entrevoyais dans le
geste définitif, ultime, la solution?
Au reste, la hantise du suicide, sans doute, me demeurera la meilleure
et la pire garantie contre le suicide.