Promeneurs sollicités, promeneurs qui ne me répondiez pas ou
choisissiez, pour répondre, ce mot, ce clin d’œil dont précisément je
n’eusse pas voulu, vous ne m’offriez point ma certitude. Il est vrai que
dans mon orgueil solitaire je n’avais eu cure de la vôtre.
Chacun pour soi, fallait-il se répéter encore, chacun pour soi, et
c’était cette sorte d’onanisme dont nous avions cru qu’il était le signe
un peu honteux de l’enfance mais qui continuait, quoique la première
jeunesse déjà fût passée, à ne chercher que prétextes dans d’autres
corps, d’autres pensées. D’où certaines farces dérisoires et macabres à
la fois. J’étais bien contraint d’accuser un peu les autres corps, les
autres pensées, mais parce que je jouais à cache-cache avec moi-même en
toute occasion, comment aurais-je eu l’audace d’exiger de mes
partenaires qu’ils renonçassent aux masques, aux fards.
Alors je continuais mes essais, un peu moins sûr, il est vrai, chaque
jour, car, à vouloir préciser, j’avais dû finir par comprendre que
jamais je ne parviendrais à quelque point comparable dans l’espace au
présent dans le temps. L’un de mes pieds s’appelle passé, l’autre futur.
Il y a toujours un escalier à monter.
Je frappe à la porte qu’il faut et me voilà bien sage sur un pouf de
peluche rouge. Une voix grêle et sans timbre essaie de me tenter.
--L’amour, tu vois, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour passer le
temps.
Accroupie dans un coin de sa loge, cette petite femme qui sert de
danseuse à l’homme le mieux fait du monde additionne des vérités
premières et s’applique à préciser d’un bâton de rouge les contours de
son nombril.
Elle répète: Oui, l’amour, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour
passer le temps.
--Si tu veux, chérie.
--Alors ne bâille plus.
--Je m’ennuie.
--Donc tu ne m’aimes pas.
--Mais si, chérie.
--C’est bien vrai?
Je cherche--quelle conscience--les raisons qui pourraient bien valoir à
cette bonne femme d’être aimée ou, tout au moins, à leur défaut, celles
qu’il suffirait d’énoncer pour qu’elle se crût aimée. A haute voix
j’affirme: «Lorsque tu danses, tes pieds tournent si vite que je les
prends pour des petits cercles.» Mais dès cette première tentative
d’altruisme, j’oublie la danseuse et, pour moi seul, quoique à haute
voix, déclare: oui des petits cercles. Géométrie éclatante et
lilliputienne. Des pieds qui tournent, des pieds de satin blanc et c’est
tout le mystère des nacres. Je ne suis pas le fils d’un mandarin, hélas!
Des perles ne boutonnèrent point les devants de mes chemises. Tes pieds,
danseuse, parce qu’ils sont deux points de corozo blanc, me rappellent
mon enfance, l’attente, la toile des blouses sur un corps qui commence à
se douter et déjà prend difficilement patience.
--Imbécile.
Et la danseuse de s’empêtrer dans ses rubans et un imparfait du
subjonctif. L’imparfait du subjonctif est encore plus rebelle que les
rubans et ne se laisse pas apprivoiser.
La partenaire de l’homme le mieux fait du monde rage. Bien entendu je
souris. Conclusion: il paraît que je ne dis que des bêtises. Pas même.
En vérité je n’ai jamais su ce que je disais. Encore moins
d’intelligence que de savoir vivre. Et trois fois de suite on me répète
que je suis un gosse.
--Et toi, chérie, une petite vierge.
--Insolent, tu peux te moquer. D’abord je ne suis pas une prostituée,
moi. Monsieur se moque «Tu es une petite vierge» eh bien! sache mon
cher, sache pour ta gouverne, que pas une femme ne l’est ici autant que
moi. Frisoline par exemple, Frisoline qui a seize ans...
--Si Frisoline m’intéressait, je ne serais pas ici.
--Mufle.
--Bavarde.
--Sale caractère.
--Bonne femme, tu es trop drôle. Et dire qu’on ne peut jouer avec tes
seins, ton petit ventre sans que tu fasses des discours.
--Tu ne m’aimes pas.
--Mais si, puisque je voudrais pour m’asseoir un fauteuil de ta peau, de
la peau de ton petit ventre.» Et de surprendre le corps de la bonne
femme, une jambe dans chaque main, comme s’il s’agissait des bras d’un
nouveau-né.
--Prêchi-prêcha.
--Bas les pattes. Quelle éducation!
--Et puis après?
--Monsieur tripote, monsieur gâche le maquillage.
--Madame se farde le nombril.
--Quel mal y a-t-il à se farder le nombril?
--Aucun mal. Du ridicule peut-être.
--Décidément, mon pauvre ami, tu ne sais rien. Au lieu de me faire la
cour, suppose que tu sois avec mon danseur, l’homme le mieux fait du
monde.
--Eh bien?
--Eh bien! tu verrais. Il a un rouge pour la bouche, un autre pour les
narines, un troisième pour le coin des yeux, un quatrième pour le lobe
des oreilles, un cinquième pour le bout des seins, un sixième pour le
nombril.
--Et un septième?...»
Mon interlocutrice se fâche: «Dégoûtant personnage», puis elle appelle:
«Pepo, hé! Pepo.» La porte s’ouvre. Une soie joue un drôle de jeu autour
d’une peau vernie. La danseuse ordonne: «Laisse tomber cette sortie de
bal.»
Voici l’homme le mieux fait du monde tout nu.
Non. Pas nu, car à vrai dire le vrai, un maillot de crème et de poudre
adhère aux moindres plis des aisselles et des cuisses. Je m’inquiète:
curieux jersey. Drôle de pâte. Je ne comprends rien à ce torse, à ce
ventre laqués. J’avoue préférer les surprises dont se marbrent nos
pâleurs. Certes il est triste que nos corps condamnés aux vêtements
perdent leur gaîté et finissent par prendre la mine des exilés, loin de
leurs frontières. J’aime la couleur d’une peau bien cuite, la parure des
bains de soleil, mais tous ces étalages des graisses brunes, rouges sur
un corps...
La danseuse de l’homme le mieux fait du monde m’interrompt: Tu nous
ennuies. Ne l’écoute pas, mon pauvre Pepo. Un discours qui commence et
nous passons dans dix minutes. Tu sais, il ne comprend rien.
Femme, petite femme, je ne t’emmènerai jamais aux champs. Tu
maquillerais le cœur des marguerites, tu poudrerais les pissenlits!
Elle hausse les épaules. L’homme le mieux fait du monde regagne sa loge.
Il ne me reste qu’à suivre, sans conviction, les préparatifs de la
danseuse qui, fidèle aux promesses des affiches: «Fête sur l’étang»,
clignote, libellule.
* * * * *
Trois coups.
En scène pour le 1.
--Tu m’attends.
--Oui.
--Dans ma loge, ou dans la salle?
--Je reste ici.
--A tout à l’heure.
--A tout à l’heure.
* * * * *
J’ai honte. Ce qu’il me faut constater n’est pas à mon honneur. J’ai eu
peur de la solitude, et voilà pourquoi je suis dans cette loge. A
confesser le vrai, cette femme m’ennuie et, certes, je ne saurais à
moi-même, à mes pensées préférer une petite théâtreuse qui parle sans
rire de son art et, toujours sans rire, ne manque jamais l’occasion
d’affirmer: «Si j’avais su, au lieu de me donner à la chorégraphie je me
serais livrée à la science.» Pour moi je ne saurais envier la
chorégraphie ni plaindre la science. Au reste, cette femme ne vaut ni
plus ni moins que la plupart des autres. Pourquoi attendre encore la
créature à peine tangente à notre globe et venue d’un monde lointain,
supérieur au nôtre? Et dire que cette passante pourrait me donner ma
photographie: un fils. J’ai peur. Deux sous dans la fente. Et dans neuf
mois, mon portrait en résumé. Mais cette petite bonne femme, si
insignifiante soit-elle, comment aurais-je l’audace de ne voir en elle
que la courroie de transmission. Quel homme a donc pu manquer de
confiance au point de croire que la fécondité légitimait l’amour?
Mais au reste qu’importe, toc et toc, retoc et retoc, on fait son petit
devoir.
Le plus triste est que la peur d’être seul s’obstine certains soirs à
devenir cette paresse douce qui à la pensée préfère la parole et le
geste à la parole. C’est un de ces soirs-là qu’un camarade, alors amant
de la danseuse, me conduisit chez elle. Je la trouvai dans sa loge en
train d’expliquer à l’homme le mieux fait du monde la théorie d’un de
ses oncles, le savant de la famille, auteur de la _médecine par les
plantes_, pour qui les maladies sont des rébus dont chacun trouve une
solution dans la flore. Toutes les herbes guérisseuses découvertes, il
n’y aura plus de souffrance. Dès ce premier soir j’entendis le beau
regret: «Si j’avais su, au lieu de me donner à la chorégraphie, je me
serais livrée à la science.»
La maladie de la danseuse était ce jour-là une tunique de soie verte.
Tout porte à croire qu’elle nous prit pour des fougères miraculeuses
puisque le fourreau s’ouvrit, glissa, glissa. Alors, elle rendit grâces
au Ciel de l’avoir faite digne et capable de s’apprécier à sa valeur
qu’elle n’estimait point médiocre. Elle explique: «D’un homme nu on doit
dire qu’il est indécent, mais il faut appeler vision d’art une femme
sans vêtements...»
Quand elle a fini son discours nous décidons d’aller tous quatre au
Vélodrome d’hiver car nous sommes au temps des _Six jours_. Elle
s’habille. Nous partons. Dans le taxi, la bonne femme se fait petite
tout contre l’homme le mieux fait du monde. C’est qu’elle admire ce
danseur qui, déshabillé, autant qu’on peut l’être sur une scène,
applique, sans trouble, à sa peau une peau féminine.
Comme les gens des faubourgs qui mangent les coudes sur une table de
bois blanc rêvent de meubles compliqués et n’estiment rien tant que les
plus laquées et les plus inconfortables des armoires faussement
chinoises ou japonaises, cette petite femelle pour qui le bonheur est
l’exigence du mâle croit que prendre un partenaire du même sexe pour
l’acte d’amour suppose ces splendeurs dont ruissellent les robes des
reines sur des chromos de cruauté. Aussi entre elle et son amant,
l’homme le mieux fait du monde a-t-il toujours figure d’arbitre.
Par exemple:
--Tu sais, à Rome, ma mère aimait à se promener au bord du Tage.
--Tu veux dire du Tibre.
--Je veux dire et dis au bord du Tage.
--Je t’assure...
--Imbécile. Tu n’es jamais allé à Rome, toi. Et puis ma mère savait bien
les noms des fleuves d’Europe.
--Je n’en doute pas. Mais je suis sûr qu’à Rome, elle ne s’est pas
promenée au bord du Tage.
--Tu me tuerais que je répéterais jusqu’au dernier soupir: ma mère à
Rome aimait à se promener au bord du Tage.
--Consulte un atlas.
--Non, je vais téléphoner à Pepo.
Au Vel’d’hiv, la bonne femme, fière de se promener au bras de l’homme le
mieux fait du monde, réussit bien vite à nous semer, mon camarade et
moi. Nous allions tous deux la tête vide, ne sentant pas nos jambes,
grisés d’une courbe soudaine sur la piste et déjà morte avant même que
nos yeux l’eussent fixée. Fatigués de la pelouse, nous étions montés
jusqu’au dernier étage où, dans une atmosphère de sueur, de gros vin, de
charcuterie, des hommes, des femmes passent des jours et des nuits
entières. Ils étaient là serrés, faisant une mosaïque de leurs
curiosités, de leurs corps, de leurs haleines et de leurs enthousiasmes
à chaque pédalée. Ils suivaient aussi les promeneurs de la pelouse,
envoyaient de belles ordures à ceux qui s’attardaient sur des marches
pour mieux voir les cuisses des coureurs aux muscles bien réglés.
Soudain une clameur et quelques réflexions débitées par des femmes aux
corsages de pauvres soies nous avertirent d’un incident. Un petit voyou
en casquette mettait deux doigts dans sa bouche et sifflait avec la
magnificence des jeunes bouchers. Comme nous lui demandions la cause
d’une telle colère il nous désigna la pelouse, tout en bas: «Non mais
des fois, vous ne l’avez pas vu ce type avec sa gonzesse en manteau
rouge.»
Une gonzesse en manteau rouge. Nous ne pouvions pas nous approcher de la
balustrade, mais comme la danseuse avait une cape de velours rubis, nous
fûmes tout de suite persuadés qu’elle et l’homme le mieux fait du monde
étaient les proies de ces quolibets.
Redescendus, nous eûmes tôt fait de les trouver.
Ils allaient, l’un près de l’autre sans se donner le bras, lui bien
droit, le regard assuré, elle, peureuse un peu, mais un sourire de défi
masquant toute crainte. De temps en temps elle tournait la tête vers
lui, qui n’avait d’yeux que pour les jambes de cyclistes. Mais parce que
la rage du populo, qui les avait découverts parmi tant d’autres couples,
s’obstinait à les poursuivre, cinglés des mêmes coups, tandis que
l’homme jouissait seul de l’attention mauvaise, heureux d’en être le
centre, elle, n’avait de bonheur de toutes les insultes dont on les
fouettait, que parce qu’elle se croyait, dans une possibilité de
supplice, liée à l’être pour qui elle n’avait été jusque-là qu’un
accessoire de théâtre.
Mais les jeunes marlous de l’amphithéâtre oubliant leur haine avaient
repris leurs _Sporting_, et puis sur la piste le miracle continuait.
L’homme le mieux fait du monde et sa danseuse furent bien aise de nous
retrouver, car ils commençaient à s’ennuyer.
Pour moi, dès ce jour, elle ne cessa de m’irriter. Aussi a-t-elle eu
tort de me laisser seul dans sa loge, car déjà j’ai choisi le mur où il
me plairait de la clouer. Enfant, bien mieux que mes frères et sœurs,
j’épinglais insectes et papillons. Le joli manche d’un couteau dans une
folie rouge Colombine de velours et de tulle, et que dirait Pepo. Pepo
pantin, Pepo putain.
Mais peut-être mieux vaut pour elle, pour moi éviter un tel drame. Et
puis même dans sa douleur elle n’aurait pas une expression franche. Il
me faudrait attendre sa mort et l’arrivée du commissaire pour voir enfin
son visage sans mensonge.
Adieu petite danseuse de l’homme le mieux fait du monde.
Je laisse tomber deux gouttes de son parfum sur mon mouchoir. Deux
gouttes de souvenir, c’est bien tout ce qu’elle vaut. Une minute
j’écoute encore ses entrechats, et sifflotant m’en vais la bouche en
cœur.
Dans la rue.
«Tu es falot, mon ami», me suis-je dit, me croyant tout à coup
personnage d’une comédie italienne, les yeux avec l’éclat du jais en
plein amidon et le corps flottant sous mes habits.
Tu es falot, mon ami, et c’est pourquoi à la pensée tu préfères la
parole et le geste à la parole, c’est-à-dire aux maux de tête la
mandoline, et la pantomime à la mandoline. La tristesse, satin noir en
grande largeur, prête aux effets de plaidoirie.
Du coude au poignet on imite le col des cygnes, on se trouve de la
subtilité. Je combine des aumônes et les offre à ma propre tristesse.
Complaisance du revers de la main.
Et cette manie de plaider irresponsable. De mauvaise foi, j’accuse les
airs et les pas transatlantiques, les divans, les coussins, les boissons
mélangées de champagne et de fruits, les jeunes filles et l’ambiguïté de
leur camaraderie sur la terrasse du Luxembourg les matins d’hiver, à
Bagatelle les soirs d’été.
Je souffre par votre faute, danseuses de mes vingt ans, par votre faute,
et celle des jeux où nous étions poupées de buis pour peintre, à la joie
de nous heurter, impénétrables dans les chocs, bois qui claquait,
vigueur vernie et si lisses l’une contre l’autre, mais tout de même
jouets de souffrance comme ces dents que le mal attaque à la pulpe.
Cure d’énergie, première résolution. Ne plus fumer les cigarettes
blondes, qu’on prenait dans les coupes de bohème et les bols de jade. Ce
soir je vais prendre un cigare et aller voir les boxeurs.
* * * * *
C’est un petit théâtre de quartier. Pas même: un petit théâtre de
faubourg. J’entre. Un arbitre en veston annonce que le café du coin
réserve une prime de vingt-cinq francs au vainqueur,--et le vainqueur,
prétend mon voisin, sera le nègre.
--Quel nègre?
--Vous savez bien, le fameux... suit un nom, mais je n’entends que la
dernière syllabe: Zo.
Je demande: Il est très fort ce nègre?
Mon ignorance doit être risible.
--S’il est fort? Je crois bien. Il encaisse sans broncher. Voilà un
homme.
--Et son adversaire?
--Un brave petit bougre qui a du cran. Tenez, c’est lui qui arrive.
Je vois un bonhomme tout blond, tout rose, sous une veste militaire d’où
jaillissent un cou lourd, des doigts trop gros, et pour qu’on oublie le
cou et les doigts, des jambes.
J’interroge mon voisin, bien informé. Le jeune homme qui a le bonheur de
posséder ces cuisses, ces genoux, ces mollets fait-il son service
militaire?
On se récrie: mais non. Voilà belle lurette que Jojo n’est plus soldat.
Mais il a gardé sa veste du régiment et il la prend chaque fois qu’il
vient boxer, parce que ça vous a un petit air. Il est raffiné Jojo.
C’est un dandy, un artisse:
--Quoi! encore de la coquetterie, de l’art comme chez la danseuse de
l’homme le mieux fait du monde, moi qui espérais des garçons vrais
jusqu’au sang.
Le faux pioupiou a quitté sa veste.
Sur son caleçon une ceinture verte s’épanouit en nœud papillon. Et
au-dessus triomphent un ventre et une poitrine blancs, si blancs que je
les crois fardés. J’aimerais, avec la pointe d’un couteau, combiner des
dessins sur tout son corps. Ainsi dans les foires les pâtissiers qui ont
du goût décorent leurs gâteaux.
Bonbon fondant, bébé fondu, le soi-disant athlète mérite de vigoureux
coups de poing. Pourvu que le nègre sache bien le torturer et même le
martyrise un peu. Au reste le nègre est un gaillard à faire jaillir des
chairs qui lui sont livrées des bouquets d’expressions, ce qui
d’ailleurs ne l’empêche point de mériter lui aussi quelques reproches.
Sa figure est trop fine. Quant au corps il semble d’un bois précieux et
verni. Il est très beau et pourtant je n’ai pas envie de le toucher. Il
ne doit être ni chaud ni froid. Je ne saisis pas les moments de sa
respiration. Végétal ou minéral. Pas animal. Ses muscles habitent une
peau insensible. Protégé de la douleur, il ne doit rien connaître de la
volupté. Je le préférerais mafflu, le visage orné de lèvres au grain
rugueux, et un museau, non, un groin en guise de nez.
Pour sa couleur, je la voudrais celle même de la boue, dans le voisinage
des usines à gaz, en plein été, immédiatement après l’orage.
C’est toujours la même histoire: sous prétexte de civilisation il faut
vivre au milieu des ersatz. Et déjà s’édifie un système qui explique
notre perpétuelle solitude: si nous demeurons sans compagnons parmi ceux
qu’on nous a dits être nos semblables, c’est que nous ne trouvons aucune
créature spontanée. Personne qui sache nous valoir des états premiers et
en étoffer notre existence pour une féerie magnifique et brutale à la
fois.
Ainsi je suis seul dans un promenoir.
Du cuir frotte sur du bois, crisse dans la poussière. Deux hommes
mélangent pour la joie des yeux du brun et du blanc. Ils prennent vie.
Des raies roses embellissent dans tous les sens le dos trop clair. Ces
éraflures me vengent du talc, des poudres. J’applaudis. Les ecchymoses
vont bien au petit boxeur des faubourgs, mais pourquoi sourit-il? J’ai
envie de me fâcher. Il minaude. Est-ce donc la peine de donner et
recevoir des coups? Il mérite d’être puni. Je souhaite que le nègre lui
casse toutes les dents. Puis je ferme les yeux.
Ce bruit mat, faut-il en accuser un soulier sur le plancher ou un gant
qui fait plus ample connaissance avec une peau? Si le petit est abîmé,
il sera mon ami. J’aurai pitié, je serai bon. J’ouvre les yeux. Le Noir
l’a poussé tout contre les cordes. Il halète, je vois dans tous ses
détails le jeu des côtes. Hélas! il profite de ce qui lui reste de
souffle et de forces pour essayer encore des grâces. Alors je tourne le
dos au spectacle. Un abat-jour de zinc doré me vaut plusieurs instants
de contemplation mais, vite, je me retourne du côté de la scène car j’ai
entendu des murmures où la plainte conventionnelle s’habillait d’espoir
plutôt que d’anxiété:
--Ce sale nègre va le tuer.
--Il saigne comme un bœuf, ce pauvre gosse.
--Il a déjà une oreille comme un chou-fleur.
C’est vrai, tout le bas du visage est couleur de bouche et une oreille
est à moitié décollée...
On a compté jusqu’à dix.
Le nègre salue. Il a gagné les vingt-cinq francs, la gloire.
On relève le petit.
Il tient mal sur ses jambes. Il s’essuie avec l’avant-bras pour un
sourire. Mais ses lèvres obéissent mal. On dit qu’il pleure.
Bénies soyez larmes qui avouez la douleur. Une souffrance qui se dérobe
m’irrite. Par sa faute j’imagine que toutes les expressions heureuses
cachent du désespoir. J’ai le goût de la vérité. J’aime les spectacles
où n’entre aucune fiction.
Lorsque je rencontre des êtres combinés, mon étonnement va jusqu’au
désir de leur mort ou de la mienne. Je souffre d’eux. Et dans ma chair.
Ainsi je me suis senti vidé, je me suis vu tout bleu, le jour où
visitant un dispensaire de syphilitiques, parmi tous ceux ou celles qui
venaient se faire soigner après leur travail, je ne rencontrai que des
visages et des corps qui n’étaient pas de malades. Dans des éprouvettes,
du sang couleur de celui que j’avais aimé, que j’avais bu, le matin même
sur une lèvre amoureusement torturée. Et des putains au verbe haut, bien
harnachées, attendaient, avec des piaffements séducteurs, leur piqûre.
Un petit gars fait de l’œil à une jolie fille. La manche relevée il
présente un bras musclé. Je ne sais pas s’il est fier de son bras, de
soi tout entier ou de la maladie. Des femmes blanches au milieu de
flacons et d’ampoules. Innocence et propreté. D’ailleurs il y a aussi
des enfants qui sourient. Ils s’amusent à regarder les tubes de verre.
Tous semblent sains dans cette clinique. J’aimerais mieux les voir
tomber en morceaux. Dans une léproserie j’aurais pitié, mais ils sont
acteurs jusqu’à sembler bien portants. Pourquoi n’aurais-je point alors
redouté, moi aussi, les gestes sans contrôle et la parole bégayante?
Peau du visage, du cou, des mains, peau que ne couvraient ni les
écailles ni les pustules, peau dangereuse, par la faute de votre
mensonge, je me lamentais.
Mais qu’espérer des hommes, mes compagnons, acteurs d’une troupe à
laquelle j’appartiens?
Je connais assez l’art de feindre pour ne plus croire les vivants
capables de vérité.