VRAIMENT SEUL

Or ce soir je suis seul.

Seul dans une chambre d’hôtel.

C’est maintenant que devrait venir, si elle eût dû venir jamais, la

minute où, libre de toute présence, il est possible à l’homme de se

débarrasser du souvenir même.

Pourquoi alors m’être rappelé l’existence des autres? Serait-ce que je

ne m’aime pas, du moins pas assez pour me suffire, pour me souffrir?

Solitude, la plus belle des fêtes, viendra-t-il, ton miracle? Il me faut

encore me répéter que je ne m’aime pas ce soir et n’y saurais parvenir,

non plus qu’à me reconnaître dans cette chambre. La chambre d’hôtel où

je suis seul.

Comme du plus terrible péché, je m’accuse de penser aux autres, et non à

moi.

Moi, les autres?

Dès qu’il n’y a plus de moi, ils me deviennent indispensables, et si je

me sens prêt à haïr la chambre d’hôtel, c’est que je n’y trouve aucune

trace de leur existence. Pour un peu je renierais les colères

antérieures et déclarerais que chacun d’eux me fut une révélation et

d’autant plus éblouissante que plus étrangère.

Je n’ai pas la force de découvrir en moi la promesse des surprises

nécessaires et je ne sais quel nettoyage par le vide a chassé de cette

pièce le réconfort d’un peu de poussière et jusqu’au souvenir de la

chaleur humaine.

J’ai passé mon doigt sur le marbre d’une cheminée. Il était nu et si

froid qu’il m’a bien fallu conclure que cette buée sur une glace ne

s’était point épanouie au souffle de quelque poitrine semblable à la

mienne. Fleurs d’humidité, sans racine, sans âme, sans couleur, voilà

tout le jardin de mes rêves, ce soir.

Je fais marcher les muscles du dos pour écraser les premiers frissons,

car j’ai froid d’être seul.

Déjà.

Entre les quatre murs de roses roses sur fond pâle j’organise une

reconnaissance. Peine perdue. Il n’y a personne et même, à défaut

d’être, rien avec quoi je puisse vouloir lier commerce d’amitié.

L’armoire est en bois blanc et dans cette armoire pas un seul de ces

papiers que les voyageurs consciencieux disposent entre leurs chemises

et la planche qui les doit supporter. La commode a quatre tiroirs

réglementaires et dont l’indifférence a laissé s’envoler l’aveu léger

des parfums. Aux vitres, les rideaux, comme s’ils n’avaient jamais été

soulevés, tombent droit. Aucun sillage des présences antérieures, aucun

objet qui m’aide à imaginer le voyageur inconnu dont la pensée permet de

redouter moins l’obscurité sans sommeil.

Dehors c’est la nuit.

J’écarte les rideaux, ouvre la fenêtre, me penche. La nuit est fraîche,

bonne fille insignifiante, et n’y triomphe même point, pour attirer ou

faire peur, le silence. En bas, à trente mètres, un torrent fanfaronne

et dans l’obscurité c’est une orgueilleuse et vaine chanson de marche.

Le torrent est au pied de la montagne.

Cette montagne, dans le jour, à mon arrivée, commençait verte, devenait

grise, finissait blanche, sans qu’il fût d’ailleurs possible de se

rendre compte comment elle passait du vert au gris, du gris au blanc et

même du blanc à ce bleu, dit bien à propos bleu de ciel, et dont la

masse reposait toute sur le point final de sa dernière cime. Dans la

dégradation était toute la merveille et ce symbole aussi, trop facile,

du prisme intellectuel (conscience, rêve, sommeil) et cet autre encore

de l’arc-en-ciel du cœur (indifférence, amour, haine).

Je voudrais que ma destinée fût de couleurs superposées et méritât

vraiment d’être prise pour la reine des surprises horizontales. Ainsi,

mes heures seraient coupées en minutes dont l’ensemble rappellerait

celui des tranches géologiques.

Robe de temps, robe d’espace que ma vie aille donc du bleu roi au violet

évêque, du violet évêque au rouge cardinal, du rouge cardinal au jaune

serin, du jaune serin au vert émeraude et que, par la grâce des chansons

parallèles au moka d’herbe, de pierre, de glace, de ciel, elle dérobe la

présence de la montagne, et s’affirme à la manière du chaud et du froid.

Créera-t-elle un monde? Je ferme les yeux pour croire que de grands

nuages blancs s’échappent des corps les plus aimés et, âmes enfin, en

des lenteurs péremptoires s’effleurent. Mais pourquoi soudain cette

volonté de combat. Ces candeurs à peine tangentes se heurtent, se

pénètrent et chaque choc les déforme, douloureusement. La boxe des âmes

va mêler haines et désirs, les vérités dont on a honte, celles dont on a

pudeur comme l’autre boxe, les muscles, la sueur, le sang, les cuisses,

les biceps et les colères amoureuses des peaux que le moindre voile de

duvet révèle étrangères les unes aux autres.

Le bonheur naît-il des coups donnés ou des coups reçus, et le malheur de

ceux qui ne furent point donnés, de ceux qui ne furent point reçus?

Drôle de question à se poser, paupières closes, lorsqu’on est venu

demander au soleil de juin, à l’air des glaciers, la plus intime

métamorphose et la plus solitaire. Hélas! un corps exige sept années

pour se renouveler. La montagne, elle, change de couleur insensiblement.

Mais, à quoi bon les symboles d’un alpinisme primaire et réconfortant

puisque je n’atteindrai pas ce soir, au bleu, à ce bleu dit, bien à

propos, bleu de ciel.

Mon corps et moi · 第 8 / 31 题