On dîne tôt et vite dans les petits hôtels de montagne.
J’étais seul à table.
Me voici seul dans ma chambre.
Seul.
Cette aventure, je l’ai si fort et si longtemps désirée que j’ai souvent
douté qu’elle pût être jamais. Or ce soir, mon souhait enfin réalisé, je
me trouve disponible à moi-même. Aucun pont ne me conduit aux autres.
Des plus et des mieux aimés je n’ai pour tout souvenir qu’une fleur, une
photo.
La fleur, une rose, achève de se faner dans le verre à dents.
Hier, à la même heure, elle s’épanouissait à mon manteau. La boutonnière
était assez haute pour qu’elle surprît mon visage dès qu’à peine il se
penchait. Mais chaque fois, ma peau de fin d’après-midi, avant de
s’étonner d’une douceur végétale, avait des réminiscences d’œillet. Tout
un hiver, tout un printemps, n’avais-je pas voulu confondre avec le
bonheur ces pétales aux bords déchiquetés, sur la sagesse nocturne d’une
soie figée en revers?
Tout un hiver, tout un printemps. Hier.
Dans une gare, les yeux fermés, une fleur condamne à croire encore aux
tapis, aux épaules nues, aux perles.
Alors je n’ose plus espérer que soit possible la solitude.
C’est elle, pourtant, qui fut tout mon désir dans les théâtres où le
rouge du velours, sur les fauteuils, depuis des mois, me semblait la
couleur même de l’ennui. Elle seule, dont j’allais en quête par les
rues, lorsque les maisons, à la fin du jour, illuminaient, pour de
nouvelles tentations, leurs chemises de pierre d’une tunique compliquée
jusqu’à l’irréel.
J’entrais encore dans les endroits où l’on danse, où l’on boit, goulu
d’alcool, de jazz, de tout ce qui soûle, et me soûlais indifférent à ce
que j’entendais, dansais, buvais, mais heureux d’entendre, de danser, de
boire, pour oublier les autres qui m’avaient limité mais ne m’avaient
pas secouru.
Oui, je me rappelle. Deux heures, le matin. Le bar est minuscule. Il y
fait bien chaud. La porte s’ouvre. Vive la fraîcheur. On me dit bonjour.
Une main flatte mon épaule. Je suis heureux, non de la voix, non de la
main, mais l’air est si doux qui vient me surprendre.
Je dis bonjour à la fraîcheur, sans avoir nul besoin des mots dont les
créatures humaines se servent pour leurs salutations. Hélas! il n’y a
pas que la fraîcheur qui ait profité de la porte. J’avais oublié mes
semblables. Une créature humaine s’efforce de me les rappeler. On
insiste, on m’embrasse. Il faut rendre politesse par politesse: voici
que recommencent les simulacres; «Bonjour, esprit habillé d’un corps»,
j’aime cette formule, la répète. L’esprit c’est bien cela, je voudrais
me recomposer une pureté de joueur d’échecs, ne pas renoncer au bonheur
mais vivre, agir, jouir avec des pensées. Il n’y a pas de contact humain
qui m’ait jamais empêché de me sentir seul. Alors à quoi bon me salir?
Finies les joies (?) de la chair.
Une troisième fois je répète: «Bonjour, esprit habillé d’un corps», et
donne ainsi la mesure d’une nouvelle confiance à qui vient d’entrer.
Hélas! le malheur veut que je sois tout juste en présence d’un corps qui
se croit habillé avec esprit.
On rit, je me fâche, marque quelle opposition existe entre l’autre et
moi: «Mon esprit s’habille avec un corps, et toi ton corps prétend
s’habiller avec esprit.» Je prévois la gifle, la pare, la reçois tout de
même. Bonjour. Bonsoir. Je vais regarder comment se lève le soleil au
bois de Boulogne.
J’ai marché. L’aube accrochait aux arbres des lambeaux d’innocence. Un
petit bateau achevait de se rouiller, abandonné des hommes. Heureux de
l’être. Seul comme moi. Seul. Illusion encore. Il paraît que l’autre
m’avait suivi. J’entends sa voix: «Tu vois, ce yacht, c’est celui de
l’actrice qui se noya dans le Rhin.» Oui, je me rappelle. Se rappeler.
Encore, toujours. Mon professeur de philosophie avait donc raison qui
prétendait que le présent n’existe pas. Mais là n’est pas la question.
Un yacht est abandonné sur la Seine. Qui oserait l’habiter depuis qu’une
actrice s’en précipita pour se noyer dans le Rhin, une nuit d’orgie?
C’était, je crois, durant l’été 1911.
1911. L’année de ma première communion. _Une nuit d’orgie_, répétait la
cuisinière commentant le suicide qui d’ailleurs était peut-être un
assassinat. Dans mes rêves, orgie rimait avec hostie. Pourquoi
offrait-on à mon amour des créatures coupables ou malheureuses? Je
voulais que fussent maudits les fleuves, les canaux par lesquels on
avait ramené jusqu’au pont de Suresnes cette péniche, la dernière maison
humaine d’une femme que mon enfance, sur la foi des programmes, et de
L’Illustration, croyait heureuse. «C’est une reine de notre Paris», se
plaisait à répéter une amie de ma mère qui aimait la pompe.
Se sentit-elle donc, elle aussi, abominablement libre dans sa solitude
au milieu des autres puisque sans souci des invités, un soir d’ivresse,
c’est-à-dire de courage, elle se précipita dans l’eau du fleuve?
Fée aux plumes amazones, qui régnâtes sur l’âge des robes-culottes, je
nie la présence de l’autre pour vous dédier ma solitude, sur ce pont, à
l’orée du bois de Boulogne, à l’aube d’un jour de juin.
Je vous ai bien aimée. Vous et la dame au cou nu.
Je vous aime encore, mais il faut l’avouer, j’ai mieux aimé la dame au
cou nu.
Durant mon enfance les femmes ne montraient leur gorge que pour aller au
bal. Dans la première moitié de l’année 1914, une citoyenne de Genève
m’annonça les cataclysmes qui devaient assourdir mon adolescence à cause
de l’échancrure des corsages sur la Côte d’Azur. Comme elle portait
toujours une guimpe hermétique de soie noire, son pays demeura en marge
de toute catastrophe.
La dame au cou nu devança de plusieurs années les élégantes de 1914.
Aussi eut-elle mauvaise réputation. Elle était la femme la plus célèbre
du monde; on l’accusait d’avoir tué son mari, sa mère, et, pour elle,
nous achetions les journaux en cachette.
A vrai dire, de toute cette affaire aux yeux de mes camarades qui
commençaient à négliger les collections de timbre pour la géographie des
corps, le plus intéressant était le nom du jeune valet de chambre qui ne
surprenait pas moins qu’un gros mot lancé en public, et vengeait, par
son triomphe étalé, les écoliers de leurs recherches clandestines et
souvent infructueuses dans le Larousse en sept volumes, les
hebdomadaires grivois et les chansons d’un sou avec leurs femmes nues,
aux visages, poitrines et mollets baveux d’une encre d’imprimerie jamais
sèche.
Pour moi, ce Rémy, en dépit de son patronyme, ne m’intéressait guère. Il
valait ni plus ni moins que n’importe lequel des Couillard, dont au
reste il continuait fièrement la lignée, petit gars avantageux, à la
première page des journaux.
J’aimais la dame au cou nu et je l’aimais parce qu’elle était la dame au
cou nu. Je m’accordais fort bien de cette passion, la croyais absolue et
circonscrite par le seul argument que je m’en donnais, ignorant des
principes de la relativité, cette gloire des sciences, joie des réunions
mondaines, supplice des cœurs.
_La dame au cou nu est la dame au cou nu_; sur le papier de ma chambre
d’enfant, j’écrivis cette phrase en lettres lisibles de moi seul. Ainsi
je ne m’ennuyais plus.
J’avais huit ans et demeurais l’unique à la défendre sans
exhibitionnisme, sans espoir d’un petit profit lorsque s’ouvriraient les
portes de la prison. Je la vois encore telle que la révélaient les
magazines.
Elle était dans le box des accusés une petite chose toute frêle sous un
paquet de crêpe. On la représentait la tête directe, ou bien tournée à
droite, à gauche, évanouie, le voile plus fort que les muscles. D’autres
fois la douleur de son front entraînait jusqu’à ses mains les insignes
de son double deuil.
Mais quels que fussent ses mouvements, leur mystère tout entier n’avait
qu’un pivot.
Devant ma glace je reconstituais les frissons qui aboutissent à la tête
immobile des clavicules. Les juges ne pouvaient condamner une femme qui
avait de si jolis gestes entre le menton et les épaules.
Acquittée, la dame au cou nu publia ses mémoires. Respectueusement je
m’abstins de les lire.
Elle épousa un étranger de grande naissance. J’eus envie d’écrire au
mari: «Embrassez longuement tout son cou, son joli cou nu.»
Maintenant sans doute, l’âge doit l’obliger au mensonge des cols
hermétiques, le jour; à la ruse des tulles trop adroitement vaporeux, le
soir. Ainsi, elle que j’ai crue l’unique, elle dont j’espérais qu’elle
demeurerait la toujours identique à soi-même, dans mon souvenir, déjà,
n’est plus comme l’œuf dans sa coquille.
Perrette de la fable ne s’est pas mieux trompée.
Je suis devenu un homme, et la dame au cou nu n’est plus la dame au cou
nu.
Et maintenant c’est un petit matin au bois de Boulogne.
Des tramways, pour m’obliger à croire que le jour recommence, exagèrent
leurs cris, leur maquillage jaune. Affirmation d’une banlieue qui cligne
de l’œil, et n’offre rien qui me touche, je me rappelle qu’un philosophe
a constaté: «Mourir, c’est se désintéresser.»
A peine tangent au monde, pourquoi ne m’est-il pas permis de tomber tout
de suite en poussière, ici, à deux kilomètres de la porte Maillot?
Mais puisque Dieu le Père ne veut pas de moi dans son Paradis, tout
comme hier, il va falloir user encore des objets, des créatures
terrestres. Aujourd’hui, je ne suis pourtant pas disposé à faire des
avances.
Heureusement qu’il y a _l’autre_ pour me sauver.
L’autre trouve que la contemplation a trop longtemps duré.
J’entends: il faut rentrer.
C’est vrai, l’aube porte à l’amour.
Allons-y.
Chez moi, je touche à ce corps, comme j’ai déjà eu l’honneur de toucher
à quelques autres, avec la seule volonté de me débarrasser des plus
précis de mes désirs, sans l’espoir d’en satisfaire aucun, ni le goût de
les prolonger.
Ainsi, bien qu’un temps je me sois condamné aux détours, j’ai, à dire le
vrai, toujours eu honte de ces zigzags qui ne conduisent point l’homme à
quelque exaltation (comme il me semble aujourd’hui que la solitude y
peut, y doit mener) mais le laissent en plein brouillard, au milieu des
autres dont il ne sait prendre aucune joie.
Ainsi le cri, par hasard échappé à la bouche qui va sur toute ma peau
nue, le cri «tue-moi» lorsqu’il répond à ma prière non avouée par
pudeur, est pour mon triste secret à la fois réconfort et exaltation,
car la volonté d’agir exercée contre un simple sexe, le côté pile ou
face d’un individu, tout entier vêtu ou dévêtu, visible ou figuré, une
masse, un peuple, ne m’a jamais paru naître que du besoin d’évasion.
Et certes si la science offrait un moyen de se tuer sinon agréablement,
du moins proprement et sûrement, sans doute n’aurais-je point essayé de
l’amour non plus que de ces départs dont le dernier me vaut cette
méditation, ce soir sur la montagne.
Or aujourd’hui ce n’est plus de moi que je prétends m’échapper, mais des
autres au travers desquels j’avais commencé par vouloir me perdre. Mes
amis, mes ennemis, je leur dois la plus cruelle des hantises: leurs
yeux, les miens, liquides aux densités différentes qui se superposent et
jamais ne se peuvent pénétrer vraiment, se mélanger. Leurs yeux, j’ai
accepté de les aimer, orgueilleux et naïf à la fois, car je voulais m’y
découvrir en transparence, et puis, si longtemps je les avais désirés,
avec la certitude qu’ils me vengeraient du mystère insuffisant des
glaces de mon enfance. Il s’agissait de me noyer, Narcisse. Au long des
murs, une rivière figée n’avait pas voulu de moi. _Boulangerie_,
annonçaient des lettres d’or et, sur le miroir, une gerbe s’éparpillait.
Le fleuve vertical des boutiques n’avait emporté ni les brins de paille
ni les brins de rêve.
Aussi, dès lors, avais-je résolu de mettre ma joie et ma peine ailleurs
qu’en moi-même, mais telle fut ma folie que, sur la route morne, à
chaque créature rencontrée, j’ai demandé non le divertissement, non
quelque exaltation dont l’amour essayé eût pu me faire tangent, mais
l’absolu.
L’absolu? Je me perdais. Fallait-il m’accuser d’orgueil ou dire au
contraire pour ma défense que je cherchais dans les êtres la révélation
d’une âme universelle? Hélas! à peine de temps en temps, pouvais-je à
nouveau découvrir ce petit tas d’os, de papilles à jouir, d’idées
confuses et de sentiments clairs qui portaient mon nom.
Lacs de déceptions que j’avais crus miroirs, comment aimer encore les
yeux étrangers?
Or un jour, ce que je vis en transparence, et dans mes yeux cette fois,
ce fut leurs yeux, les yeux des autres. Les autres dont je ne pouvais
croire qu’ils existassent et qui pourtant triomphaient de moi.
Dès lors, comment ne pas souhaiter la minute où, libre de toute pensée,
il me serait possible de me débarrasser du souvenir même?
D’où les besognes du jour et les jeux de la nuit.
Hélas! mosaïque de simulacres qui ne saurait tenir, les actes de la vie
courante, si habile et si sûre en pût au premier regard sembler la
combinaison, se disloquaient pour laisser voir le mal originel.
Et ce furent de douloureuses surprises dans les travaux et les fêtes.
Une chanteuse, alors que les drinks savants, un bon gramophone et
quelques désirs disséminés dans deux salons commencent à mettre un peu
de féerie au sein de la plus banale assemblée, comme elle me demande ce
que je pense de son répertoire, et que moi-même, exalté par l’alcool et
deux yeux assez beaux pour que je veuille séduire le corps auquel ils
appartiennent, lui réponds que son art ne la vaut pas, impatiente de
justifier en l’expliquant sa carrière, et, pour ce, cherchant des
raisons sans arriver à défendre ses couplets, à bout d’arguments
essayés, déclare: «Oui, je sais le peu que valent mes chansons, le peu
que valent tous ceux qui sont ici, tous ceux qu’il nous faut voir,
mais...»
Elle n’achève pas sa phrase. Elle vient d’éprouver, de me faire éprouver
que l’activité qui ne donne point à l’homme un oubli durable, ne le
console non plus jamais par quelque sensation péremptoire et suffisante
telle que, par exemple, la sensation de grandeur ou de vérité.
Et pourtant cette chanteuse et moi n’acceptons point de nous mésestimer,
même et surtout lorsque nous avouons.
Alors, elle, des sillons de peur par tout le visage, un visage où la
débâcle transparente du fard laisse voir les plus secrètes
décompositions, en dépit de la volonté des yeux, elle, les mains comme
des fleurs malades sur cette poitrine de velours qu’une lassitude déjà
creuse, le corps rebelle au sursaut que l’esprit commande, elle, très
lente, avec la gravité de qui présente au juge le dernier argument,
affirme: _Je vais à tout par des chemins modestes._
Et moi touché par ces simples mots je voudrais m’agenouiller, baiser la
trace de ses pas.
Je répète: _A tout par des chemins modestes._ Il me faudra cette lumière
grise du matin qui se réjouit d’accuser la pauvreté du teint et celle
des pensées pour me demander: mais ne prend-elle point, pour des chemins
modestes, les chemins détournés? Une vie de chanteuse est-elle une vie
modeste pour une femme que seul _tout_ attire? Et ce sont les autres
qu’elle apprend à mépriser et non elle à estimer. Elle accepte la fausse
mesure des mots. Et comment se mettrait-elle en ordre avec soi-même,
alors qu’elle essaie non de se limiter, de se définir, mais de se
perdre.
Elle vit avec les autres, va aux autres, à tous les autres, à tous. Or
aller à tous n’est pas aller à tout, mais au contraire n’aller à rien.
Un tel exemple est un avertissement.
Aussi avais-je, dès ces mots, résolu d’être seul bientôt, vraiment seul.